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Victoire historique de Narendra Modi en Inde

Julien Bouissou

Le premier ministre obtient la majorité absolue au Parlement et assoit l’hégémonie des nationalistes hindous

NEW DELHI - correspondance

L’Inde s’enfonce dans l’autoritarisme et le nationalisme hindou. Après six semaines d’une élection marquée par un taux de participation record de 67,1 %, le premier ministre indien Narendra Modi, à la tête du parti nationaliste hindou du BJP, a remporté une majorité historique au Parlement, lui ouvrant la voie à un second mandat de cinq ans. La victoire est écrasante : en récoltant près de 45 % des voix, le BJP obtient 302 sièges et améliore son score de 2014. Elle vient s’ajouter à une liste impressionnante de succès électoraux pour M. Modi, qui n’a perdu aucun scrutin depuis qu’il a été élu à la tête de l’Etat indien du Gujarat, en 2001.

Jamais depuis l’indépendance de l’Inde en 1947, un autre parti que le Congrès n’avait réussi à remporter une majorité au Parlement pour la deuxième élection consécutive. « Aucun parti n’a pu tromper l’Inde sous le voile du sécularisme », a lancé jeudi soir M. Modi devant une foule de supporteurs rassemblés au quartier général de son parti sous les cris de « Vive le dieu Ram ! ». « Même si le gouvernement se construit avec une majorité, le pays se gouverne avec tout le monde », a-t-il ajouté.

Le BJP résiste dans ses bastions du nord et de l’ouest du pays, et progresse au sud, à l’est et au nord-est de l’Inde, dans les Etats du Bengale-Occidental et de l’Odisha, où il était quasi absent. Il regagne des voix dans les Etats du Karnataka, du Madhya Pradesh et du Rajasthan, trois Etats que le BJP avait pourtant perdus il y a seulement quelques mois lors d’élections régionales, où la réélection de Narendra Modi n’était pas en jeu.

Le « gardien » de la nation

La personnalité du dirigeant indien, savamment mise en scène, a largement contribué au raz de marée électoral des nationalistes hindous. Elle l’a emporté sur le programme du Parti du Congrès, dans l’opposition, entre autres sa promesse d’un revenu minimum garanti. Elle a résisté aux accusations de népotisme, de corruption et de connivence avec de grands industriels indiens, notamment dans le contrat de vente par Dassault des avions de combat Rafale. M. Modi, 68 ans, a projeté de lui l’image d’un dirigeant dévoué, au populisme assumé et à l’aura quasi mystique lorsqu’il s’est retiré, le dernier jour du scrutin, dans une grotte de l’Himalaya pour méditer devant les caméras de télévision.

M. Modi a aimanté la campagne électorale en imposant et adaptant ses thèmes à chacune des sept étapes des élections. D’abord celui du nationalisme quelques semaines après un conflit avec le Pakistan en février, puis celui du mérite, en attaquant la dynastie Nehru-Gandhi à la tête du Congrès, le vieux parti de l’opposition. M. Modi a surtout renvoyé aux Indiens l’image d’un pays fier de lui, au nationalisme décomplexé, avec lui comme chowkidar, ou « gardien » de la nation. Fin février, l’Inde a bombardé un site au Pakistan, présenté comme un camp du mouvement islamiste Jaish-e-Mohammed, qui avait revendiqué, quelques semaines plus tôt, une attaque-suicide tuant 40 soldats indiens au Cachemire. Un responsable du BJP avait alors déclaré que « voter pour la fleur de lotus [l’emblème du BJP] » revenait à « lâcher une bombe de 1 000 kilos sur les camps terroristes » du Pakistan. Rarement des attaques vis-à-vis du pays voisin avaient été autant mises en scène et médiatisées, permettant à M. Modi d’en tirer un gain politique.

« Le BJP a réussi à faire diversion en faisant passer au second plan les questions de chômage ou de croissance, et en insistant davantage sur le patriotisme et le sentiment religieux », explique Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’université Ashoka, près de New Delhi. Les attaques du Congrès, notamment la baisse de la croissance indienne, le chômage ou encore la crise agricole, ont glissé sur le « premier ministre Tefal », comme certains le surnomment. « On assiste à un découplage entre la performance du gouvernement, dont le bilan est mitigé, et sa performance politique, à savoir son écrasante victoire électorale », constate Gilles Verniers.

  • le bilan est mitigé: 评价是好坏参半

Le leader nationaliste hindou a bénéficié d’un trésor de guerre pour mener sa campagne. Selon les calculs du think tank Center for Media Studies, basé à New Delhi, les candidats et partis indiens ont investi 8,6 milliards de dollars (7,7 milliards d’euros) dans cette campagne électorale, un niveau jamais atteint dans aucune autre démocratie, y compris aux Etats-Unis. Sur l’année fiscale se terminant au 31 mars 2018, le BJP a déclaré des revenus d’un montant cinq fois plus élevé que le Parti du Congrès. Il a aussi bénéficié du soutien des millions de membres du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou Organisation patriotique nationale), une organisation nationaliste hindoue inspirée du modèle des Faisceaux mussoliniens en Italie, et qui irrigue la société indienne à travers ses 50 000 branches dans l’éducation, la culture ou les syndicats.

S’il a beaucoup été question de nationalisme hindou teinté d’islamophobie lors de ces élections, la politique des castes a été très présente dans la stratégie du BJP. Narendra Modi a su mobiliser, sinon l’ensemble des castes hindoues, au moins les supérieures. Celles-là mêmes qui se réclament plus volontiers d’une religion hindoue dans laquelle elles occupent un rang privilégié, et se considèrent victimes des quotas destinés aux basses castes dans l’administration et les universités, mis en place lorsque le Congrès était au pouvoir. A cet égard, l’instauration, en janvier 2019, de quotas de 10 % pour les personnes économiquement défavorisées, les premiers qui ne soient pas réservés aux basses castes, a été décisive pour s’assurer du soutien de cet électorat.

Concentration des pouvoirs

Narendra Modi s’était fait élire en 2014, dans un pays agité par les scandales de corruption, en pleine paralysie gouvernementale, sur la promesse de libérer les Indiens d’un Etat qui freine les aspirations des citoyens. Dès son arrivée au pouvoir, l’administration indienne a été mise sous coupe réglée. Il a concentré les pouvoirs, tout en affaiblissant les institutions comme la Banque centrale, ou le National Sample Survey Office, l’Insee indien, dont les statisticiens n’ont pas été autorisés à publier, au début de l’année, les derniers chiffres du chômage. La victoire de l’homme fort Modi révèle, en creux, la faiblesse de l’Etat indien. Le règne de Modi « représente la plus grande concentration de pouvoir dans l’histoire de l’Inde », écrit, dans les colonnes du quotidien The Indian Express, Pratap Bhanu Mehta, le recteur de l’université Ashoka.

Avec cette seconde victoire de M. Modi, le nationalisme hindou est désormais au centre de l’échiquier politique indien. Avec l’hégémonie du BJP, c’est une idée de l’Inde imaginée pour et par sa majorité hindoue qui est en train de s’imposer, alors que le pays abrite la deuxième plus large population musulmane au monde (190 millions de personnes). Lors de ces cinq dernières années, les lynchages de musulmans accusés de transporter du bœuf, dans un pays où certains hindous considèrent la vache comme sacrée, ont augmenté. La représentation de cette minorité au Parlement a aussi atteint son niveau le plus bas.

Lors de ces élections, Narendra Modi a aussi ouvert l’arène politique à l’extrémisme hindou, en nommant dans la circonscription de Bhopal la candidate Pragya Singh Thakur, une religieuse hindoue accusée d’avoir participé à la préparation d’une attaque terroriste contre des musulmans qui a fait sept morts, en 2008. Le premier ministre indien a fait d’elle un symbole national de la persécution dont serait victime la majorité hindoue, tout en essayant de la blanchir des accusations de terrorisme par les urnes plutôt que par les tribunaux. La terroriste présumée, qui a qualifié Nathuram Godse, l’assassin du Mahatma Gandhi, de « patriote », a été élue députée jeudi.

Les plus pessimistes craignent que les élections deviennent le dernier vestige de la démocratie indienne. « L’Inde pourrait se diriger vers un régime autoritaire électoral – un régime où les élections sont organisées à l’heure dite –, mais où tout le reste, tout ce dont a besoin une démocratie pour survivre, n’existe plus », prédit Yogendra Yadav, analyste politique et chef du parti Swaraj Abhiyan.

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