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La culture française s’exporte en Chine malgré la censure

Frédéric Lemaître

Le festival Croisements, organisé par la France, se tient jusqu’au 6 juillet

ARTS PÉKIN - correspondant

Philippe Découflé, Marc Riboud, Joël Pommerat, Don Giovanni mis en scène par Laurent Laffargue, le Ballet de l’Opéra national de Paris et surtout Pablo Picasso… Pour sa 14e édition, Croisements, le principal festival organisé par la France en Chine (du 26 avril au 6 juillet) fait appel à des têtes d’affiche et à des institutions qui devraient lui permettre de toucher, une nouvelle fois, un large public. A lui seul, Picasso – dont plus de cent œuvres issues du Musée Picasso à Paris seront présentées dans une galerie pékinoise du 15 juin au 1er septembre – pourrait attirer un million de visiteurs.

  • des têtes d’affiche

La France qui s’affiche comme « le premier partenaire culturel de la Chine dans tous les domaines » entend bien le rester malgré la concurrence de plus en plus vive que se livrent les Occidentaux sur ce terrain-là également. L’inauguration à Shanghaï, à l’automne prochain, sans doute par Emmanuel Macron lui-même, d’un Centre Pompidou West Bund destiné à mettre en valeur l’art contemporain chinois, devrait constituer le point d’orgue de cette diplomatie culturelle. C’est d’ailleurs notamment en raison de l’importance de son service culturel que l’ambassade de France à Pékin est désormais celle qui compte le plus d’employés dans le monde.

  • le point d’orgue: 原意是音乐里的延长号。 引申义是顶峰,高潮。

Mais Croisements ne se limite pas à ces quelques têtes d’affiche. Organisé dans pas moins de 35 villes chinoises – 29 en 2018 – ce festival multidisciplinaire sera aussi l’occasion de présenter aux Chinois des artistes moins connus en Asie comme l’acteur Vincent Lacoste ou, dans le cadre de la Fête de la musique, la chanteuse Joyce Jonathan. Surtout, selon Robert Lacombe, conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France et directeur de l’Institut français de Chine, l’édition 2019 se caractérise par l’importance prise par les artistes chinois : « 98 % de la programmation est conçue avec les Chinois », explique-t-il.

L’expo Mai 68 interdite

Dès l’ouverture du festival, le 26 avril, 1 800 Pékinois ont pu assister à une représentation de la pièce de David Lescot, Le Système de Ponzi. Une pièce sur une célèbre escroquerie financière qui reste d’actualité en Chine tant sont nombreuses les victimes de placements mirifiques prétendument sans risques. Vingt représentations de cette pièce seront données, en chinois, dans dix villes, avec, dans le rôle-titre, la célèbre actrice Jiang Wenli. Autre coproduction franco-chinoise particulièrement attendue : l’adaptation par le chorégraphe Philippe Decouflé du best-seller mondial Le Problème à trois corps du romancier Liu Cixin.

  • placements mirifiques: placements extraordinaires. (Ironique)

Mais en Chine, la diplomatie, même culturelle, n’est pas un dîner de gala. Et qui dit culture doit penser censure. En 2018, la France en a fait l’amère expérience. Son exposition sur l’art en Mai 68 en France, présentée en majesté dans le catalogue d’alors, a été purement et simplement interdite par les autorités. Début décembre 2018, au Festival international de la photographie et de la vidéo de Lianzhou (Sud), 10 % des 2 000 images qui devaient être exposées ont été décrochées, quasiment sous les yeux des premiers visiteurs, comme l’a raconté Michel Guerrin dans Le Monde daté 14 décembre 2018.

Et nul ne s’attend à ce que la censure se relâche cette année au moment du 30e anniversaire des événements de Tiananmen, bien au contraire. Début mars, le président Xi Jinping a été on ne peut plus clair : « Un pays ou une nation ne peut pas être privé d’âme. Tous les professionnels de la culture, de la littérature, de l’art, de la philosophie, et des sciences sociales ont la tâche importante d’illuminer les pensées, de cultiver les sentiments et réchauffer les cœurs », a-t-il expliqué en marge d’une réunion du Parlement. Appelant ces professions à travailler « pour le peuple », il a précisé qu’à ses yeux « tout travail valable et significatif dans le domaine culturel et artistique et dans la recherche académique devrait refléter la réalité ».

Est-ce parce qu’elle enfreignait ces beaux principes ? En mars, une des cinquante chansons françaises qui devaient être interprétées par des Chinois dans le cadre du mois de la francophonie, a été censurée : Ella elle l’a, cette chanson de France Gall sur Ella Fitzgerald que l’on peut difficilement taxer de subversive. De même, une des photos de Marc Riboud qui devaient être exposées à Shenzhen dans le cadre de Croisements – une femme masquée dans un bal à Pékin de 1958 – n’a pas passé la censure.

L’art au service du peuple

« Il faut parfois faire des compromis. Beaucoup de choses restent possibles. Il n’y a d’ailleurs pas une censure unique en Chine. Les lignes rouges ne sont jamais clairement formulées, note Robert Lacombe. Le système est décentralisé. A nous de nous adapter aux réalités du terrain, ville par ville. Il est incontestable que, globalement, le contrôle est croissant mais, concomitamment, il y a une demande de culture de plus en plus exigeante de la part de la classe moyenne urbaine. Les Chinois veulent une offre diversifiée et internationale qui montre que la Chine est entrée de plain-pied dans la mondialisation, y compris culturelle ». Comme l’ont montré les censeurs de Lianzhou, tout est possible jusqu’à la dernière minute. Certains affirment qu’à Canton les autorités auraient l’intention d’interdire tout événement culturel organisé par les Occidentaux de la mi-mai à la mi-juin.

Entre les organisateurs de Croisements, pour qui « l’art est aussi une forme d’accès à un savoir qui émancipe », et l’art au service du peuple de Xi Jinping, les censeurs auront vite tranché. Mais la France, tout en étant consciente des limites de l’exercice, entend utiliser pleinement les marges de manœuvre dont elle croit pouvoir disposer. Ainsi, cette année, l’Institut français organise dans le cadre de Croisements un débat autour de l’œuvre de Michel Foucault, Surveiller et punir, un sujet évidemment très sensible en Chine.

« Le mandarin est la première langue de cession des droits d’auteur français. Devant l’anglais. Et deux domaines dominent ces traductions : les livres pour la jeunesse et les sciences sociales. Tout Foucault est traduit en chinois. Jusqu’à présent l’édition a été relativement épargnée par la censure », reconnaît Robert Lacombe. Jusqu’à présent. La prudence s’impose.

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