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Contre l’effacement de la mémoire

  • effacement: 抹去

Sur la place Tiananmen, en mai 1989. VINCENT HEIN

Florent Georgesco

L’Etat chinois a imposé l’oubli du massacre du 4 juin 1989 sitôt celui-ci perpétré. Pour rappeler les morts de Tiananmen, des livres paraissent, riches de témoignages, souvenirs ou hommages, tels celui d’Eric Meyer ou les textes recueillis par Vincent Hein

A la fin d’Histoire d’hommes à Pékin, du cinéaste hongkongais Stanley Kwan (2001), Lan Yu, le personnage principal, meurt sur l’un des multiples chantiers qui, alors que le XXe siècle s’achève, entraînent la ville dans une renaissance à marche forcée, et dans l’oubli. Yu, lui, se souvenait. Il était sur la place Tiananmen en 1989, et a été témoin, le 4 juin, du massacre de ses camarades ; il a été brisé par la reprise en main, le resserrement de la « dictature du prolétariat », deuil sans fin de la liberté qui donne au film sa couleur mélancolique, désespérée bientôt. Dernière séquence : l’ancien amant de Yu, Handong, passe sans savoir près du chantier où celui-ci est mort, tandis que résonne sur son autoradio une chanson : « How could you allow me to be sad ? » – « Comment pourriez-vous me permettre d’être triste ? »

  • Histoire d’hommes à Pékin: 电影“蓝宇”
  • Stanley Kwan: 关锦鹏
  • la dictature du prolétariat: 无产阶级专政

« La tristesse, en effet, n’est plus de mise. (…) C’est le contrat que Deng Xiaoping a offert au peuple chinois : la croissance contre la liberté, toutes les libertés, du corps comme de l’esprit », commente Brigitte Duzan, dans sa belle contribution à Tiananmen 1989-2019, le recueil d’hommages, de souvenirs, de nouvelles, de poèmes et d’analyses réunis par l’écrivain Vincent Hein – qui publie également, pour la première fois, les photographies qu’il a prises pendant les événements –, à l’occasion du 30e anniversaire de l’« incident du 4 juin », selon les termes du régime.

« Ce qui reste de Tiananmen, finalement, ce sont les blancs de la narration et de l’image », écrit aussi la sinologue et traductrice. Dans ce livre inégal, parfois anecdotique, les textes les plus forts, écrits par des Français ou des Chinois, comme le romancier Xue Yiwei – dont sont publiées deux nouvelles inédites des années 1990, fulgurantes évocations de l’entrée dans l’ère glaciaire qui s’est alors ouverte, et dure toujours –, portent sur ces « blancs » et la tristesse qui les hante, sur l’effacement de la mémoire de Tiananmen et ses résurgences artistiques, littéraires, politiques, intimes.

  • fulgurant 令人印象深刻的

Car, rappelle le journaliste Eric Meyer dans une préface inédite à la réédition de Pékin, place Tian An Men, l’enquête qu’il a consacrée, dès 1989, aux événements, « l’Etat [chinois] a occulté tout souvenir de la nuit fatale, devenue son secret – un secret de polichinelle, mais parfaitement respecté auprès de la jeunesse, dont 95 % n’ont aucune idée du massacre passé ». Les morts de Tiananamen – 10 000 civils, selon l’estimation « minimale » de l’ambassadeur britannique en Chine, révélée en 2017 – sont comme le corps de Lan Yu : des ombres enfouies sous les chantiers d’un pays mutant. C’est à Tianamnen que naît le « néo-autoritarisme » aujourd’hui incarné par le président Xi Jinping, ce mélange unique de totalitarisme politique, de développement économique et de nationalisme, mais un Tiananmen nécessairement caché, interdit. Il n’a pas suffi au régime que le peuple renonce à l’aspiration démocratique : il fallait effacer jusqu’au souvenir d’avoir renoncé.

Tiananmen 1989-2019 représente, à cet égard, comme Des balles et de l’opium, de Liao Yiwu (lire la « une »), une stratégie de lutte possible, dont le reportage d’Eric Meyer constitue l’autre versant. Il s’agit, dans tous les cas, d’ouvrir des brèches dans le mur de fiction dressé par le pouvoir chinois, afin de retrouver, derrière, un peu de réel. Quitte, pour y parvenir, à retourner l’arme de la fiction, comme le fait, dans une nouvelle du recueil, « Celui qui reste », le romancier français Aodren Buart.

Un adolescent découvre dans les affaires de son père une photo où celui-ci, jeune homme, se tient sur une place, près d’une jeune fille. Sur leurs fronts, des bandeaux, où il distingue le mot « peuple ». Au dos, une légende : « Dernière photo avec Hongyan – mai 1989 – Tiananmen. » Il finira par apprendre que la jeune fille était la sœur de son père, tuée par les soldats, le 4 juin. Il ne connaissait pas son existence, pas plus qu’il ne savait ce qui s’était passé sur la place Tiananmen en 1989. Il ignorait – il ne pouvait imaginer – que l’« armée du peuple » avait tiré sur le peuple. Il ignorait, surtout, la joie, l’espoir, l’ardeur qu’il a découverts dans les yeux de son père et de sa sœur assassinée.

Là où Eric Meyer, à chaud, réunit toutes les informations disponibles, recueillies sur le terrain, auprès des manifestants, tirées de ses observations – tel son récit étourdissant du déchaînement d’horreur de la nuit du 3 au 4 juin – ou reconstruites après coup à partir de documents pour comprendre les jeux d’appareil qui, au cœur du régime, ont déclenché le massacre, Vincent Hein et ses auteurs creusent des brèches, même imaginaires, dans l’oubli, explorent le deuil, les traces de Tiananmen dans les esprits et les corps. Mais c’est le même tableau qui se dessine, la même mécanique de la fatalité, la même joie immense et brève, la même désolation. Brigitte Duzan parle, à propos des cinéastes qu’elle analyse, d’une « politique du disparu ». On peut comprendre : une politique de la réapparition, sur la place Tiananmen déserte ; un soulèvement des ombres.

Tiananmen 1989-2019. Hommages et récits, collectif, textes réunis par Vincent Hein, Phébus, 184 p., 19 €. Pékin, place Tian An Men, d’Eric Meyer, Babel, 336 p., 8,90 €.

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