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Bong Joon-ho revisite avec brio la lutte des classes

  • avec brio: brilliantly

Song Kang-ho et Bong Joon-ho, le 21 mai, à Cannes. PAOLO VERZONE/AGENCE VU POUR « LE MONDE » Mathieu Macheret

Le Coréen, en véritable cinéaste politique, mélange les genres, tout en restant fidèle à son style virtuose

PARASITE

SÉLECTION OFFICIELLEEn compétition

Parasite marque un double retour pour Bong Joon-ho, non seulement dans les rangs de la compétition, deux ans après la polémique soulevée par Okja (premier film Netflix montré sur la Croisette), mais surtout au bercail de la Corée du Sud dont il est originaire, après dix années de tribulations internationales. Force est de constater que l’auteur de Memories of Murder (2003) et The Host (2006) ne s’est jamais montré plus mordant, détonnant qu’à domicile, dans une Corée dont il s’est plu dès ses débuts à brocarder les travers, et où les inégalités sociales, la précarisation des emplois, la prédation financière, la violence des rapports de classe, ont pris des proportions alarmantes. C’est de cela que parle Parasite, ne laissant à ce titre aucun doute sur le fait que Bong Joon-ho n’est pas seulement un styliste virtuose, mais un véritable cinéaste politique.

  • au bercail: 回归的意思。 bercail 原意是羊圈
  • tribulations internationales
  • mordant: biting
  • force est de constater que: 必须认识到 force est de: on est obligé de faire quelque chose.
  • se plaisir à: enjoy doing something
  • dès ses débuts: 从一开始
  • brocarder les travers: 嘲讽不平之处
  • la précarisation des emplois: 工作的不稳定
  • virtuose: 大师般的

Derrière son titre en trompe-l’œil suggérant l’horreur ou la science-fiction, Parasite est en fait un film de maison, s’inscrivant dans une tradition du cinéma coréen, celle des récits de domesticité dont le fleuron demeure La Servante (1960), de Kim Ki-young. La première image du film, fortement significative, est celle de l’entresol miteux qu’habite la famille Ki-taek (dont Song Kang-ho, fidèle acteur du cinéaste, dans le rôle du père), d’où perce à peine une perspective à demi enterrée et à ras de bitume sur la rue, et donc sur le monde. Au chômage mais soudé, le petit clan vit d’expédients, jusqu’au jour où le fils, débouté de ses études, se fait engager dans une grande propriété bourgeoise du dernier cri : chez les Park, jeune couple fortuné, pour donner des cours à leur garçonnet choyé. Or, l’arrivée du jeune homme n’est que la première étape d’une opération d’infiltration très discrète, qui va conduire, étape par étape, les deux familles à vivre côte à côte, les uns devenant les serviteurs, mais aussi les doubles secrets de leurs maîtres. Commençant sous les auspices d’une comédie menée tambour battant, le film impressionne par sa capacité à changer de braquet, virant à l’angoisse, puis à l’horreur, frôlant le fantastique, dans un brassage de registres ébouriffant, en quoi le cinéma de Bong Joon-ho demeure fidèle à lui-même. Chaque nouvelle scène bouscule la précédente et relance les dés d’un récit impressionnant par son génie polymorphe.

  • titre en trompe-l’œil: 骗人的题目
  • entresol: 阁楼
  • miteux: 破旧的
  • soudé: 团结的。
  • de dernier cri: 最先进的。
  • garçonnet choyé: 娇惯的小男孩
  • tambour battant
  • changer de braquet: change gears
  • un brassage de registres ébouriffant

Une société à deux vitesses

En réunissant dans la même demeure deux familles opposées, Parasite réalise une sorte de condensé, qui désigne une société à deux vitesses où les places à l’ombre des riches se payent par une aliénation à leur mode de vie. Mais la soumission des uns est aussi une moquerie, un déguisement. Les pauvres ne s’invitent chez les riches qu’en entretenant leur retranchement, leur crainte de l’extérieur, en leur inventant des besoins qui n’existent pas. En se fondant dans une domesticité postiche, les Ki-taek ne se contentent pas de jouer un rôle millimétré ou d’entretenir une illusion : ils renvoient une image creuse de leurs maîtres, accusant leur vide intérieur, exposant l’inanité des propriétaires – la suffisance de M. Park et les angoisses de sa femme.

  • une aliénation a leur mode de vie: 他们的生活方式的异化
  • retranchement
  • une domesticité postiche 假装的臣服
  • jouer un rôle millimétré 精细的扮演一个角色
  • une image creuse
  • l'inanité:虚无
  • la suffisance 自负,自满

La mise en scène incroyablement dynamique de Bong Joon-ho atteint des sommets : la caméra part à l’assaut de l’espace domestique, se faufile dans les couloirs et les recoins, jouant avec maestria des accélérations et des ralentissements, explorant les dimensions secrètes de la bâtisse, comme s’il s’agissait d’en déplier le volume. Les rapports entre les classes sociales passent par les niveaux d’habitation, la distribution du haut et du bas, du sol et du sous-sol, du propre et du sale. Car la hauteur sociale des uns ne va jamais sans s’appuyer sur des fondations inavouables, une profondeur refoulée où toute l’horreur de la domination est contenue à l’état pur. La forme du film adhère à celle de la grande maison bourgeoise, qui porte en elle tous les espoirs et la convoitise des personnages, mais les absorbe dans sa froideur design et ses grandes surfaces vitrifiées, mêlant transparence et opacité.

  • attendre des sommets: 登峰造极

Les Ki-taek apprendront à leurs dépens que toute position sociale n’est jamais que relative. Que le prolétariat n’est bien souvent que la face émergée d’un sous-prolétariat, sur lequel se reportent les effets de la domination. Ainsi les préjugés sociaux ne peuvent-ils jamais se résorber dans la soumission aux puissants. Il reste toujours quelque chose qui témoigne d’une infériorité de condition. Cette odeur de graillon qui colle aux basques du père Ki-taek et dont M. Park, incommodé, ne manquera pas de lui faire porter l’humiliation. Il n’en faut parfois pas plus pour provoquer un geste de révolte et déchirer le voile de l’illusion sociale.

Film sud-coréen de Bong Joon-ho. Avec Song Kang-ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik (2 h 12). Sortie en salle le 5 juin.

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