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Plus fort que Broadway, le West End londonien

Des affiches publicitaires vantant les spectacles proposés par les théâtres de Londres, dans le quartier de West End, en mars 2018. MIKE KEMP/IN PICTURES VIA GETTY IMAGES Éric Albert

Avec 15,5 millions de tickets vendus en 2018, les théâtres de Londres réunissent, chaque année, plus de spectateurs que la scène new-yorkaise et même que la Premier League anglaise de football…

LONDRES - correspondance

Le palais de Buckingham et la relève de la garde, le British Museum, la Tate Modern, Madame Tussauds pour les adolescents, Tower Bridge… A cette liste des visites classiques pour les touristes venus à Londres s’ajoute, de plus en plus, un passage par une des grandes comédies musicales de la capitale britannique. Beaucoup se ruent vers les superproductions du Roi lion, des Misérables ou du Fantôme de l’Opéra, indétrônables succès qui se jouent depuis des décennies. Décors impressionnants, acteurs impeccables, tubes planétaires, ces spectacles sont au théâtre ce que les films hollywoodiens sont au cinéma : un travail de professionnels de haute qualité qui attire les foules et une industrie florissante.

Le West End, surnom du quartier des théâtres de Londres, situé près de Trafalgar Square, traverse une période dorée. Avec 15,5 millions de tickets vendus en 2018, l’endroit attire 1 million de spectateurs de plus que les matchs de football de la Premier League. Broadway, son pendant new-yorkais, fait également moins bien, avec 13,8 millions de spectateurs seulement. « Plus de spectateurs que le football !, insiste Julian Bird, le directeur de la Société des théâtres de Londres. J’en suis très fier. »

« Avec Broadway, le West End est l’autre lieu incontournable du théâtre anglophone, déclare, avec enthousiasme, Adam Blanshay, un producteur canadien qui s’est installé dans la capitale britannique, attiré par la créativité du théâtre londonien. La concentration de talents et d’expertises est impressionnante. »

Un succès purement privé

Si Paris connaît une scène théâtrale très dynamique, son modèle économique est mixte, entre fonds publics et privés. Inversement, Londres est un succès purement privé, où les salles ont réussi à attirer le grand public.

L’histoire du West End est celle d’une renaissance qui a commencé dans les années 1980. Le nombre de spectateurs a augmenté de 50 % au cours des trois dernières décennies, sans que de nouveaux théâtres soient construits. Même la grande crise financière de 2008 n’a guère ralenti cette hausse quasi linéaire. Un tiers des visiteurs sont des touristes étrangers, un autre tiers, des touristes britanniques, et le dernier tiers, des Londoniens. « Mais certaines grandes productions, comme Le Fantôme de l’Opéra, sont fréquentées à 90 % par des touristes étrangers », précise ainsi M. Bird.

« A la fin des années 1970, la situation était médiocre, rappelle le directeur de la Société des théâtres de Londres. La télévision avait tué les vaudevilles et le music-hall d’autrefois. » Beaucoup de théâtres, la plupart construits à la fin du XIXe siècle, n’étaient pas en très bon état. Certains avaient été détruits pendant les bombardements de la seconde guerre mondiale.

Quelques créations très originales ont complètement chamboulé le paysage. Cats, l’improbable comédie musicale tirée d’un recueil de poèmes de T. S. Eliot, a été la première d’entre elles, en 1981. Le procédé narratif habituel a volé en éclats : tout le spectacle était entièrement chanté, la danse, mise en avant, renouvelant profondément le genre. Le succès a été phénoménal, et Cats s’est joué pendant vingt et un ans à Londres, s’exportant à Broadway et dans le reste du monde.

Un duo était derrière ce succès : Andrew Lloyd Webber, son auteur, et Cameron Mackintosh, le producteur et propriétaire du théâtre où Cats était joué. Dans les années qui ont suivi, M. Mackintosh a continué le renouvellement du genre, produisant Les Misérables (« Les Mis’», comme disent les initiés à Londres), qui se joue sans interruption depuis 1985, et Le Fantôme de l’Opéra (sans interruption depuis 1986).

« J’ai grandi à New York dans les années 1980, explique M. Blanshay. Je voyais ces incroyables comédies musicales qui venaient de Londres. C’était des histoires épiques, sans dialogues, juste en chansons. On a assisté à une véritable invasion britannique. Cela m’a énormément inspiré et j’ai toujours voulu travailler [ici]. » C’est désormais chose faite. M. Blanshay importe aujourd’hui des pièces françaises au Royaume-Uni, dont Edmond de Bergerac, l’histoire de l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand. La première représentation a lieu mardi 30 avril, à Londres.

Le succès du West End est aussi le triomphe de quatre grands propriétaires de théâtres, qui sont également les producteurs des pièces qu’ils présentent. A eux quatre, ils possèdent 31 des 45 salles qui composent le quartier. M. Mackintosh, avec sa société Delfont Mackintosh, et M. Lloyd Webber, avec LW Theatres, sont deux d’entre eux.

Les deux autres sociétés sont Ambassador Theatre Group (ATG) et Nimax. Nica Burns, grande dame du théâtre londonien, décorée par la reine, est la directrice de cette dernière, qui possède six salles. « Ici, les propriétaires de théâtres et les producteurs de pièces sont les mêmes personnes, précise-t-elle. L’argent gagné est principalement réinvesti, tous les efforts sont portés pour faire fructifier le théâtre. »

« Coûts plus faibles »

Dans une ville où l’urbanisme n’est guère planifié, une petite règle a joué un rôle central dans cet effort culturel. « A Londres, il est interdit de transformer les théâtres pour les utiliser pour d’autres fonctions, prévient Mme Burns. A une époque, tout le monde voulait en faire des hôtels, étant donné leur emplacement central, mais c’était impossible. » Les propriétaires n’avaient donc d’autre choix que de s’impliquer pour faire de cet art un succès.

Aujourd’hui, une grande production théâtrale, à Londres, coûte environ 10 millions de livres sterling (soit 11,6 millions d’euros). « Il faut qu’elle reste à l’affiche pendant un an pour être rentabilisée », précise Nica Burns. Ensuite, certains spectacles, qui tiennent des décennies, sont de véritables machines à cash. Disney l’a bien compris, qui a lancé, en 1993, sa propre branche de comédies musicales, d’abord à Broadway, puis rapidement dans le West End. Aladdin est actuellement à l’affiche à Londres, ainsi que l’incontournable Roi lion, qui en est à sa vingtième année. En diversifiant ses franchises, avec des spectacles parfois un peu froids, mais ultra-efficaces, la société américaine ne prend guère de risques financiers.

L’une des raisons de l’émergence du West End est sa complémentarité avec Broadway. « Les coûts y sont deux à trois fois plus faibles qu’à New York, note Mme Burns. Il est possible d’être beaucoup plus expérimental ici. »

Le milieu théâtral new-yorkais est très syndiqué, imposant des règles strictes pour ses conditions de travail, ce qui augmente les coûts. Les mêmes tâches nécessitent souvent plus d’employés qu’à Londres. Les méthodes de marketing sont également plus chères, la publicité à la télévision restant un incontournable moyen pour se faire connaître aux Etats-Unis. A Londres, les placards publicitaires dans le métro, bien plus abordables, sont le vecteur le plus courant.

« Commercialement, c’est beaucoup plus facile à Londres, confirme M. Blanshay. On peut parfois monter quelque chose pour 500 000 livres sterling. » Ce modèle économique permet de vendre des billets pour un prix moyen d’une soixantaine d’euros, moitié moins que les spectacles de Broadway. Le revers de la médaille est que les succès de New York, avec un énorme chiffre d’affaires, peuvent rapporter beaucoup plus d’argent.

« Des marchandises »

Joseph Smith, un producteur londonien, vient d’importer à Londres Come From Away, une comédie musicale très touchante qui raconte l’incroyable histoire des dizaines d’avions forcés d’atterrir à Gander (Terre-Neuve), au Canada, le 11 septembre 2001. Le ciel américain étant interdit d’accès après les attentats contre le World Trade Center, 6 500 passagers du monde entier ont été détournés vers cette petite ville de 10 000 habitants, bloqués sur place pendant de longs jours.

Créée au Canada, devenue un immense succès à Broadway, la pièce a dépassé sa 100e représentation à Londres. « Dans la vie d’une création théâtrale qui arrive des Etats-Unis, le West End est l’inévitable pièce de puzzle suivante, explique M. Smith. Il y a d’autres marchés, notamment en Allemagne, ou en Australie, où Come From Away est produit pendant trente-huit semaines, mais aucun n’a la taille de Londres. »

Les échanges entre le West End et Broadway sont constants, les mêmes productions étant souvent jouées au même moment par des équipes différentes. Come From Away est actuellement joué dans cinq endroits en même temps, entre Londres, New York, l’Australie, le Canada et une tournée américaine. Un passage en Chine est également prévu et un autre au Japon est à l’étude. « Les comédies musicales deviennent des marchandises », reconnaît M. Smith, même si Come From Away, avec simplement douze acteurs et son sujet touchant, n’a rien à voir avec les spectacles formatés de Disney.

L’industrie du West End est désormais assez solide pour que des travaux aient démarré en mars pour la construction d’un nouveau théâtre, le premier en cinq décennies. Nimax va ouvrir une nouvelle salle de 600 places, fin 2021, en investissant 195 millions de livres. The show must go on.

PLEIN CADRE

20190502-p17-west_end.txt · 最后更改: 2019/04/30 17:47 由 82.251.53.114