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Cyclisme: Jim Ratcliffe un milliardaire contesté à la tête de l’ex-Team Sky

A Anvers, le 15 janvier. DIRK WAEM/BELGA/AFP Éric Albert

L’homme le plus riche du Royaume-Uni, exilé fiscal, à la tête d’Ineos, conglomérat pétrochimique, sponsorise désormais la première équipe cycliste mondiale

PORTRAIT

OXFORD (ROYAUME-UNI) - envoyé spécial

Evidemment, les esprits malintentionnés y verront comme un symbole. Que la meilleure équipe de cyclisme du moment, qui a dû se battre contre des soupçons de dopage, soit désormais sponsorisée par un conglomérat pétrochimique, voilà qui paraît presque logique. Mercredi 1er mai, l’équipe Sky, qui a remporté six des sept derniers Tours de France (Bradley Wiggins en 2012, puis Christopher Froome quatre fois et Geraint Thomas en 2018), est officiellement devenue Team Ineos, du nom d’une multinationale britannique présente dans vingt-quatre pays, qui possède des raffineries, fabrique des plastiques, des solvants et des carburants et rêve de produire du gaz de schiste en Angleterre.

Dégingandé, affable et direct, Jim Ratcliffe, son patron, est l’homme le plus riche du Royaume-Uni, pesant 21 milliards de livres (24,4 milliards d’euros), selon le Sunday Times. Il demeure pourtant méconnu. Self-made-man, rare créateur d’entreprise à avoir misé sur l’industrie européenne, il a longtemps entretenu une image discrète. En se lançant ces dernières années dans le sponsoring de grandes équipes sportives, il a radicalement changé de tactique, quitte à foncer tête baissée dans la controverse.

  • dégingandé: qui est grand et mince et donne l'impression d'être désarticulé

« Cette décision de financer une équipe cycliste est une façon de laver son image de pollueur, accuse Steve Mason, de Frack Free United, un réseau anti-gaz de schiste. L’hypocrisie est évidente. L’an dernier, l’équipe Sky faisait campagne contre le plastique dans les océans. Cette année, elle est sponsorisée par un producteur de plastique. » Pour le tour du Yorkshire qui débute jeudi, là où l’équipe roulera pour la première fois sous ses nouvelles couleurs, des manifestants ont prévu de distribuer aux spectateurs des milliers de masques de M. Ratcliffe, ornés de deux cornes de diable. Dans le Yorkshire, Ineos a plusieurs projets d’exploration de gaz de schiste, même si aucun puits n’est encore creusé.

Dépliant sa grande carcasse, cheveux blonds légèrement en désordre, le milliardaire de 66 ans hausse les épaules face à ce genre d’attaque. « C’est ridicule de dire qu’on pratique le greenwashing [« blanchiment écologique »]. Ça fait vingt ans qu’on dirige cette entreprise, elle a du succès, on aime le sport et on peut se permettre de réaliser ces opérations de sponsoring. Quel est le problème ? »

Boulimie d’accords sportifs

M. Ratcliffe n’est de toute façon pas du genre à se soucier des polémiques. L’homme est exilé fiscal, basé à Monaco, et ne s’en cache pas. Juste après la crise de 2008, il avait déjà déménagé son entreprise en Suisse pour réduire sa facture d’impôts. Partisan du Brexit, il rêve de libérer le Royaume-Uni des normes environnementales européennes. Alors, ce n’est pas une vague insinuation sur l’intégrité de son équipe de cyclisme qui va l’émouvoir. « Nous aurons une tolérance zéro vis-à-vis du dopage », balaie-t-il d’une phrase.

Le cyclisme n’est que le dernier des grands projets sportifs d’Ineos. M. Ratcliffe sponsorise l’équipe britannique de voile pour l’America’s Cup de 2021. Il s’apprête à annoncer d’ici à la mi-mai un important projet dans l’athlétisme. Il possède l’équipe de football de Lausanne et rêve d’acheter un grand club. Après avoir mené de vaines négociations avec Roman Abramovitch, le propriétaire de Chelsea, ainsi qu’avec « plusieurs autres clubs de Premier League », il a récemment jeté son dévolu sur l’OGC Nice. Les discussions avec les propriétaires actuels n’ont pour l’instant rien donné, mais le patron d’Ineos ne renonce pas. Pour lui, résident fiscal à Monaco, de même que la plupart des cyclistes stars de sa nouvelle écurie – dont Chris Froome –, le club niçois aurait sa logique géographique. Sans compter que l’énorme yacht du milliardaire – avec sa vingtaine d’employés – mouille souvent à Cap-d’Ail (Alpes-Maritimes), près de la Principauté.

D’où vient donc cette boulimie d’accords sportifs, lui qui possède une entreprise qui ne vend rien directement au grand public et n’a pas particulièrement besoin de polir son image ? « Pas la peine de trop creuser et de chercher une grande stratégie. Ce sont des projets positifs, et j’aime ça, tout simplement », répond-il.

Sa passion pour le sport est sincère. L’homme, footballeur amateur dans sa jeunesse, adore les défis personnels : il a fait partie d’une expédition jusqu’au pôle Nord et d’une autre au pôle Sud, a pratiqué de longues courses dans le désert en Afrique et a réalisé son premier marathon à l’âge de 27 ans, à une époque où la pratique était rarissime. Il précise, une pointe de fierté dans la voix : « J’ai réalisé mon meilleur temps, juste sous les trois heures trente, à l’âge de 57 ans. » Une récente mauvaise chute, avec fracture de la hanche, l’a ralenti et il traîne un peu la jambe. Mais il compense désormais avec beaucoup de vélo. Un long périple de plus de 150 kilomètres à Majorque l’attend les 4 et 5 mai.

Reste que M. Ratcliffe est longtemps resté loin des caméras, faisant fortune dans un certain anonymat. Il y a six ans, il a semble-t-il décidé de se faire connaître. Pourquoi ? « Ecoutez, Ineos gagne de 6 à 7 milliards de dollars par an. Quel est le mal de vouloir mener à bien ces projets ? » En clair, le milliardaire a envie de s’amuser.

« Il est arrivé au point où il a eu envie de faire connaître son succès, de faire savoir que le self-made-man qu’il était avait réussi », analyse Andy Gheorghiu, de Food & Water Europe, une association qui lutte contre la fracturation hydraulique, qui a étudié de près Ineos. La récente publication de l’autobiographie de l’entrepreneur (The Alchemists, édition Biteback, 2018, non traduit) confirme cette hypothèse.

Enfant de Manchester, d’un père menuisier devenu directeur d’usine et d’une mère employée de mairie, M. Ratcliffe n’avait pas un destin d’entrepreneur tout tracé. Après un diplôme d’ingénieur chimiste, il commence une carrière à la compagnie pétrolière Esso, puis étudie la finance et rejoint un groupe de private equity (capital-investissement).

Son coup de maître est d’avoir compris au début des années 1990 que les grandes majors du pétrole se désintéressaient d’usines pétrochimiques qui n’étaient pas leur cœur de métier et n’étaient pas assez rentables à leur goût. En 1992, le Britannique participe à la création d’Inspec, une société cotée en Bourse qui fait l’acquisition d’une usine de BP dans le Kent, dans le sud-est de l’Angleterre. Il finance sa participation avec un emprunt garanti sur sa maison.

Six ans plus tard, il crée Ineos, achetant une grosse usine à Anvers, en Belgique. C’est le début d’une boulimie d’acquisitions payées à coups d’endettement. En 2005, il triple de volume en prenant le contrôle d’Innovene, la branche pétrochimique de BP, qui possède dix-neuf usines.

Virage stratégique

La recette est ensuite toujours la même : forte réduction des coûts, suppression de nombreuses couches de cadres dirigeants, obligation pour chaque actif de dégager une trésorerie positive. En 2008, lors de la crise financière, il frôle la faillite, mais parvient à négocier un accord avec ses nombreux créanciers, s’en sortant avec 800 millions d’euros de frais et pénalités.

Aujourd’hui, Ineos emploi 19 000 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars (53,4 milliards d’euros), dont 12 % en France, notamment avec la raffinerie de Lavéra, près de Marseille. Non coté en Bourse, le groupe est un modèle de complexité juridique. Trente entreprises différentes le forment, chacune avec son directeur et son conseil d’administration. Le siège, à Londres, compte moins de deux cents personnes. Au cœur de cette toile d’araignée se trouve Ineos Limited, une société enregistrée à l’île de Man, dont M. Ratcliffe possède 62 %. « Il a extrait une fortune privée de cette complexité », estime M. Gheorghiu.

Aujourd’hui, l’ambition du milliardaire semble loin d’être asséchée. De simple pétrochimiste, M. Ratcliffe a opéré un virage stratégique, s’imposant progressivement comme producteur d’hydrocarbures. Il a acheté des gisements en mer du Nord et a pris le contrôle du pipeline Forties, qui transporte le tiers de la production des hydrocarbures de cette région.

Il est devenu l’un des principaux acteurs des tentatives d’exploration de gaz de schiste au Royaume-Uni. Cette industrie est pour l’instant au point mort, bloquée par l’opposition de la population locale, mais M. Ratcliffe n’en démord pas. Pour lui, copier la révolution énergétique des Etats-Unis est la seule façon d’avoir une énergie bon marché, pour conserver une industrie européenne compétitive. « La bataille ne fait que commencer et elle durera longtemps », écrit-il dans son autobiographie.

En attendant, M. Ratcliffe s’est mis à importer du gaz de schiste américain par bateaux spécialement conçus par sa société, afin de fournir une matière première bon marché à ses usines. Progressivement, le milliardaire impose sa présence dans toute la filière, depuis la production de gaz et de pétrole jusqu’à sa transformation en plastique, en passant par son transport. « Tout est concentré dans les mains d’un seul homme », note M. Gheorghiu. A en croire cet activiste, la boulimie de sponsorings de M. Ratcliffe n’est pas neutre pour l’avenir de la planète : « Le succès de son entreprise dépend de l’échec de notre société à réduire les émissions de CO2. » L’image véhiculée cet été par Team Ineos sur les routes du Tour de France fera partie de cette bataille.

Plein cadre

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