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Aux Etats-Unis, le retour du débat sur l’esclavage

Stéphanie Le Bars

Quatre siècles après l’arrivée des premiers esclaves en Virginie, en 1619, plusieurs candidats démocrates s’interrogent sur la manière de réparer l’injustice faite aux Afro-Américains

WASHINGTON - correspondance

Le débat, plus que centenaire, a refait surface dans la campagne qui s’amorce pour l’élection présidentielle de 2020 aux Etats-Unis – et cela ne doit rien au hasard. Quatre siècles après l’arrivée des premiers esclaves sur les rives hostiles de Jamestown (Virginie), en 1619, plusieurs candidats démocrates s’interrogent sur la manière de réparer l’injustice faite aux Afro-Américains au cours de l’histoire. Une rupture radicale pour ce parti qui a jusqu’à présent évité toute discussion sur ce sujet – à l’exception notable du pasteur Jesse Jackson, candidat malheureux aux scrutins de 1984 et 1988. Même le premier président noir, Barack Obama, a obstinément occulté ce dossier au cours de ses deux mandats (2008-2016). Preuve pour ses détracteurs que l’esclavage ne faisait pas partie de l’univers mental de cet homme politique fils d’un Kényan et d’une Américaine blanche.

  • s’amorcer
  • candidat malheureux: 失败了的候选人
  • occulter ce dossier: conceal this case

Son passage à la Maison Blanche, suivi de l’élection de Donald Trump, n’est pourtant pas étranger au regain d’intérêt pour les questions raciales, parmi lesquelles prend place celle des réparations envers les descendants d’esclaves. « Les attentes liées à la présidence Obama ont été déçues : on assiste à un contrecoup », explique l’historienne Ana Lucia Araujo dans son bureau de l’université Howard, à Washington, un campus qui accueille des étudiants majoritairement noirs. « Dans l’histoire, les revendications pour une reconnaissance des méfaits de l’esclavage sont liées à des périodes au cours desquelles les droits des Afro-Américains se dégradent ou ne progressent pas », ajoute la chercheuse, membre du comité international du projet « La Route de l’esclave », de l’Unesco, et auteure de Reparations for Slavery and the Slave Trade (Bloomsbury, 2017, non traduit).

  • un contrecoup: 后果

Les positions de Donald Trump, cédant volontiers aux discours des suprémacistes blancs, ont renforcé la conviction, chez certains militants et responsables politiques, que le pays n’en avait pas fini avec son passé ségrégationniste et que les discours seuls ne suffiront pas à surmonter les divisions raciales et les inégalités sociales léguées par l’histoire. D’où des mesures, évoquées par plusieurs candidats à la présidentielle, destinées à corriger les discriminations persistantes en matière de logement, de santé, d’éducation, d’emploi, de justice. « Un tel niveau de discussion sur la question des réparations est en tout cas inédit », constate pour sa part William A. Darity, spécialiste de l’histoire afro-américaine et de la question des réparations à l’université Duke (Caroline du Nord).

Comment compenser les décennies durant lesquelles les Afro-Américains ont été empêchés d’étudier, de posséder, de transmettre ? Plus de cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, qui serait concerné ? Quelle somme y consacrer ? Sous quelle forme ? « En premier lieu, une reconnaissance officielle des injustices liées à l’esclavage est indispensable ; répond M. Darity. Ensuite, il faut prévoir des réparations pour tous ceux qui peuvent prouver qu’ils sont descendants d’esclave et qui, pendant dix ans avant la mise en œuvre du programme de compensation, se sont définis comme Noirs. Cela représenterait environ 35 millions de personnes. Symboliquement, il faudrait que les gens reçoivent un paiement direct. Enfin, il faudrait établir un document entre les différentes parties reconnaissant que le dossier est clos. » Le tout coûterait « quelque 10 000 milliards de dollars ».

Face à ces sommes vertigineuses, les réponses des candidats à la présidence des Etats-Unis varient. Et aucun postulant sérieux ne se risque à une évaluation financière. Pour plusieurs d’entre eux, parmi lesquels deux personnalités identifiées comme noires, Kamala Harris – d’origine indienne et jamaïcaine – et Cory Booker – Afro-Américain du New Jersey –, le prélude à tout programme de réparations passe par la création d’une commission chargée d’étudier l’ampleur de l’esclavage et des discriminations « de 1619 à nos jours » afin de « recommander des solutions adaptées ». Un texte en ce sens est proposé chaque année depuis 1991 par un ancien élu démocrate du Michigan, John Conyers, mais il n’a jamais été examiné. Repris à son compte par Sheila Jackson Lee, une représentante du Texas, il pourrait cette fois, selon les promesses démocrates, se frayer un chemin jusqu’au Congrès.

  • se frayer un chemin: 开辟一条道路

« On doit reconnaître que les gens dans ce pays ne sont pas tous partis avec les mêmes chances et n’ont pas eu accès aux mêmes opportunités », a déclaré récemment MmeHarris. Il est désormais admis que la question des réparations dépasse largement la seule période de l’esclavage (1619-1865). « Après l’abolition, le pays a connu des décennies d’injustice avec notamment près d’un siècle de lois ségrégationnistes et discriminatoires. Puis, après la lutte pour les droits civiques dans les années 1960, le “fossé de richesse” entre Noirs et Blancs a persisté, et la population noire connaît un taux d’incarcération disproportionnée », résume M. Darity. En 2016, la richesse médiane d’une famille noire s’élevait à 17 100 dollars, contre 171 000 dollars pour une famille blanche. Un ratio quasiment identique à celui des années 1960.

  • la lutte pour les droits civiques: 民权运动
  • le fossé de richesse: 贫富差异

Réparations financières

Pour une des candidates démocrates, Elizabeth Warren, le racisme institutionnalisé, qui « a réduit la capacité des familles noires à s’enrichir sur plusieurs générations », demeure bien « une tache sur l’Amérique, et on ne réglera pas ce problème si on ne l’affronte pas directement ». Sans parler précisément de réparations financières, elle propose, entre autres, un accès facilité des Noirs au logement. M. Booker envisage, lui, d’accorder à la naissance une somme d’argent aux enfants des familles les plus défavorisées et d’abonder ce compte jusqu’à leur majorité. Egalement candidat, le socialiste Bernie Sanders exclut toute réparation spécifiquement destinées aux Afro-Américains, préférant envisager des réformes d’ampleur pour réduire les inégalités entre les pauvres et les riches, qu’ils soient noirs ou blancs.

Malgré des avancées, la plupart des candidats démocrates restent donc prudents dans leurs propositions, tant cette question demeure un terrain politiquement miné. Certes, leurs prises de position peuvent leur gagner une partie du vote noir. Mais ce calcul est périlleux. Dans leur ensemble, seuls 26 % des Américains sont favorables à des réparations financières pour les Afro-Américains. Et le camp conservateur dépeint volontiers les mesures politiques prenant en compte la question raciale comme l’expression d’un mouvement anti-Blancs. Quant au principe même de réparations qui seraient accordées en ce début de XXIe siècle pour des fautes commises par des Blancs au cours du temps, il signerait la reconnaissance d’une faute collective et imprescriptible.

« La question n’est pas d’insister sur la culpabilité des Blancs mais de soigner une nation toujours blessée par ses divisions raciales issues de l’esclavage », plaide Ken Woodley, auteur de The Road to Healing (Newsouth Books, 2019, non traduit), le récit d’une discrimination scolaire survenue en Virginie dans les années 1960. Dans un texte de 2014 qui a contribué à relancer le débat, l’écrivain afro-américain Ta-Nehisi Coates balayait aussi les réserves. Payer des réparations « ne nous diviserait pas plus que nous ne le sommes aujourd’hui ». « Une Amérique qui se demande ce qu’elle doit à ses citoyens les plus fragiles est humaine et meilleure. Une Amérique qui regarde ailleurs ignore non seulement les péchés passés mais aussi ceux du présent et du futur (…). Il faut en finir avec les vieux fantômes. »

Sur ce point, l’histoire n’incite pas forcément à l’optimisme. Hormis quelques cas d’arrangements individuels entre un esclave affranchi et son maître, et ce dès la fin du XVIIIe siècle, les promesses faites n’ont guère été tenues, et les demandes récurrentes de réparations jamais honorées. « Après l’abolition, le programme “une mule et 40 acres [16 ha]” devait permettre aux esclaves de subvenir à leurs besoins, explique Mme Araujo. Au bout d’un an, le président Andrew Johnson est revenu sur cette mesure, et quasiment toutes les terres attribuées aux Noirs ont été confisquées. Au-delà de leurs conditions financières, les Afro-Américains ont alors fondé leurs espoirs sur l’accès à la citoyenneté. »

Nationalisme noir

Après cet échec, symbolique des réticences à accorder un droit de propriété aux Noirs, une vague de réclamations intervient à la fin du XIXe siècle. Des milliers d’esclaves âgés s’organisent pour demander des pensions, qu’ils considèrent à la fois comme un dû et comme une compensation pour leurs années de labeur. Cette tentative, suivie d’autres du même type, se heurte au refus des élus d’examiner le texte. En outre, selon un schéma qui va se répéter au fil de l’histoire, les Afro-Américains éduqués ne soutiennent guère ces demandes de réparations financières. Leur combat s’attache davantage à l’obtention de droits civiques et à l’accès à l’éducation. Au début du XXe siècle, alors que les lois ségrégationnistes et les lynchages persistent, des militants afro-américains portés par un nationalisme noir plaident à nouveau pour des réparations, mais certains d’entre eux sont arrêtés sous des prétextes variés, tandis que d’autres, méfiant envers les institutions officielles, ne portent pas en justice leurs revendications. Après la seconde guerre mondiale et les réparations envisagées pour les juifs victimes de la Shoah, le sujet ressurgit aux Etats-Unis. Les demandes des 120 000 Américains d’origine japonaise internés dans des camps après l’attaque de Pearl Harbour laissent aussi espérer aux associations afro-américaines la prise en compte des dommages causés par l’esclavage et la ségrégation sur les populations noires.

Mais il faudra attendre 1988 pour que le président Ronald Reagan reconnaisse officiellement l’« injustice » du traitement réservé aux Américano-Japonais et accorde 20 000 dollars de compensation à chacun des 60 000 survivants concernés. Les années 1980 voient aussi le versement de 17 millions de dollars de compensations à six tribus sioux pour la perte de leurs terres saisies… en 1877. Les Afro-Américains, eux, n’obtiennent toujours rien. En ce qui les concerne, la période de l’après-guerre est surtout marquée par la lutte pour les droits civiques. « Les organisations militantes se concentrent alors sur la déségrégation des espaces et le droit de vote », rappelle Mme Araujo. « Beaucoup ont aussi voulu croire que le principe de l’affirmative action était une forme de réparation. Or, il constituait surtout une réponse à des discriminations persistantes, pas aux injustices passées », souligne pour sa part M. Darity.

Depuis les années 2000, de nouvelles stratégies émergent : des associations afro-américaines demandent désormais des comptes aux entreprises qui ont profité de l’esclavage. Sans grand succès devant les tribunaux. Parallèlement, des initiatives locales s’efforcent de « réparer » le passé. L’université jésuite de Georgetown, à Washington, a reconnu devoir sa survie financière à la vente de 272 esclaves en 1838 et s’est engagée à faciliter l’admission de leurs descendants, environ 4 000 personnes identifiées. L’un d’entre eux a fait sa rentrée en 2017. Mais des étudiants ont jugé que les excuses et le geste de l’université n’allaient pas assez loin ; ils demandent désormais qu’une part des frais d’inscription alimentent un fonds spécial pour promouvoir l’accès à l’éducation et à la santé de ces descendants. L’université n’a pas donné suite.

En Virginie, Etat longtemps marqué par l’esclavage et la ségrégation, M. Woodley, lui, a levé 2 millions de dollars pour permettre à quelque 2 000 enfants noirs privés d’écoles publiques dans les années 1960 d’accéder à une formation… cinquante ans plus tard. « Refusant l’intégration des Afro-Américains dans les écoles du comté, comme l’exigeait la loi, les autorités avaient préféré fermer les établissements publics, privilégiant les écoles privées, inaccessibles à nombre de familles noires », explique-t-il. « Deux cent cinquante personnes, aujourd’hui quinquagénaires, se sont manifestées. »« Ces exemples sont méritoires, juge M. Darity, mais les actions pour réparer des injustices commises au niveau national doivent se mener au niveau national. »

Pour l’heure, « aucun président américain n’a présenté d’excuses officielles à Washington, et la capitale fédérale n’a toujours pas de mémorial consacré à l’esclavage », relève Mme Araujo. Des premiers pas symboliques, et financièrement peu coûteux, pour un(e) prochain(e) président(e) démocrate ?

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