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La violence de l’histoire chinoise du XXe siècle déterrée

François Bougon

Avec « Funéraille molles », l’écrivaine Fang Fang signe un roman subjuguant sur les années qui ont suivi l’arrivée de Mao au pouvoir

A la parution chinoise des Funérailles molles, de Fang Fang, en 2017, des néomaoïstes nostalgiques ont organisé une séance de critique publique, furieux que la romancière ait obtenu le prix littéraire Lu Yao. Au cours de ce rassemblement, les représentants des « ouvriers, paysans et soldats » de Wuhan, une métropole du centre de la Chine, ont dénoncé une « herbe vénéneuse ».

  • le prix littéraire Lu Yao: 路遥文学奖
  • des ouvriers, paysans et soldats: 工农兵
  • une herbe vénéneuse 毒草

Le crime de Fang Fang (née à Nankin en 1955) : avoir non seulement situé son roman dans les années 1950, à l’époque de la réforme agraire, mais, de surcroît, raconté le sort tragique d’une famille de propriétaires terriens sans se conformer aux canons de la propagande. La famille Lu préfère en effet se suicider collectivement plutôt que de subir une déshonorante et cruelle « séance de luttes ». Au cours de ces réunions de masse, qui se soldaient parfois par l’exécution des personnes ciblées, les villageois, à l’incitation des cadres du Parti communiste, donnaient libre cours à leur haine des « classes exploiteuses ».

  • la réforme agraire: 土改
  • une propriétaire terriens: 地主
  • seance de luttes: 批斗会
  • des classes exploiteuses: 剥削阶级

Retiré des librairies

Sous Xi Jinping, l’actuel numéro un du Parti communiste (arrivé au pouvoir en 2012), le contrôle de l’histoire est un enjeu stratégique : aussi ces néomaoïstes se sont-ils sentis libres de lancer leurs attaques contre Fang Fang. Elles ont atteint leur cible : Funérailles molles a été retiré des librairies et a disparu des sites de vente, même si des versions circulent encore sur le Net. Comme souvent, les censeurs sont d’excellents lecteurs et on peut affirmer avec eux que ce roman est bien une « herbe vénéneuse », qui envoûte le lecteur.

  • envoûter le lecteur: 迷惑读者看

Les premières pages intriguent. Sommes-nous dans le présent ou le passé ? Bien vite, l’hésitation se transforme en subjugation. Le récit devient aussi prenant qu’un songe d’opium. Fang Fang écrit un livre-labyrinthe qui évoque les recoins d’une mémoire. En l’occurrence, il s’agit de celle d’une femme, Ding Zitao – ce n’est pas son nom de naissance –, dont le roman dévoile la véritable histoire. Plongée dans un état d’apathie par un brusque déménagement, elle progresse dans les dix-huit niveaux de l’enfer – une référence à l’au-delà bouddhiste –, autant de marches vers la résolution de l’énigme. Son fils, désemparé, se met à fouiller dans le passé de sa famille et découvre ses liens avec la famille Lu.

Un pacte de sang fondateur

Tout part du traumatisme originel que fut la violence, au fin fond du Sichuan, dans le sud-ouest du pays, de la redistribution des terres : une fois les communistes arrivés au pouvoir, en 1949, le Parti conclut un pacte de sang fondateur avec les paysans, au prix de la vie de millions de propriétaires terriens désignés comme les ennemis à abattre au nom de la lutte des classes. Les membres de la famille Lu, parmi les victimes de la vindicte, mettent fin à leur vie et se retrouvent enterrés à même le sol, à peine ensevelis, lors de « funérailles molles » – autre mystère, qui a procédé à cette opération ?

Funérailles molles peut être vu comme une subtile réflexion sur la manière dont la Chine communiste essaie tant bien que mal d’aborder la violence politique qui a émaillé son histoire récente, depuis la réforme agraire jusqu’à la Révolution culturelle (1966-1976), en passant par le Grand Bond en avant (1958-1960). Tout n’a pas vocation à être su, se dit finalement le fils. « Et vivre en paix, pour lui, cela signifiait ne pas chercher à savoir ce qu’il ne savait pas. Le temps, doucement, enterrerait la vérité toute nue. Alors, comment irait-on savoir quelle était réellement la vérité ? »

  • tant bien que mal: 勉强地

Funérailles molles (Ruan mai), de Fang Fang, traduit du chinois par Brigitte Duzan et Zhang Xiaoqiu, L’Asiathèque, 468 p., 24,50 €.

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