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Les Etats-Unis au plein emploi

Arnaud Leparmentier

En avril, 263 000 postes ont été créés outre-Atlantique. Le chômage est tombé à un plus bas depuis 1969

NEW YORK - correspondant

Si Donald Trump n’était pas président des Etats-Unis, nul n’hésiterait à parler de nouveau miracle américain.

Après avoir appris, en début de semaine, que la première économie du monde avait crû à un rythme annuel de 3,2 % au premier trimestre (après une année 2018 à + 2,9 %), on découvre, vendredi 3 mai, que le taux de chômage s’est établi en avril à 3,6 % de la population active, son plus bas niveau depuis 1969. Il avait atteint 10 % en 2010. Pendant ce temps, le salaire horaire moyen progresse au rythme soutenu de 3,2 % par an, la productivité repart enfin tandis que la faible inflation, retombée en mars à + 1,6 %, écarte le risque de surchauffe.

On se souvient d’une réunion à Philadelphie (Pennsylvanie), en janvier 2018, où les Prix Nobel américains Joseph Stiglitz (2001) et Edmund Phelps (2006) et les pontes de l’économie tels Lawrence Summers et Olivier Blanchard avaient ricané sur les « Trumpeconomics ». « Cela n’existe pas, en tout cas pas de manière cohérente », avait ainsi dit l’un d’eux.

  • ponte: big shot
  • ricaner: 嘲笑
  • Trumpeconomics: 特朗普经济学

Le président des Etats-Unis, quant à lui, se prévaut de son action et jubile : « Nous pouvons tous nous accorder sur le fait que l’Amérique est désormais numéro un. La planète entière nous envie, et le meilleur est encore à venir », a-t-il tweeté vendredi, alors qu’un sondage réalisé pour la chaîne CNN fin avril révélait que 56 % des Américains approuvaient sa conduite de l’économie, un record depuis son élection.

  • jubiler: 欢呼雀跃

Nourrir la croissance

Même si l’impact du président américain est limité, il semble en mesure de réussir un pari complètement hétérodoxe : soutenir l’économie à coups de déficits budgétaires et commerciaux (et de politique monétaire en réalité accommodante) et réussir à augmenter le potentiel de croissance des Etats-Unis.

  • hétérodoxe: 非正统

« En effet, faute d’avoir la main-d’œuvre suffisante, les entreprises sont obligées de se réorganiser et d’embaucher des personnes auxquelles elles n’auraient pas eu recours habituellement, ce qui entraîne une hausse de la productivité et de l’emploi », analyse Patrick Artus, économiste en chef de Natixis.

Le tout sans surchauffe ni inflation, tandis que tout le monde, à droite comme à gauche, se fiche des déficits. Voilà une recette qui pourrait permettre aux Etats-Unis de sortir de la peur de la stagnation séculaire, d’augmenter l’emploi et les salaires. Le New York Times constate lui aussi cette nouvelle donne, dans un article intitulé « Explosion des emplois, inflation basse : l’économie qui n’était pas supposée exister ».

  • la stagnation séculaire: 由来已久的停滞

Revenons d’abord aux chiffres du chômage. « Jobs, jobs, jobs », a tweeté Donald Trump. La diminution du taux de chômage s’explique notamment par la baisse de la population active, mais les Etats-Unis restent une formidable machine à créer de l’emploi : 263 000 en avril, un chiffre supérieur aux attentes et supérieur aux 200 000 créés en moyenne chaque mois depuis la reprise du marché du travail engagée il y a neuf ans.

Et sur la durée, les chiffres sont impressionnants : l’Amérique a créé depuis le début de la décennie 18,6 millions d’emplois (4,5 millions depuis l’entrée en fonction de Donald Trump). L’emploi a ainsi atteint, en valeur absolue, le chiffre record de 156,6 millions, soit 10 millions de plus que son niveau d’avant la crise.

Bien sûr, tout n’est pas rose. On a souvent déploré que l’emploi américain était constitué de salariés « ubérisés » ou à temps partiel. Ce scénario sombre ne s’est toutefois pas amplifié, et on observe une tendance plutôt inverse : en dix ans, le nombre de personne auto-employées et à temps partiel a reculé d’un demi-million dans chaque catégorie, pour retomber respectivement à 8,6 millions et 26,9 millions.

  • a temps partiel: 零时工

Autre reproche, l’effondrement du pourcentage des Américains ayant un emploi – et donc une sortie du marché du travail de nombre d’entre eux en âge d’être employés –, passant de 64,7 % début 2000 à 58,3 % fin 2009, avant de remonter lentement pour s’établir à 60,6 %. Mais ce chiffre est en réalité sous-estimé, car il ne prend pas en compte le vieillissement de la population qui induit une hausse des retraités.

La Réserve fédérale de Saint-Louis (Missouri) publie un indice qui permet de corriger ce biais : le taux de participation à l’emploi des 25-54 ans, après avoir touché un plancher de 80,5 % en juillet 2015, est remonté à 82,3 % en avril. Il n’empêche, ce taux reste en deçà du record de 84,4 % établi à la fin du XXe siècle.

Ce taux d’emploi (les Etats-Unis se situent entre la France et l’Allemagne) a néanmoins un mérite : il révèle l’existence de réserves susceptibles de nourrir la croissance voire d’augmenter son potentiel. Il est à rapprocher des 6 millions d’Américains qui subissent un temps partiel pour des raisons économiques ou qui ont renoncé à chercher un emploi. En les incluant, on arrive à un taux de chômage élargi de 7,3 %, sans commune mesure avec les 17,1 % atteints en 2010, mais supérieur au plus bas de 6,8 % touché en 2000.

Déductions fiscales

Les entreprises embauchent. Dans un marché où le rapport de force salariés-employeurs s’est inversé, ces derniers n’ont pas les moyens d’entonner comme en Europe le refrain de la main-d’œuvre mal formée, même si c’est parfois le cas.

Autre bonne nouvelle, la productivité décolle enfin. Pendant des années, les experts sont restés perplexes : en dépit de la numérisation de l’économie, la richesse créée par les salariés ne progressait pas. Ces temps semblent révolus : la productivité a crû de 2,4 % au premier trimestre par rapport à la même période de 2018 ; c’est le meilleur chiffre depuis 2010. Les économistes ne cèdent pas à l’euphorie, la Réserve fédérale américaine (Fed, banque centrale) tablant sur un gain plus modeste de 2,1 % en 2019.

Cette évolution est toutefois décisive et permet d’augmenter les salaires. Le rebond aurait commencé à la fin de l’ère Obama et serait favorisé par les déductions fiscales de la réforme Trump adoptée fin 2017, qui permettent d’amortir plus rapidement les investissements.

Les économistes tablent quand même sur un progressif ralentissement américain. Mais les craintes de récession se sont estompées, avec la reprise en Chine, la crise du Brexit reportée et la fin de la hausse des taux décidée par la Fed, qui a aidé les marchés financiers à retrouver leurs records de la mi-2018.

Les chiffres de l’emploi n’ont pas empêché le vice-président Mike Pence et le conseiller économique de la Maison Blanche, Larry Kudlow, de demander une nouvelle fois à la Fed de baisser ses taux d’intérêt, alors que les candidats de Donald Trump pour l’institution ont dû se retirer, pour propos machistes. Les marchés financiers, eux, ne font pas la fine bouche. Le Nasdaq a marqué un nouveau record, vendredi, tandis que le Dow Jones et le Standard & Poor’s sont proches de leurs plus hauts.

  • propos machistes: male chauvinist language
  • faire la fine bouche: 挑剔
20190506-p11-us.txt · Last modified: 2019/05/05 08:26 (external edit)