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ENQUÊTE

Flemmards de la table

FLORENT TANET POUR « LE MONDE »

Par Catherine Rollot, Pascale Krémer Et Julie Bienvenu

Fini les courses et le casse-tête des menus ! Livrés en pièces détachées ou déjà préparés, achetés en flacon, des repas d’un nouveau genre s’invitent à la maison

Vite préparé, bon, sans la corvée des courses. Voici le temps de la cuisine clés en main. Les repas en kit sont livrés et s’assemblent à la manière d’une armoire suédoise. Foodette, Quitoque, Les Commis, Rutabago, HelloFresh… des dizaines d’entreprises promettent d’allier gain de temps et bien-manger, en proposant de l’ultra-frais, du gourmand, des produits fermiers issus de circuits courts voire bio, livrés déjà dosés et avec une marche à suivre. A côté de cette cuisine d’assemblage, les box de régime livrées à domicile promettent, elles, perte de poids sans tracas, avec diététicienne au bout du fil. Dans une version que l’on croyait réservée aux spationautes ou aux militaires, plusieurs start-up proposent, elles, des repas tout en un sous forme de poudre à mélanger ou en barre. Des substituts d’un nouveau genre, qui se disent équilibrés et pratiques pour jeunes actifs et sportifs, trop occupés pour cuisiner.

  • la corvée des courses: 购物的劳役。这里是夸张的手法。 corvée 是指非常艰难的工作。
  • sans tracas

Sous leurs différentes formes, ces offres de « prêt-à-cuisiner » ou de « prêt-à-manger » répondent aux nouvelles habitudes alimentaires. Les Français passent de moins en moins de temps aux fourneaux (de 1 h 11 par jour en moyenne en 1986 à 53 minutes en 2010, selon l’Insee), mais accordent de plus en plus d’importance à ce qu’ils mangent. Dans les villes, la livraison de denrées alimentaires ou de repas de restaurant sur le lieu de travail ou chez soi explose (en croissance de 21 % en 2018, selon l’enquête d’avril 2019 de l’institut NPD Group). Mettre les pieds sous la table sans prise de tête apparaît comme le dernier art culinaire.

  • denrées alimentaires: 食材

Manger comme on se kit

Sur le coup, elle s’en est presque vexée. « On va t’offrir du temps », lui ont dit son frère et sa belle-sœur en lui remettant en cadeau un abonnement à un service de paniers-recettes. Elle a pensé : « Dis donc, je suis quand même une bonne cuisinière, je n’ai pas besoin de ça. » Sans doute, mais c’était compter sans les effets d’une « blanquette de dinde de dingue, préparée en une demi-heure ».

Quelques recettes plus tard, Géraldine Foveau, 38 ans, professeure des écoles, fait partie de la brigade des cuisiniers assembleurs, adeptes des « repas en kit », ces boîtes livrées à domicile avec les ingrédients dosés et la marche à suivre pour confectionner en un tournemain un curry thaï de légumes nouveaux ou une tarte fine aux champignons, noix et crème d’estragon. Pour l’enseignante de La Garde, une commune près de Toulon, en couple et mère d’un enfant, n’avoir plus qu’à mitonner sans se creuser la tête est une libération. « Chaque week-end, j’essayais de tout prévoir pour anticiper les repas de la semaine. Midi et soir. Une corvée. » Aujourd’hui, il lui suffit de faire son choix parmi les cinq recettes hebdomadaires proposées par Foodette, un des nombreux acteurs du « prêt-à-cuisiner ».

Olivier Tangopoulos, son fondateur, s’est lancé en 2013 avec l’idée de proposer « une alternative aux plats tout préparés, au surgelé, au pain de mie-fromage à tartiner avalé vite fait, faute d’inspiration ou de temps ». Il revendique aujourd’hui 10 000 clients (et 30 000 repas livrés) chaque mois. Quelque 900 recettes depuis la création, plus d’une centaine de producteurs et des artisans en direct, des paniers au minimum à 60 % bio, sont autant d’arguments pour une clientèle majoritairement composée de couples, avec ou sans enfants, plutôt urbaine et aisée. Parisienne ou banlieusarde autant que provinciale. Un profil type, qui varie peu d’une offre à l’autre.

Parce ce qu’ils « détestaient perdre du temps à faire les courses », Mélodie Benezech et Frédéric Oustric, 27 et 29 ans, cherchaient une solution « en phase avec leurs convictions écologiques ». Parmi leurs critères : des produits bio « mais pas venus de l’autre bout de la planète », une solution qui permettrait « de limiter les emballages plastique et le gaspillage alimentaire », et de réduire leur consommation de viande. Pour ce jeune couple des Yvelines, tous deux cadres dans l’informatique, les paniers prêts à cuisiner Rutabago cochent toutes les cases.

Créée en 2016, la start-up, qui vient de nouer un partenariat avec l’enseigne Biocoop, s’est positionnée sur une proposition 100 % écologique et socio-responsable. Ingrédients labellisés bio, circuit court, livraison en camion électrique, repas végétariens, dons des invendus à une épicerie solidaire… tout est fait pour séduire des apprentis chefs à domicile.

Fanny Guyot, 35 ans, consultante à Paris, partage le même sentiment que faire les courses n’est pas une partie de plaisir, surtout quand on doit jongler entre travail prenant et bébé de 10 mois à récupérer chez la nounou. Mais, pour elle, la box Foodette représente aussi une façon de « partager un bon moment, autour d’une demi-heure de cuisine assez sympa », avec son mari. A l’un, la responsabilité des légumes, à l’autre, celle de la sauce.

Se simplifier la vie a pourtant un coût non négligeable. Entre 5 et 10 euros le repas par personne, selon les offres et la quantité commandée, plus cher que du fait maison. « C’est forcément plus onéreux que des coquillettes jambon », admet Etienne Boix, cofondateur et dirigeant de Quitoque, le leader français avec ses 120 000 repas vendus par semaine et des prix dans la fourchette basse. « A l’usage, on s’y retrouve, car on gaspille moins, estime Sandrine, une médecin toulousaine de 57 ans (qui a requis l’anonymat), cliente depuis dix-huit mois des Commis. Au départ du dernier de mes quatre enfants, je ne savais plus quoi faire à manger. Faute d’idées, je cuisinais des choses bien trop riches et surtout en trop grande quantité, comme si on était encore six à table. »

A entendre les acteurs du secteur du panier recettes, le service est addictif. « Les gens tentent l’expérience pour voir si ça colle à leur rythme, leurs envies, leur budget, analyse Younes El Hajjami, cofondateur de Rutabago. Si c’est le cas, on devient un assistant culinaire qui fait partie de leur quotidien. » Libéré du chariot de courses, de la charge mentale causée par le sempiternel « qu’est-ce que l’on va manger ce soir », de la gestion de la botte de carottes en phase de flétrissement, le cuisinier « assisté » – cordon-bleu comme apprenti – redécouvre avec gourmandise les charmes des graines de tournesol et du pesto maison, le temps d’un soir et d’un minestrone de printemps.

Les fiches cuisine qui accompagnent les recettes sont autant d’occasion pour Annie Pierrot, 57 ans, thérapeute et « bonne cuisinière », installée à Saint-Doulchard (Cher), dans la périphérie de Bourges, de « découvrir des astuces, comme cette façon de rôtir au four les pois chiches roulés dans du cumin ». Les repas en kit permettent aussi, selon Céline Laisney, directrice d’AlimAvenir, un cabinet de prospective spécialisé dans l’alimentaire, « de décomplexer ceux qui estiment ne pas avoir de compétences culinaires et notamment la génération des 20-30 ans, élevée aux plats industriels ». A l’occasion, les partisans du « vite préparé » se trouvent même une vocation de top chef express. Comme le jour où Frédéric Oustric s’est lancé dans la cuisson d’un plat de lentilles relevé par un bouton de rose. « Je m’y suis cru », avoue le jeune informaticien, « pas cuisinier pour un sou ».

Le régime, c’est du tout-cuit

Le drone vient de lâcher la grosse boîte devant ma porte. Pile à l’heure, la livraison de mon PAMM, mon Prêt-à-mincir à la maison. A l’intérieur, un mois entier d’alimentation conforme aux objectifs fixés par mon superviseur santé local. Calories comptées à l’unité près, encouragements quotidiens en visioconférence, suivi de la perte de poids par la balance connectée… Simple ! Dans deux mois, amincie, je retrouverai mes fonctions à la brigade antiplastique.

  • pile à l’heure; 准时

Encore une dystopie ? Pas totalement. Ces barquettes régime déposées à domicile existent, leur succès est même impressionnant. Dans les colis qui sont livrés chaque mois, ou quinzaine (par des humains, pour l’instant), tout ce qu’il faut pour résister à la tentation : plats cuisinés, crèmes dessert, gâteaux du goûter, muesli du matin, soupes du soir… Les calories de la journée, de la semaine, du mois, sont strictement programmées. Une perte de motivation ? Un écart à compenser ? Des diététiciennes sont à portée de téléphone. « Laissez-vous guider, nous gérons tout », susurre, sur son site, Kitchendiet, première « box régime » apparue sur le marché français.

  • dystopie
  • gateaux du goûter: 下午茶的蛋糕
  • muesli du matin: 早上的谷物早餐
  • être à portée de téléphone: 在电话可及的范围内

En novembre 2009, Vincent Guillet lance l’entreprise, après avoir eu la révélation aux Etats-Unis, où la société Nutrisystem grossit en livrant des repas pour maigrir. Il s’allie à un médecin nutritionniste et à un chef étoilé, Mauro Colagreco, pour mettre au point des petits plats hypocaloriques déposés au domicile. En mars 2010, le « clé en main » américain inspire également Bernard Canetti, un ancien de l’édition gagné par l’embonpoint. Il lance Comme j’aime, qu’il dote d’une plate-forme d’écoute.

Le soufflé monte d’un coup, en 2016, lorsque M. Canetti investit massivement les écrans avec ses spots et ses vedettes « maison », dont la blonde Erika, employée de banque à Reims. Toute de robes et de joie de vivre retrouvées, elle expose sans ambages sa transformation physique. « J’ai eu une grossesse excessivement gourmande, raconte la trentenaire. Dans un magasin de vêtements, une vendeuse m’a suggéré une boutique spécialisée grandes tailles. Je suis partie en pleurant, ça a été le déclic. »

  • sans ambages: 不拐弯抹角
  • le déclic: 转折点

« Grâce à la pub, nous avons créé le marché », estime Mathilde Canetti, directrice générale et fille du créateur. Avec 126 millions de chiffre d’affaires en 2018, 450 collaborateurs, près de 400 000 clients depuis le début, les barquettes valent leur pesant d’or. Une version économique est lancée en 2013 (Regime box), une autre, bio (Mimibio), en janvier 2019. Et dans le sillage de Comme j’aime surfent de plus petits : le pionnier Kitchendiet et son low cost Dietbon, ou Mon panier minceur, du groupe Lagardère, lancé en 2018.

  • les barquettes: 集装箱
  • valoir leur pesant d’or: 值得这个价格
  • le sillage de: in the wake of

Simplicité, immédiateté, suivi, recettes qui n’ont pas l’air d’envoyer au bagne basse calorie, tels sont les ingrédients de la réussite de ces acteurs du prêt-à-manger léger qui, jamais, n’emploient le mot « régime ». Les plats sont appertisés, c’est-à-dire cuits à haute température comme des conserves – hormis ceux de Kitchendiet, composés de produits frais pasteurisés. Leur goût ne les différencie guère des plats préparés d’hypermarché. « Nous avons les mêmes fournisseurs, mais nos recettes sont exclusives, et nous offrons un cadre complet », souligne Mathilde Canetti.

Pour 12 à 20 euros quotidiens, selon les gammes et durées d’abonnement, c’est une prise en charge que l’on s’offre. « Vous n’avez pas trop à réfléchir, une solution arrive toute cuite chez vous », vend Vincent Guillet. Les clients, des clientes en très grande majorité, qui ont le plus souvent passé la quarantaine, ne se délestent pas seulement d’une dizaine de kilos en un trimestre (quand tout va bien). Dans l’anonymat, physique occulté, elles sont écoutées par l’une des cent conseillères empathiques : « Le mari, les enfants, le boulot, tout ce qui est derrière la prise de poids y passe », explique le gouailleur Bernard Canetti, qui se flatte d’avoir inventé le « confessionnal par téléphone ». Même si les entretiens mensuels ne dépassent pas le quart d’heure.

  • se délester: 卸载
  • gouailleur: 嘲笑的
  • se flatter de 自我吹嘘
  • le confessionnal par téléphone: 电话忏悔

Bien que portés par le bouche-à-oreille, ces régimes prémâchés ont leurs détracteurs. En mai 2018, 60 millions de consommateurs les réduisait en miettes : coûteux, trop restrictifs, trop riches en sel, sucre, additifs et conservateurs… « Aucun n’est satisfaisant sur le plan calorique », tranchait la diététicienne sollicitée par le magazine, mettant en garde contre une perte de masse musculaire et une inéluctable reprise de poids après le régime. Sur Internet, même les blogueuses gratifiées d’envois gracieux ont parfois la dent dure. Et l’estomac dans les talons.

  • portés par le bouché-a-oreille: 依靠口耳相传
  • régimes prémâches
  • en miettes
  • inéluctables: 不可避免的
  • avoir la dent dure
  • l’estomac dans les talons: 形容很饿

Retraité dans le Gard, seul depuis trente ans, Jules, qui fut chauffeur de car, a perdu 8 kg après quatre mois de boîtes Comme j’aime, sans crier famine. « Ce n’était pas mauvais, même si le nom sur la barquette était un peu exagéré… » Mais sa viande, ses petits légumes, ses pommes de terre, surtout, lui ont cruellement manqué. « Les trois quarts des plats étaient à base de riz. Et franchement, si j’avais été intelligent, j’aurais pu le faire moi-même ce régime, ça ne m’aurait pas coûté 1 500 euros ! Avant ça, je mangeais énormément. J’ai diminué. Il vaut mieux, avec ma retraite… »

Du côté des box, on pare les coups. De nouvelles offres sortent, exemptes de colorants, conservateurs, additifs et autres OGM. Des laitages et fruits sont bien conseillés aux clients pour atteindre les 1 200 calories quotidiennes. Une journée de pause par semaine et un arrêt progressif doivent éduquer les plus accros aux colis.

« Nous aidons ponctuellement à atteindre un objectif de perte de poids, admet-on chez Kitchendiet. Mais il est très compliqué de garantir le long terme. Entre un quart et un tiers des clients réussissent. » Bernard Canetti ne vend pas davantage de « produit miracle ». Plutôt « une discipline à vie ». Pour s’y astreindre, il a lancé une balance connectée et une appli qui envoie des alertes. Les drones livreurs sont pour bientôt.

Rapide comme la poudre

C’est l’heure du repas. De gros grumeaux flottent dans la bouteille. A l’ouverture, l’odeur de la mixture rappelle les Bolino de notre enfance. Au goût, c’est tolérable, malgré une texture un peu farineuse et une sensation de lourdeur après ingestion.

  • grumeaux 结块
  • farineuse 面粉味的

Quelle est cette pratique, à contre-courant du discours sur la slow food ? C’est le retour du substitut alimentaire. A la manière des produits de la marque SlimFast, qui avaient envahi la France des années 1990, une nouvelle offre veut aujourd’hui conquérir le marché, avec un discours adapté au goût de l’époque : de la poudre, oui, du « prêt-à-boire », d’accord, des barres, pourquoi pas, mais pas des produits de régime. Un repas complet, des aliments qui se veulent équilibrés et bons pour la santé – certains misent même sur le bio, le vegan, le sans-lactose ou le sans-gluten.

Une offre « au service de celles et ceux qui n’ont pas le temps, la possibilité ou l’envie de cuisiner, de manière ponctuelle ou plus régulière », vante la start-up française Feed sur sa page Facebook. Arrivée sur le marché en 2017, elle revendique 5 millions de repas vendus. Chez Franprix, le premier à avoir distribué la marque, on vend 6 000 barres et 10 000 bouteilles par semaine, à plus de 5 euros la bouteille. « Il n’existe pas de produit comparable en magasin, affirme François Alarcon, directeur innovation et concept de l’enseigne. Ce sont de très bonnes vente, c’est un produit adapté aux usages de notre clientèle de centre-ville. » Parmi les clients cibles, les sportifs, déjà habitués à ce type de repas, et les jeunes actifs, « un peu overbookés, qui essayent de faire leur place au travail, mais aussi d’avoir une vie à côté, d’aller au ciné, etc. », explique le fondateur et patron de Feed, Anthony Bourbon.

Comme ses concurrents, Vitaline ou Huel, Feed fait appel à des diététiciens et à des nutritionnistes pour élaborer les recettes. Protéines, lipides, glucides, fibres, vitamines, minéraux, oligo-éléments… la composition de chaque produit correspond, selon Feed, à « 33 % des apports journaliers recommandés » pour environ 600 calories. La marque vient de lancer une gamme « light », à 300 calories, qui se rapproche de Vitaline (entre 200 et 400) et Huel (400).

  • protéine: 蛋白质
  • lipide: 油脂
  • glucide: 糖类
  • fibre: 纤维
  • oligo-éléments: 微量元素
  • des apports journaliers recommandés: 每日推荐量

Côté saveur et qualité, tous ces produits ne remportent pas l’adhésion. Testée à la rédaction, la poudre fruits rouges a fait l’unanimité contre elle (« On a l’impression de boire un médicament ! »), tandis que le goût vanille, à petites doses, est plutôt validé. Et, selon l’appli Yuka, qui note la qualité des produits alimentaires, les barres banane-chocolat de Feed sont à éviter. En cause ? Trop d’additifs et de sucre. « Je n’ai jamais dit qu’il fallait en consommer trois fois par jour !, se défend Anthony Bourbon. C’est une alternative, une option quand on n’a pas le temps. »

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