User Tools

Site Tools


20190513-p27-vanessa

Vanessa Paradis « Chanter sous les insultes, ça forge le caractère »

A Los Angeles, le 5 septembre 2018. MATHIEU ZAZZO/PASCO Propos Recueillis Par Pascale Krémer

JE NE SERAIS PAS ARRIVÉE LÀ SI…

« Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, la chanteuse et actrice raconte ses débuts houleux

Après la sortie, en novembre 2018, de son septième album, Les Sources, la chanteuse et comédienne, devenue célèbre dès l’âge de 14 ans avec la chanson Joe le taxi, sera en tournée à travers la France à partir du 13 mai.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas vu ce documentaire des années 1970 à la télévision, Il était une fois Hollywood. C’était une compilation des meilleurs moments des comédies musicales de la Metro-Goldwyn-Mayer. J’avais 6 ou 7 ans. Je n’ai pas décidé à ce moment-là ce que j’allais faire dans la vie, mais ça m’a littéralement donné des frissons de la tête aux pieds. La beauté des chorégraphies, le talent prodigieux de ces danseurs-acteurs : Cyd Charisse, Fred Astaire, et celui pour lequel j’avais un faible, Gene Kelly. La musique symphonique aussi, les cuivres, les cordes… J’ai eu le sentiment que cela remplissait mes artères.

Vous pratiquiez déjà la danse, à ce jeune âge…

Oui, j’ai commencé la danse rythmique vers 5 ans, la professeure était une amie de maman. J’ai très vite adoré ça. Nous préparions des spectacles que nous donnions dans des théâtres du Val-de-Marne. Les costumes, le maquillage, les répétitions, la générale, le public, même familial, tout me semblait merveilleux. En revanche, je n’ai appris le piano que durant un an et demi, avec une dame assez sévère. A Villiers-sur-Marne, beaucoup de mes copains rêvaient d’une guitare, de cours… Mes parents pouvaient me les payer. J’ai été extrêmement privilégiée. J’ai eu une enfance très heureuse. On ne m’a pas forcée à continuer le piano. Aujourd’hui, je regrette de ne jouer qu’à trois doigts, de ne pas lire la musique ni pouvoir m’accompagner. Heureusement que pour composer des chansons, il n’est pas besoin de savoir bien jouer. Ce qui compte, ce sont les accords, la mélodie et l’imagination.

Quels étaient les accords de cette mélodie du bonheur familial, en Seine-et-Marne ?

J’ai été élevée en fille unique jusqu’à mes 11 ans et la naissance de ma petite sœur. Mes parents m’emmenaient partout avec eux. Quand j’étais petite, ma mère ne travaillait que de temps en temps – comme secrétaire d’un bureau de mode ou visiteuse médicale. Elle s’occupait beaucoup de moi. Mon père avait fondé une petite entreprise de produits de décoration. C’était un excellent dessinateur. Il fabriquait lui-même ses matières premières, puis les prototypes. C’était un bricoleur, un autodidacte issu d’une famille ouvrière et d’une fratrie nombreuse, qu’il a aidée dès ses 13 ou 14 ans. La magie, c’était que maison et atelier formaient un tout. Même le dimanche, nous sentions les odeurs de ses créations. Mon père était un passionné du travail bien fait. Nous menions une vie assez modeste, avec parfois des moments difficiles pour mes parents, des faillites. Mais je ne m’apercevais de rien. A vivre dans l’amour, on n’a pas besoin de grand-chose.

Quel était ce domaine, Les Sources, dont votre dernier album porte le nom ?

C’est venu plus tard. Nous avons habité en appartement dans le Val-de-Marne, puis quand j’ai eu 3 ans mon père a trouvé cette maison à Villiers-sur-Marne [Val-de-Marne]. Lui qui aimait tant les grands projets l’a transformée pendant des années. J’y ai vécu jusqu’à mes 16 ans et demi, dans une atmosphère très village, très campagne. Après mon départ, mon père a découvert cet ancien moulin transformé en usine à papier qui enjambait la rivière du Grand-Morin, dans un domaine où jaillissaient des sources naturelles, à Saint-Rémy-la-Vanne [Seine-et-Marne]. Nous avons acheté ensemble cet endroit merveilleux. Il en a fait un restaurant-piano-bar. C’était fou ! Il avait 60 ans, ma mère dix de moins. Après leur semaine de travail, ils s’affairaient là, le samedi, le dimanche, jusqu’au petit matin. C’étaient d’énormes bosseurs, des courageux, mais dans le plaisir. A la maison, il y avait toujours des amis, de la musique et de la danse. Ils ne mettaient pas beaucoup d’argent de côté, ils vivaient. Et ils m’emmenaient dans les fêtes de copains, les pianos-bars, les voyages. Ils se sont débrouillés pour nous offrir une belle vie. A Villiers, mon père nous a même creusé une piscine.

Vous aviez 8 ans lors de votre participation, en 1981, à « L’Ecole des fans », de Jacques Martin. Etait-ce votre idée ?

Mon oncle, Didier Pain, le frère de ma mère, qui était devenu acteur à la trentaine, était ami avec le pianiste de l’émission. J’avais le disque d’Emilie Jolie, je le connaissais par cœur. Philippe Chatel était invité. Mon oncle, qui voulait me faire plaisir, m’a demandé : « Ça te dirait ? » Evidemment ! Enfant, on ne réfléchit pas à tout. Avant l’enregistrement se tenait une audition. La moitié des présents étaient écartés. Puis le rideau s’est ouvert. J’ai eu un coup au cœur face à cette salle immense qui ne ressemblait pas aux salles de mes spectacles de danse. Il y avait aussi d’énormes caméras qui ressemblaient à des dinosaures. J’ai eu bien peur.

Pourtant votre oncle vous a ensuite entraînée dans d’autres projets musicaux, jusqu’à cette fameuse rumba, « Joe le taxi », en 1987, qui s’est vendue à plus de 3 millions d’exemplaires dans le monde…

Il désirait me faire plaisir. Grâce à ses connaissances dans le milieu musical, vers 11 ans, j’ai enregistré un twist, La Magie des surprises-parties, puis j’ai participé à l’Eurovision des enfants en Italie. Pour me permettre de rencontrer Sophie Marceau, que j’adorais depuis le film La Boum, il m’a emmenée dans le studio d’enregistrement où le mélodiste Franck Langolff et le parolier Etienne Roda-Gil préparaient un album pour elle. J’avais déjà connu un studio pour La Magie des surprises-parties. Mais celui-là avait une âme, une vieille console tout en bois des années 1960. Franck et Etienne étaient des hommes extraordinaires, charmants, généreux, charismatiques. D’une telle culture ! Je ne m’en souviens plus, mais il paraît que j’ai demandé : « Et moi, quand est-ce que vous me faites une chanson ? » Ils l’ont écrite, m’ont expliqué les noms cités que je ne connaissais pas – Xavier Cugat, Yma Sumac –, m’ont même fait écouter leurs disques. Ensuite, ils sont allés proposer la chanson à plusieurs maisons de disques. Marc Lumbroso, chez Polydor, a signé.

Renaud, dont Franck Langolff composait les musiques, a fait beaucoup pour moi. Il était assis à un concert aux côtés de la programmatrice de RTL, il lui a donné mon disque, Elle s’est mise à le passer, les autres radios ont suivi. C’est devenu sérieux. Moi, j’étais là pour le plaisir de chanter.

Est-ce resté longtemps un plaisir ?

Je n’avais pas 15 ans et je chantais, je voyageais partout, en Europe, à New York. Mais c’était très brutal d’être sous l’œil d’un public et d’une profession qui commentaient, qui jugeaient. J’ai vécu des moments de torture. Comme tout le monde à cet âge, je me cherchais. J’avais envie d’être une femme, je me maquillais trop. Je n’étais pas bien à l’aise dans mes baskets. Face à des journalistes adultes, j’avais envie d’avoir l’air sûre de moi, mais je ne savais pas quoi répondre. Alors, je me donnais un genre pour cacher ma timidité, pour paraître plus grande. Ces gens étaient charmants avec moi, puis ils écrivaient des articles horribles, c’était cruel.

Au lycée, affrontiez-vous la même cruauté ?

Au quotidien, j’avais gardé la même vie. J’ai chanté Joe le taxi en fin de 3e, ensuite j’ai commencé le lycée à Fontenay-sous-Bois. Je prenais le RER le matin avec des gens qui me regardaient comme une bête en cage. Oui, j’étais connue, mais j’allais à l’école ! Au lycée, j’avais deux copines et les moqueries de mille élèves. J’étais la fille de la télé, la célébrité, c’était étrange. J’avais l’impression d’être seule. A cette époque, avant les réseaux sociaux, on sursautait quand on voyait « en vrai » les gens de la télé. Et c’était humain de critiquer pour « assurer » devant les copains, quand on est soi-même en plein mal-être… J’ai supplié mes parents pour arrêter le lycée pendant ma classe de 1re. De toute façon, je manquais sans cesse, et je devais partir deux mois à Saint-Etienne pour mon premier film, Noce blanche. Avec le recul, j’en veux davantage aux adultes qu’aux autres élèves. Enfin non, je ne leur en veux pas. Ils m’ont rendu un grand service. Je n’ai pas eu le temps d’attraper la grosse tête. J’ai compris que ce ne serait pas facile. Qu’il fallait s’accrocher à l’essentiel.

A quoi vous êtes-vous « accrochée » lorsque, en janvier 1988, au Midem de Cannes, votre prestation a été sifflée ?

Horrible. J’étais en direct, j’essayais de chanter, sous les huées, les gens me jetaient des bouchons de bouteille, des trucs qui faisaient mal. Je n’entendais pas la musique. Mais j’entendais les insultes. Ensuite, j’étais censée revenir pour une deuxième chanson. Dans ma loge, où j’étais en larmes, ma mère m’a cajolée, et Guesch Patti, qui était aussi en tête des ventes avec Etienne, a été merveilleuse. Elle m’a consolée : « Tu vas y aller pour leur montrer que tu n’en as rien à faire, tu ne vas pas leur faire ce plaisir ! » Alors j’y suis retournée. Ça forge le caractère.

Qu’avez-vous compris de cette hostilité ?

Les Français n’aimaient pas ce que je chantais même s’ils achetaient le disque. Ils étaient en overdose, la chanson passait sans cesse. J’étais perçue comme un produit de l’industrie musicale. Et puis, dans notre culture française, le premier réflexe n’est pas forcément d’applaudir le succès.

Vos parents ont sans doute tenté de vous protéger…

C’était atroce pour eux de voir tout le pays taper sur leur enfant. J’étais une crotte. Une minicrotte. Comme mère, aujourd’hui, je ne supporterais pas… Ils m’ont rassurée, enveloppée d’amour, épargné leurs conversations inquiètes. Et ils n’ont pas cessé de me dire que je n’étais pas obligée de continuer. Avec leur calme, leur philosophie tellement merveilleuse, ils m’ont demandé si cela valait le coup. J’ai décidé que oui. J’aimais trop ça. Je me suis focalisée sur la musique, le travail artisanal sur les chansons, le plaisir de l’interprétation. Mon premier album est sorti pour mes 15 ans et demi.

Et le cinéma a modifié votre image…

Il m’a sortie des moqueries. On m’a regardée autrement. Je ne plaisais toujours pas à tout le monde, mais on ne se fichait plus de moi. Peut-être est-ce que je devais faire mes classes ? La profession est rude. Le réalisateur de Noce blanche, Jean-Claude Brisseau, avait choisi Charlotte Valandray pour le rôle. Mais la production, Les Films du losange, avait des difficultés à monter le film, ils ont cherché des financements à travers mon nom. C’était donc une demande des producteurs. Moi j’adorais le cinéma, j’y allais beaucoup en famille, je regardais les mardis et dimanches soir à la télévision les films de Claude Sautet, de Philippe de Broca… Et on me proposait ce sublime scénario : une ex-prostituée toxico amoureuse de son prof de vingt-cinq ans plus vieux qu’elle. Le tournage a été dur. Jean-Claude Brisseau était extrêmement particulier. Très grand, très autoritaire, avec cette voix grave.

Vous a-t-il fait « payer » le fait d’avoir été imposée par la production ?

Il y avait des jours où, si ce n’était pas lui, c’était son assistant qui me lançait : « On a regardé les rushs, tu étais tellement mauvaise hier, tâche de faire un effort aujourd’hui… » Peut-être que Brisseau essayait aussi d’aller au conflit pour me faire sortir de ma zone de confort, pour obtenir certaines émotions. Il me disait constamment : « Je ne veux pas que tu minaudes. »

Après ce film, c’est Serge Gainsbourg qui est venu en renfort, vous écrivant l’album « Variations sur le même t’aime »…

Franck Langolff avait composé la musique de ce deuxième album, mais il était hors de question de demander des textes à Etienne Roda-Gil, dont la femme était très malade. On envisageait plusieurs autres auteurs quand j’ai entendu Serge Gainsbourg tenir des propos élogieux sur moi à la radio. Avec qui aimerait-il travailler ? Avec moi ! Nous sommes donc allés lui demander un texte alors qu’il était déjà occupé avec un album pour Jane Birkin. J’étais impressionnée, c’était l’idole de mon père… Nous lui avons fait écouter les douze titres pour qu’il choisisse, mais il nous a dit : « Je les aime tous, est-ce que je ne pourrais pas tous les avoir ? » Le rêve !

A 46 ans, vous avez déjà à votre actif trente-deux ans de carrière, sept albums, trois Victoires de la musique, une vingtaine de films, un César. Vous viviez en couple dès l’âge de 16 ans. Votre vie donne l’impression de s’être déroulée en accéléré. Quel en est le moteur, désormais ?

Une vie en accéléré, je ne sais pas, en tout cas riche d’expériences. Elle a commencé par un succès, une carrière internationale, alors que je n’avais pas tant d’ambition. J’ai été extrêmement privilégiée. Evidemment, cela marque une personnalité. Cela m’a beaucoup détendue. Je ne fais les choses ni pour la notoriété ni pour le commerce, mais pour la beauté de l’art et parce qu’elles me plaisent. C’est un luxe ! Je m’apprête à remonter sur scène à Paris, puis en tournée. En ce moment, je répète huit heures par jour, c’est extrêmement sportif. J’ai un trac énorme. Quelles que soient vos capacités, votre énergie, la vie qui continue, quoi qu’il arrive, à 21 heures, il faut faire rêver. C’est quelque chose !

___

Album : « Les Sources »

(Barclay, Universal Music France)

Tournée : 13 mai à Courbevoie ; 15 et 16 mai à Marseille ; 17 mai à Clermont-Ferrand ; 22 et 23 mai à Nantes ; 24 mai à Tours ; 31 mai à Bruxelles ; 5 juin à Liège ; 6 juin à Strasbourg ; 12 et 13 juin à Lille ; 16 et 17 juin à Bordeaux ; 18 et 19 juin à Toulouse ; 22, 23, 24, 25, 29, 30 juin et 1er juillet à Paris (Olympia) ; 3 et 4 juillet à Lyon ; 5 juillet à Monaco.

20190513-p27-vanessa.txt · Last modified: 2019/05/12 06:22 (external edit)