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En Guyane, de la coke et des hommes

Alexandre Kauffmann

COCAÏNE, L ES FILIÈRES GUYANAISES 1|3

Entre la région d’outre-mer et la métropole, le trafic de drogue explose. Premier épisode de notre série : reportage sur les rives du fleuve Maroni, à la frontière avec le Suriname, à l’épicentre de ce business florissant

ALBINA (SURINAME) - envoyé spécial

Des débarcadères de fortune, une église évangélique, des magasins encombrés de palettes… Au premier abord, Albina ne ressemble en rien à un site majeur du trafic international de cocaïne. C’est pourtant par cette commune de 5 000 âmes que transitent toutes les « mules » à destination de la France. Un point d’ancrage gagné sur l’immensité de la forêt équatoriale, où l’humidité corrompt les édifices avant même qu’ils ne soient achevés. Sous les fenêtres du poste de police, des dockers en claquettes piétinent les berges boueuses du Maroni. Une file désordonnée de taxis s’étire le long du fleuve, portes ouvertes, musique à plein volume. Notre pirogue rejoint ces quais anarchiques à la pointe du jour. Nous voici au Suriname, ancienne colonie des Pays-Bas, sans document de voyage. Peu importe : personne ne songe à demander un passeport aux visiteurs en provenance de la rive guyanaise.

L’homme qui nous a conduits ici est un trentenaire bedonnant aux yeux rougis de fatigue. Shamma, un prénom d’emprunt (les noms de certains témoins et de tous les trafiquants cités dans cette enquête ont été modifiés), est né à Albina au début des années 1980. Discret sur ses activités, se disant à la fois « piroguier, débardeur et négociant », il a tant navigué entre le Suriname et la France qu’il connaît en détail tous les trafics de ce village-frontière. « Les pains de cocaïne sont partout, confie-t-il avec flegme. C’est à peine caché… »

Il commence par désigner la vitrine d’un magasin exposant des échantillons de carrelage : « Le propriétaire a de bons contacts avec la police, il vend uniquement sa cocaïne par lots de dix kilos. » Un peu plus loin, dans une allée poussiéreuse, il montre une femme qui somnole derrière une rangée de pastèques : « Celle-là, à condition de bien négocier, elle peut lâcher le kilo à 3 500 euros. Son business de fruits, c’est une couverture qui ne trompe personne. Ça lui sert à être au bord du Maroni. Elle paie la police, bien sûr… Chaque trafiquant a son référent. Quand il y a un problème, c’est lui qu’on appelle. Si vous êtes généreux, il peut même vous livrer le produit de l’autre côté du fleuve, en Guyane. »

Une machine bien huilée

La marchandise proposée à Albina vient principalement de Colombie, premier producteur mondial de cocaïne devant le Pérou et la Bolivie. Vendu 1 000 euros le kilo par les cartels colombiens à la sortie des laboratoires, le produit est acheminé au Suriname par les voies aériennes, maritimes ou terrestres. La cocaïne est alors achetée par des grossistes locaux d’envergure et de profils très variés, du marchand de carrelage à l’entrepreneur propriétaire de châteaux dans la périphérie de Paramaribo, la capitale.

A ce stade du trafic, la poudre subit une coupe importante – jusqu’à un tiers –, le plus souvent avec du lévamisole, un pesticide utilisé d’ordinaire contre les vers intestinaux chez les porcins. Ceux qui s’approvisionnent auprès de ces grossistes sont qualifiés de « segments intermédiaires » par les enquêteurs français : moins organisés que les grands réseaux internationaux, mais plus structurés que les importateurs individuels. Depuis Paramaribo, Saint-Laurent-du-Maroni, Cayenne, Paris ou encore Bordeaux, ils pilotent le déplacement des mules entre le Suriname et l’Hexagone via la Guyane.

« A Albina, les transporteurs se préparent à l’hôtel », indique Shamma, en saluant par son prénom un militaire qui fume une cigarette, seul face au fleuve. Le piroguier s’arrête devant une guest house à la façade lézardée : « Derrière ces murs, en ce moment, des mules avalent des boulettes. » L’utilisation de préservatifs pour conditionner la cocaïne a vécu. Aujourd’hui, les ovules sont confectionnés à l’aide de machines à piston et de bandes plastifiées. Ces capsules en forme de cylindre aux bords arrondis sont censées résister à l’action des sucs gastriques – aucun décès n’a en tout cas été signalé en France depuis 2017. Trois formats de boulettes sont proposés aux passeurs in corpore : 6 grammes, 8 grammes et 10 grammes – ce dernier calibre étant réservé aux habitués. L’ingestion des ovules est douloureuse et provoque fréquemment des vomissements chez les débutants. Mais les « bouletteux », comme les nomment les services de police, sont devenus minoritaires parmi les mules interceptées en France : l’acheminement « scotché au corps » ou en valises, qui permet de transporter des quantités plus importantes, semble désormais privilégié.

Une odeur de limon et de durian mûr flotte sur le fleuve. Shamma lève l’« ancre » – une bielle de moteur rouillée – pour regagner la Guyane, seule frontière de l’Union européenne en Amérique du Sud. A l’entendre, les gendarmes français n’ont contrôlé sa pirogue qu’une fois. « Quelqu’un les avait renseignés », croit-il savoir. L’un des quinze clients qu’il transportait ce jour-là s’est débarrassé de sa marchandise à la va-vite : la maréchaussée a saisi deux kilos de cocaïne dans l’embarcation. Après analyse des empreintes sur le conditionnement du produit, Shamma a été mis hors de cause. « Je fais traverser tous les passagers sans poser de questions, affirme le piroguier. Leurs affaires ne me regardent pas. Ce jour-là, pourtant, je n’avais repéré aucune mule. D’habitude, je les vois venir de loin. Elles ont un petit sac de voyage et un comportement nerveux. »

Shamma vit de part et d’autre du fleuve, à Albina et à Saint-Laurent-du-Maroni, une ville d’environ 50 000 habitants. Sa mère est surinamaise, son père français. Ne possédant aucune pièce d’identité, il ignore sa nationalité. De nombreux Bushinenge, sa communauté d’origine, échappent encore à tout état civil. Cette population, venue autrefois d’Afrique, a déserté les plantations du Suriname dès le début du XVIIe siècle pour s’établir sur les deux rives du Maroni. Les « marrons », autre terme les désignant, ont par la suite résisté à l’assimilation des sociétés postesclavagistes. A ceux qui sont nés sur les berges orientales du fleuve, la citoyenneté française n’a été accordée qu’à partir de 1964, soit vingt ans après les autres habitants de la Guyane. Le Maroni, leur fleuve, demeure un espace en marge qui se dérobe au contrôle des institutions françaises et surinamaises.

Dans le sillage de notre pirogue, Albina n’est plus qu’une abstraction, quelques touches de couleur sur les eaux opaques du fleuve. Près de deux kilomètres séparent ici les deux rives. Albina d’un côté, Saint-Laurent-du-Maroni de l’autre. Deux villes cernées par les mailles étouffantes de la végétation équatoriale. Depuis l’embarcation, nous voyons s’éloigner le Suriname, Etat de 600 000 habitants, où près d’un tiers du PIB provient d’activités informelles : casinos clandestins, contrebande, commerce de la drogue.

Mobilisation gouvernementale

Le président de la République, Désiré Bouterse, a été condamné, en 1999, à onze ans de prison par la justice néerlandaise pour trafic de cocaïne – il n’a pas assisté à son procès et bénéficie désormais de l’immunité présidentielle. Son fils, Dino Bouterse, ancien directeur de l’Unité nationale antiterroriste, purge pour sa part une peine de seize ans d’emprisonnement aux Etats-Unis pour des faits similaires. Selon l’agence Europol, de « très hauts fonctionnaires » du pays ont reconnu leur implication dans le trafic de cocaïne. Quant aux enquêteurs français – policiers, gendarmes, juges d’instruction –, ils sont dans l’impossibilité de poursuivre leurs investigations au-delà du Maroni, faute de coopération. Les commissions rogatoires internationales y restent sans effet.

« Nous entretenons des relations constructives avec ce pays, notamment sur les problématiques de sécurité et d’échanges frontaliers, assure pourtant le ministère des affaires étrangères, à Paris. Des patrouilles associant gendarmerie française et police civile surinamaise sont par exemple organisées entre Albina et Saint-Laurent-du-Maroni. Ces opérations communes produisent d’ores et déjà des résultats tangibles en termes de saisies. » La nature et la quantité de ces saisies ne font l’objet d’aucune précision. Et pour cause : à notre connaissance, pas un gramme de cocaïne n’a été placé sous scellés lors de ces rondes, principalement chargées de missions de sécurité publique. Quant aux patrouilles communes mises en place plus haut sur le fleuve, le Suriname a annoncé leur suspension en mars 2018, « jusqu’à la délimitation définitive de la frontière ». Depuis son indépendance, en 1975, l’ancienne colonie néerlandaise conteste en effet la souveraineté française sur une zone de 6 000 km2 perdue dans les profondeurs amazoniennes, entre le haut Maroni et l’un de ses affluents.

« Si la coopération policière et judiciaire entre les deux pays doit encore progresser, il y a déjà des avancées significatives en matière d’état civil », a indiqué au Monde la garde des sceaux, Nicole Belloubet, à l’occasion de la signature d’un plan de lutte contre le « phénomène des mules », le 27 mars, à Paris. Parmi les mesures annoncées ce jour-là pour endiguer l’afflux des passeurs, aucune, pourtant, ne concerne la coopération entre la France et le Suriname. Seul est prévu un renforcement des contrôles à la frontière, par le biais d’une augmentation des effectifs de gendarmerie. Selon les plus basses estimations, 10 000 mules franchiraient chaque année le fleuve entre Albina et Saint-Laurent-du-Maroni. Au total, près de 1 400 passeurs ont été interpellés en France en 2018, contre 600 en 2017, déjà considérée comme une année record. La mobilisation du gouvernement lors de la signature de son plan d’action témoigne de l’urgence de la situation. Etaient présents, outre la garde des sceaux, la ministre des outre-mer ainsi que les secrétaires d’Etat à l’intérieur et à la santé.

« La France et le Suriname partagent plus de 500 kilomètres de frontière commune le long du fleuve, rappelle Thierry Massonnié-Rouane, qui dirige les services douaniers de Saint-Laurent-du-Maroni. Il y a mille rotations de pirogues par jour avec Albina. Beaucoup de Guyanais vont faire leurs courses au Suriname. La plupart des produits y sont moins chers : sodas, dentifrice, cocaïne… » La brigade des douanes de Saint-Laurent compte vingt-cinq agents mais aucun ne circule sur les eaux du Maroni. « Les opérations nautiques sont peu efficaces ici, poursuit Thierry Massonnié-Rouane. Il est difficile de maîtriser les flux sur le fleuve. Nous préférons agir là où convergent les marchandises, à commencer par la route qui relie Saint-Laurent à Cayenne. Les substances prohibées circulent aussi entre le Suriname et la France par voie postale. La plupart des colis transitent ici. Certains retiennent notre attention parce qu’ils semblent inhabituels – six kilos de pâtes aromatisées à la framboise – ou tout simplement improbables – des boîtes de cassoulet envoyées depuis Albina à Toulouse ! »

Au « village chinois »

Le « village chinois », quartier de Saint-Laurent situé sur les rives du fleuve, est aux premières loges de ce trafic. Depuis la création de la ville pénitentiaire, au milieu du XIXe siècle, c’est l’un des principaux points d’échange avec Albina. Les pirogues en provenance du Suriname, remplies de passagers et de marchandises, peintes aux couleurs du PSG ou du FC Barcelone, s’arriment au béton fêlé du quai. Dans la fumée des moteurs et les émanations d’essence, on décharge alors cuves en polyester, têtes de lit capitonnées ou oiseaux en cage.

Combien de mules se mêlent à la foule ? C’est ici – ou sur la plage de la Charbonnière – que débarquent les passeurs de cocaïne venus d’Albina. Sitôt arrivés, ils disparaissent à bord de taxis clandestins, laissant derrière eux le « village chinois » et son marché aux poissons, où des frigos hors d’usage, couchés sur le flanc, servent de glacières. Les habitants, pour beaucoup dépourvus d’eau courante, viennent remplir leurs seaux dans le fleuve. Plus loin, des fumeurs de crack ont investi un terrain entouré de vieilles tôles. A Saint-Laurent-du-Maroni, on évoque le « village chinois » avec une moue soucieuse : il est vivement déconseillé de s’y attarder, surtout la nuit.

Moïse, un enfant du quartier devenu électricien, nous introduit auprès des habitués qui traînent sur les quais en buvant des bières (frauduleusement importées du Suriname). Ce quadragénaire à la carrure imposante a passé sa jeunesse à racketter les pirogues en provenance d’Albina. « Le travail était déjà rare, alors on se débrouillait, sourit-il. A l’époque, comment imaginer qu’une de mes filles se retrouverait en prison pour avoir“pris le chemin” ? » « Prendre le chemin », ou lon a pasi en nenge tongo, langue marronne la plus répandue sur le fleuve : c’est l’expression d’usage pour qualifier le travail d’une mule. La fille de Moïse, 19 ans, est partie il y a quelques mois avec sa mère au Suriname pour avaler des capsules de cocaïne, avec l’intention de les passer ensuite en métropole. A Paramaribo, elles ont reçu des lavements de protection censés les rendre invisibles auprès des douaniers français, comme le veut le rituel de l’obia, système de croyances originaire d’Afrique. Avant le départ des mules, rares sont les réseaux qui ne recourent pas à cette science occulte. Tarif de la cérémonie : environ 600 € par passeur.

  • à la carrure imposante: 肩膀宽阔

« Misère sociale »

La fille de Moïse et sa mère ont été interpellées à un jour d’intervalle : la première à l’aéroport de Cayenne, la seconde à celui d’Orly, près de Paris. En évoquant ces souvenirs, l’électricien écrase une cannette de bière vide entre ses mains : « Ma fille est sortie de prison le mois dernier. Sa mère y est encore pour un bout de temps, elle était en récidive. » Quelque peu éméché, un cousin de Moïse, ambulancier de métier, avoue pour la première fois à ses amis qu’il traverse la même épreuve : « Deux de mes fils qui ont pris le chemin sont en prison. L’aîné a toujours été un feignant, mais l’autre, il a un master en commerce international… » A Saint-Laurent-du-Maroni, chacun compte dans son entourage un passeur ou une personne liée au trafic de cocaïne. « La plupart n’ont même pas l’impression de commettre un délit, observe le capitaine de gendarmerie Laurent M., responsable en Guyane du détachement de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). L’un prête ses papiers d’identité, l’autre va chercher un mandat, un autre encore réserve un billet d’avion… »

Parmi les 600 mules arrêtées en Guyane en 2018, 40 % résident sur les rives françaises du fleuve. Les trois quarts ont moins de 30 ans et la même proportion est sans profession. Dans une région où le chômage affecte près de la moitié des jeunes, la population de Saint-Laurent offre aux trafiquants de cocaïne un vivier inépuisable. Les candidats au départ se bousculent. A tel point que les réseaux font valoir des exigences précises : ils recherchent de préférence des citoyens français au casier vierge avec de la famille établie dans l’Hexagone. En seulement trois jours, les transporteurs peuvent gagner jusqu’à 10 000 euros – l’argent leur est remis à destination, en métropole. En général, les mules connaissent les commanditaires. Ce sont des camarades de lycée, des figures du quartier ou des chefs d’entreprise ayant pignon sur rue. « Beaucoup d’argent afflue à Saint-Laurent, constate Moïse. De nos jours, dans le centre-ville, on voit moins de Twingo et plus de Porsche Cayenne… »

  • au casier vierge: 背景清白

L’électricien affirme pourtant que la commune se métamorphose au début de chaque mois, lorsque les prestations sociales sont versées : « Il y a plus d’ambiance, des barbecues, de la musique… » Beaucoup de ménages saint-laurentais vivant au-dessous du seuil de pauvreté dépendent exclusivement de ces aides pour subvenir à leurs besoins : la moitié des personnes couvertes par la caisse d’allocations familiales (CAF) ne perçoivent pas d’autres revenus, contre moins d’un cinquième à l’échelle nationale. « Ici, les mères de famille sans emploi sont péjorativement appelées les “cafeuses”, regrette un professeur de collège dans le quartier des Vampires. Parmi les élèves que j’ai vues devenir mules, beaucoup avaient pour seul projet de faire des enfants et de toucher les allocations. »

Les pouvoirs publics peinent à accompagner l’explosion démographique de la « capitale de l’Ouest », comme est surnommée Saint-Laurent. Pour scolariser l’ensemble des enfants de la commune, il faudrait y construire trois collèges par an. Cette évolution ne manque pas d’ironie en Guyane, qui était encore au début des années 1960 la terre la moins densément peuplée des Amériques. Pendant trois siècles, la colonie a tenté en vain de remédier à cette faiblesse, faisant appel à des bagnards, à des paysans irlandais ou à des commerçants chinois venus du Suriname.

« L’opinion et les médias s’apitoient avec complaisance sur la misère sociale des mules, remarque Erwan Gourmelen, du Groupe SOS Jeunesse Guyane, qui propose aux mineurs des alternatives à l’incarcération, mais personne ne s’indigne qu’on punisse les passeurs sans investir dans les quartiers défavorisés. » Au printemps 2017, l’ensemble des Guyanais, des Créoles aux Bushinenge en passant par les Amérindiens, se sont mobilisés pour porter des revendications similaires. Ils exigeaient plus de moyens contre le manque d’infrastructures, l’insécurité ou la multiplication des mules. Les accords de sortie de crise prévoyaient un budget de 1 milliard d’euros pour financer des projets, parmi lesquels la construction d’une prison et d’un tribunal de grande instance à Saint-Laurent. Or, depuis l’annonce de ces mesures, le nombre de passeurs de drogue a atteint de nouveaux sommets, renforçant le sentiment d’abandon de la « capitale de l’Ouest ». C’est l’un des nombreux paradoxes de cette ville : ses prestations sociales font pâlir d’envie les voisins brésiliens et surinamais, mais sans permettre de résorber le sous-équipement et les inégalités.

Dylan n’a pas attendu l’aide de l’Etat ou des collectivités locales pour améliorer son quotidien. A 28 ans, il a déjà passé deux fois de la cocaïne en métropole. Coiffé de dreadlocks, le cou tatoué, le jeune homme accepte de raconter son expérience, mais exige que ce soit dans un lieu discret : pas chez ses parents – où il habite encore –, pas dans notre hôtel – le patron serait « une pipelette » –, ni dans un bar de la ville – où tout le monde le connaît. Comme la nuit tombe, nous arrêtons finalement notre voiture sur le bord d’un chemin forestier, dans la périphérie de Saint-Laurent. « On m’a proposé des dizaines de fois deprendre le chemin, commence Dylan en étalant une ligne de cocaïne sur le capot du véhicule. J’ai fini par accepter pour rembourser une dette de 700 euros. J’avais dépensé trop d’argent un soir de beuverie… C’était il y a trois ans. Mon frère a décidé de m’accompagner. » Deux jours avant leur départ pour l’aéroport de Cayenne, des Surinamais les conduisent à Albina. Ils leur offrent une « soirée open bar » : voiture à disposition, verres à volonté et prostituées brésiliennes à 15 euros la passe. S’ils remplissent leur mission jusqu’en métropole, les commanditaires leur ont promis 5 000 euros chacun.

« Plus d’un kilo dans le ventre »

« Le lendemain, on nous a fait avaler des boulettes avec de la bière dans un hôtel, poursuit Dylan. Mon frère n’a réussi à prendre que 600 grammes. En plus de ma part, j’ai dû gober ce qu’il avait laissé. En tout, ça me faisait plus d’un kilo dans le ventre. On est allés voir un obiaman [prêtre de l’obia] pour les bains protecteurs. Les Surinamais nous ont ensuite donné des comprimés antidiarrhéiques. Pendant le voyage en avion, tout s’est bien passé, j’ai même réussi à manger. »

  • des comprimés antidiarrhéiques: 抗腹泻的药片

Un Guyanais les attend à l’aéroport d’Orly. Ensemble, ils prennent un TGV jusqu’à Bordeaux. C’est dans un immeuble du centre-ville, alors que Dylan expulse ses ovules aux toilettes, que les hommes de l’antenne locale de l’OCRTIS surgissent pour les arrêter, lui-même, son frère et trois logisticiens du réseau. Une opération préparée de longue date : les enquêteurs travaillaient sur cette affaire depuis plus d’un an. « Ils m’ont bien traité, assure le jeune homme en faisant disparaître une autre ligne de cocaïne. Mon frère et moi, on a donné la même version des faits. Un magistrat nous a placés sous contrôle judiciaire. On a pu revenir en Guyane en attendant le procès. »

De retour à Saint-Laurent-du-Maroni, Dylan doit rembourser le billet d’avion que sa mère lui a avancé – elle se doutait de l’objet de son voyage –, mais aussi son ancienne dette, que les intérêts ont portée à 1 000 euros. « En voyant la date du procès approcher, j’ai compris qu’il ne me restait plus qu’une carte à jouer, explique-t-il. J’ai avalé 900 grammes avant de partir en métropole. J’avais une protection en or : ma convocation au tribunal de Bordeaux. Cette fois, je suis passé sans problème. » Dylan a gagné 5 000 euros et deux ans de prison avec sursis.

Prochain épisode Sur la route des mules

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