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« L’inventivité de Léonard de Vinci n’est pas toujours là où on l’attend… »

Pascal Brioist, à Paris, en 2018. PHILIPPE MATSAS Propos Recueillis Par Florence Rosier

EntretienL’historien des sciences Pascal Brioist démêle le vrai du faux de la mythologie qui entoure le grand inventeur italien, mort le 2 mai 1519

Léonard de Vinci (1452-1519) est mort il y a 500 ans, le 2 mai 1519. Le monde entier admire son héritage artistique. Mais quel fut son véritable apport à la science, à la technologie, à la médecine ? Entretien avec Pascal Brioist, historien des sciences, professeur à l’université François Rabelais de Tours, qui vient de publier Les Audaces de Léonard de Vinci (Stock, 400 pages, 23,49 euros).

Dans le domaine des sciences, des techniques et de la médecine, quel a été le legs de Léonard de Vinci ?

  • le legs: 遗产

Il est resté nul ! Pour une raison simple : dans tous ces domaines, Léonard de Vinci n’a rien publié de son vivant. Il n’a donc rien transmis. Ses « inventions » techniques, ses découvertes scientifiques nous semblent incroyablement neuves, à la lecture de ses 5 000 à 6 000 feuillets manuscrits. Mais elles n’ont pas circulé. De son vivant comme pour les générations suivantes, Léonard de Vinci est resté connu exclusivement pour son œuvre de peintre. Seuls quelques érudits avaient connaissance de sa créativité scientifique et technologique.

  • de son vivant: 在有生之年

D’où vient alors sa renommée actuelle de « génie » polymorphe ?

  • polymorphe: 多种形式的

Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que l’on redécouvre l’inventivité de Léonard dans les arts mécaniques et hydrauliques, l’ingénierie, les sciences, l’anatomie… On doit cette résurgence à un historien d’art allemand, Jean-Paul Richter (1847-1937), qui a publié en 1883 la première compilation des manuscrits du Toscan. Dans le monde entier, c’est un bouleversement. Nous sommes alors au siècle de Jules Verne, en pleine période de mythe du progrès. A cela s’ajoute, en France, le traumatisme de la défaite de 1870 : Léonard de Vinci représente le génie latin, opposé à l’Allemagne triomphante. En 1900, paraît Le Roman de Léonard de Vinci, de l’écrivain russe Dimitri Merejkovski. Et l’on commence à raconter une histoire de Léonard radicalement nouvelle, où émerge l’image de l’homme inspiré, de l’inventeur du progrès…

  • la défaite de 1870: 指1870年的普法战争中,法国战败。割让了阿尔萨斯和洛林两省。这段历史也是都德的最后一课讲到的那段历史。

Léonard de Vinci était-il cet homme d’esprit universel ?

J’ai une admiration sans bornes pour Léonard. Son inventivité est réelle, mais pas toujours là où on l’attend. Il faut revoir le mythe du génie qui invente le futur. Dès le début du XXe siècle, le chimiste français Marcellin Berthelot (1827-1907) s’est élevé contre cette idéalisation. Nombre de machines considérées comme emblématiques du génie de Léonard ont, en réalité, été conçues par des prédécesseurs.

  • sans bornes: unlimited

Quels sont les exemples de machines qu’on lui prête abusivement ?

Le fameux parachute dessiné par de Vinci, vers 1485, a déjà été dessiné par un anonyme siennois quelque dix ans plus tôt. La scie hydraulique, de son côté, est très souvent présentée comme emblématique de l’inventivité de Léonard. Mais elle a déjà été dessinée peu auparavant par un inventeur lui aussi de Sienne, Francesco di Giorgio (1439-1502), et un siècle plus tôt, par un autre Siennois très inventif, Taccola (1382-1458). En réalité, la liste des emprunts de Léonard est considérable. Lui aussi s’est hissé sur les épaules de géants.

  • prêter qch à qn: attribuer qch à qn.
  • abusivement: improperly
  • un anonyme siennois: 意大利塞纳地区的无名氏
  • se hisser sur les épaules de géants: 站在巨人的肩上

Quid des fameuses grues de Brunelleschi ?

Toute une série de grues et de treuils de chantier ont été utilisés pour le levage des grosses charges sur le chantier de la coupole de la cathédrale de Florence. Ces machines ont été inventées par Filippo Brunelleschi (1377-1446), l’architecte du célèbre dôme de cet édifice, commencé dans les années 1420. Ces machines ont fasciné Léonard, qui les a dessinées avec soin dans ses carnets. Ce, d’autant qu’en 1468, l’atelier d’Andrea del Verrocchio où il travaillait s’est vu confier la fabrication d’une sphère de cuivre géante pour coiffer le dôme : il fallait bien lever l’énorme charge !

Léonard a-t-il vu lui-même ces machines ? Les a-t-il copiées du carnet d’un autre ingénieur, Bonaccorso Ghiberti ? Dans un de ses dessins, son modèle diffère de celui représenté par Ghiberti, soulignent Andrea Bernardoni et Alexander Neuwahl dans leur ouvrage Construire à la Renaissance[Presses universitaires François Rabelais, 2014]. Le dessin de Ghiberti semble plus proche de l’original de Brunelleschi. Celui de Léonard « peut être vu comme une tentative d’améliorer le fonctionnement de la machine. (…) Il tente, semble-t-il, de redistribuer les masses afin d’obtenir une machine plus stable. »

En quoi Léonard de Vinci a-t-il réellement innové ?

Beaucoup de ses dessins sont complètement originaux. Ses machines volantes, par exemple, sont très inventives. Léonard étudie plusieurs moyens de voler, dont sa célèbre vis aérienne – « l’ancêtre de l’hélicoptère » – ou encore l’ornithoptère, qui cherche à copier le vol des oiseaux. Certes, ces machines n’ont pas fonctionné. Mais on ne lui connaît, dans ce domaine, aucun prédécesseur.

  • ornithoptere: 扑翼机

Ce qui est fascinant, c’est de suivre la progression du processus d’invention dans ses manuscrits. Prenons les pompes à double secteur, dont le principe inspire toujours les pompes à pétrole actuelles. Au départ, Léonard observe le fonctionnement d’une catapulte. Il en extrait le principe cinétique, en repérant l’importance du lien entre le quart de cercle qui s’engrène dans une chaîne. Il en détourne le principe pour concevoir une excavatrice, puis il opère un nouveau détournement, pour faire cette fameuse pompe.

  • les pompes a double secteur
  • les pompes à pétrole 汽油泵
  • une catapulte 投石机
  • le principe cinétique: 动力学原理
  • s’engrener:(机械)咬合
  • une excavatrice 挖掘机

On comprend pourquoi ce génie fascine tant : la diversité de ses inspirations est vertigineuse…

Léonard possède cette capacité d’abstraction, cette pensée technique globale qui lui permet d’extraire, d’un dispositif donné, de grands principes de mécanique. C’est très neuf. Il commence toujours par observer. Il est d’ailleurs doté d’une très bonne vue, de près comme de loin. Cet enfant de la campagne est capable, par exemple, de dessiner de façon ultrafine le vol d’un oiseau ou l’anatomie d’un scarabée.

  • un scarabée: 金龟子

Et puis, Léonard tente en permanence de rapprocher différents systèmes. L’idée que tout se tient, dans la nature, est une pensée médiévale. Mais Léonard en fait un outil d’innovation. Il établit d’abord une analogie entre deux systèmes. Puis il applique un microchangement à l’un d’eux, dans le but de l’adapter à un autre domaine ou de l’améliorer. Un troisième principe guide Léonard : tout phénomène, pour lui, peut se résoudre à une combinatoire d’éléments simples. Ensuite, il recherche des règles mathématiques à tout. Il pousse assez loin, en cela, le vieux rêve des pythagoriciens. Surtout depuis sa rencontre avec le mathématicien Luca Pacioli, vers 1495.

  • L'idée que tout se tient, dans la nature, est une pensée médiévale: 关于自然界中,一切都浑然一体的思想是从中世纪就有的。
  • pythagoricien: 毕达歌里斯

De Vinci, dites-vous, a aussi été très précurseur en inventant une méthode expérimentale…

Là, il s’est montré incroyablement pionnier. Léonard n’est pas un théoricien. Il commence par avoir une intuition. Et presque toujours, il cherche à la vérifier en concevant une expérience. Nombre de ses manuscrits en témoignent. Il dessine ainsi les appareillages qu’il entend construire : par exemple, un cœur en verre pour simuler la circulation du sang à la sortie de la valve aortique. Il utilise alors des grains de millet pour visualiser les tourbillons dans la circulation sanguine. En cela, Léonard ouvre une formidable voie vers la science moderne. « La science est le capitaine et la pratique, les soldats », notait-il. Le volet technique, en réalité, ne représente qu’une toute petite partie de sa créativité. Beaucoup prétendent qu’il n’était pas un grand savant. C’est en partie à cause de Léonard lui-même, qui a déclaré : « Je suis un homme sans lettres. » Mais il le disait avec beaucoup d’ironie – et non sans orgueil.

  • pionnier: pioneer
  • appareillage: 仪器,器材
  • la valve aortique: 心脏瓣膜
  • tourbillon: 漩涡
  • la circulation sanguine: 血液循环
  • non sans orgueil: not without arrogance.

Quel rôle a pu jouer son « statut » d’enfant illégitime ?

A l’époque, un « bâtard » voyait bien des portes se fermer devant lui, dont celles des universités. Du coup, Léonard s’est construit un savoir auquel il n’aurait pas dû avoir accès. Il a appris le latin par lui-même, il écoutait ses amis qui allaient à l’université. Et parce qu’il ne pouvait pas suivre un enseignement universitaire, il a cherché un contournement : ce sera la voie de l’expérience – comme s’il était « un fils de l’expérience ». A l’université, personne ne procédait ainsi. Léonard appliquera cette méthode à une infinité de domaines : l’optique, la mécanique, l’hydraulique, les sciences du frottement, la météorologie, la botanique, l’anatomie… Tout l’intéressait, sa soif de savoir était insatiable.

Mais sa pensée était celle d’un autodidacte : elle n’a pas été formatée par les savoirs académiques. Ainsi, il a pu aller bien au-delà de la pensée contrainte de son temps. Il a su rejeter l’autorité des livres et remettre en question le savoir d’un Galien ou d’un Aristote, quand ils affirmaient des choses qui lui semblaient absurdes. Un savoir enseigné depuis 1 300 à 1 800 ans : il fallait oser ! C’est surtout à partir de l’âge de 50 ans que cet esprit libre deviendra vraiment audacieux.

  • Galien:伽利略
  • Aristote:亚里士多德
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