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L’empereur du Japon, « maître du Ciel » garant des institutions laïques

Philippe Pons (Tokyo, Correspondant) ANALYSE

Toute monarchie combine traditionnellement un pouvoir politique et une fonction de prestige relevant du sacré, voire du surnaturel. Dans le cas du Japon, la première est quasi inexistante tandis que la seconde est hypertrophiée. Le prince héritier Naruhito, qui sera intronisé empereur le 1er mai à la suite de l’abdication de son père, sera investi de cette sacralité non laïque quelque peu anachronique pour une démocratie avancée du XXIe siècle.

  • hypertrophié: 医学名词,肥大
  • sacralite 神圣化
  • anachronique: 于时代不相符的

Descendant de la plus vieille dynastie du monde, régnant sur l’Archipel « selon le vœu originel de la divinité du Soleil, Amaterasu omikami », à en croire les Chroniques anciennes (Kojiki, VIIIe siècle), l’empereur japonais est devenu dans la Constitution de 1947 le « symbole de l’Etat et de l’unité du peuple ». Il porte le titre de « tenno », qui signifie « maître du ciel ». Le mot désigne un point fixe dans une constellation autour duquel s’ordonne l’univers. Utilisé depuis le VIIe siècle, il n’a jamais donné lieu à une définition juridique, même à l’époque moderne.

  • a en croire… according to
  • Tenno = maître du ciel: 天皇

Naruhito sera le 126e empereur descendant du légendaire Jimmu, fondateur de la dynastie dont la naissance, le 11 février 660 avant Jésus-Christ, est redevenue depuis 1966 la date de la fondation du Japon et, à ce titre, un jour chômé. L’Etat moderne cautionne ainsi le caractère mythique d’une dynastie deux fois millénaire d’origine divine.

  • un jour chômé: 假日
  • cautionner: give one’s support of

Sacré dans un pays qui se veut laïque, privé de l’essentiel des droits du citoyen – sans état civil (les empereurs n’ont pas de nom de famille, juste un prénom), dépourvu du droit de vote et contraint dans sa liberté d’expression – le monarque est une figure « au-dessus des nuages » en situation d’« apesanteur sociale » selon la formule du sociologue Kazuhiko Yatabe.

  • apesanteur sociale: 社会性的失重状态

Figure sacrée

A l’exception de rares périodes au cours de l’histoire, il ne fut jamais en mesure de gouverner et demeura une sorte de démiurge, intercesseur entre la communauté des hommes et le monde des divinités du culte shinto. Il donnait leur légitimité aux décisions prises par les détenteurs du pouvoir réel : les grandes familles aristocratiques puis, à partir du XIIe siècle, les shoguns (chefs militaires). Au point que les jésuites, arrivés au Japon au XVIe siècle, virent en la figure impériale une sorte de pape plus qu’un roi.

  • demiurge: 造物主
  • intercesseur: mediator

Ce n’est qu’à la suite de la restauration de Meiji (1868) et jusqu’à la défaite de 1945 que l’empereur incarna le pouvoir. Jusqu’alors, le monarque avait vécu reclus dans son palais de Kyoto, quasiment ignoré de la majorité de la population. Utilisé par les réformateurs pour faire du Japon un Etat-nation capable de résister à la menace des puissances impérialistes, soudé derrière une figure dépositaire de l’identité nationale, il fut décrété une « manifestation vivante de divinité » et le culte shinto élevé au rang de religion d’Etat. A la suite de la défaite de 1945, descendu de son cheval blanc sur lequel il passait les troupes en revue, sabre au côté, Hirohito (l’empereur Showa) devint un discret personnage en complet sombre et chapeau mou qui déclara solennellement, le 1er janvier 1946, qu’il n’était pas d’origine divine. Exonéré par l’occupant américain de toute responsabilité dans l’expansionnisme agressif et la guerre du Pacifique menés en son nom, il fut reconduit dans le statut de figure sacrée hors du champ politique qu’il avait été jusqu’à l’époque Meiji.

  • la restauration de Meiji: 明治维新
  • une figure dépositaire

Ce statut, entériné par la Constitution de 1947, est le fruit d’un compromis entre deux exigences contradictoires : mettre fin à l’ultranationalisme et préserver ce qui semblait au général MacArthur, commandant des forces d’occupation, la « clef de voûte » de la stabilité sociale au Japon afin de faciliter les réformes. Une vision culturaliste contestée par la gauche et une partie du monde intellectuel de l’époque. La nouvelle Constitution neutralisa le pouvoir impérial, vidant la fonction du monarque de ses attributs politiques et réduisant son rôle à des fonctions protocolaires. Mais dans ses « habits neufs » de symbole, celui-ci conserva une sacralité d’ordre religieux et devint paradoxalement le garant des institutions laïques.

A la séparation de la religion et de l’Etat (article 20 de la Constitution) s’est subrepticement substituée la distinction entre actes privés et actes publics : c’est à titre privé que le monarque se livre à des rituels shintoïques dans l’enceinte du palais. Plus ambigu est le cérémonial d’intronisation, qui relève de l’Etat, mais dont les rites et symboles sont shintoïques. Peu avant son abdication, l’empereur Akihito a fait un pèlerinage au sanctuaire d’Ise, dédié à son ancêtre mythique, la divinité du Soleil, pour faire part à celle-ci de son abdication, précise un communiqué de l’Agence impériale.

  • subrepticement: en cachette

Au cours de l’ère Heisei (1989-2019), l’empereur est devenu plus proche du commun des mortels qu’il ne l’était auparavant. Akihito et l’impératrice Michiko s’y employèrent dans les limites imposées par l’Agence impériale : l’impératrice agenouillée (selon la coutume japonaise de s’asseoir) à côté des sinistrés de la catastrophe nucléaire de Fukushima (2011) pour leur parler était une image impensable auparavant.

  • l'ère Heisei
  • agenouillée: 跪着的

Pour les Japonais, qu’ils soient favorables au maintien de la monarchie (ce qui est le cas de la majorité) ou non, la figure impériale fait partie du paysage, apportant une sorte de pondération au brouhaha du monde. A maintes reprises, Akihito a rappelé les grands principes sur lesquels le Japon s’est reconstruit, ainsi que son devoir de mémoire pour les souffrances infligées à ses voisins. Des rappels bienvenus alors que la droite flirte avec le négationnisme. En cela, il assuma son rôle de symbole d’un Etat pacifique et démocratique.

  • pondération: réserve, mesure, équilibre
20190430-p27-japon.txt · 最后更改: 2019/04/30 07:26 由 82.251.53.114