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Liao Yiwu donne voix aux destins brisés de Tiananmen

Manifestants sur la place Tiananmen, à Pékin, le 14 mai 1989. CATHERINE HENRIETTE/AFP

Brice Pedroletti

Avec le puissant « Des balles et de l’opium », l’écrivain poursuit son œuvre de mémorialiste du mouvement démocratique chinois et de son écrasement, il y a trente ans, le 4 juin 1989

  • écrasement: 镇压

Berlin – envoyé spécial

Liao Yiwu est un exilé chinois heureux. La liberté lui donne des ailes ; personne à Berlin, souligne-t-il, ne confisque ses notes ou ne l’arrête au milieu de la nuit. Il a quitté la Chine il y a huit ans et publié autant de livres. Le dernier tome d’une trilogie romanesque va bientôt paraître en Allemagne. Il travaille déjà à un autre récit, l’histoire de son ami Wang Yi, un intellectuel évangéliste du Sichuan arrêté en 2018. Liao Yiwu, lui, ancien prisonnier politique, a reconstruit sa vie auprès d’une Chinoise rencontrée à Berlin. Avec leur fillette de 4 ans, ils habitent le rez-de-chaussée d’un petit immeuble dans l’ouest de la capitale allemande ; un jardin collectif s’élargit jusqu’à une grande demeure cossue aux toits pointus. Il nous reçoit là, sur la pelouse ensoleillée.

  • donner des ailes: pousser à agir rapidement. 例句l'amour lui a donné des ailes
  • une trilogie romanesque: 三部曲的小说
  • une grande demeure cossue aux toits pointus: 带尖顶的奢华的大楼
  • sur la pelouse ensoleillée: 在充满阳光的草地上

En cette année du trentième anniversaire de Tiananmen, l’écrivain-poète évoque ce qu’est devenu son pays natal. Juste avant sa fuite, en 2011, par la province du Yunnan puis le Vietnam, Liao Yiwu conservait chez lui quatre téléphones portables. Un pour les gangsters qui l’aideraient à passer les frontières, un pour ses soutiens en Allemagne. Un pour la vie quotidienne, qu’il savait écouté par la police. Et un de secours. « Si j’étais en Chine aujourd’hui, je n’aurais pas pu m’en tirer à si bon compte, dit-il. Il y a des caméras partout, une surveillance électronique de tous les instants, la technologie au service de la dictature. C’est vraiment 1984 [d’Orwell, 1949]et Le Meilleur des mondes [d’Huxley, 1931] combinés. Ces écrivains étaient réellement visionnaires ! » Qui sait si le gouvernement chinois ne sera pas capable un jour de pirater toutes les images de Tiananmen existant sur l’Internet mondial ?

  • son pays natal: 他的祖国
  • s’en titre a bon compte: 不费劲的脱身

Des balles et de l’opium est sa contribution à la résistance. Le livre paraît pour la première fois en France et dans plusieurs pays cette année, après avoir été publié en Allemagne, et en mandarin à Taïwan dans une version plus longue, en 2012. On y découvre les destins de ceux que le régime chinois a catégorisés comme « émeutiers fauteurs de troubles » dans les jours qui ont suivi l’écrasement du mouvement de Tiananmen – en punissant avec une brutalité inouïe, absurde, ceux qui s’étaient associés aux manifestations qui se sont tenues sur cette place du centre de Pékin entre le 15 avril et le 4 juin 1989. Beaucoup sont des citoyens ordinaires, indignés par l’intervention de l’armée, qui improvisèrent des harangues, essayaient de bloquer les tanks, insultaient les dirigeants au pouvoir. « C’est tout un pan d’histoire passé sous silence. J’ai ma propre expérience de Tiananmen, beaucoup d’auteurs ont écrit sur ce qui s’est passé, sur l’enchaînement des événements. Ce qui m’importe à moi, c’est de restituer ce que ces gens ordinaires ont vu et vécu. Il y a aujourd’hui des “émeutiers” encore en prison. D’autres qui, à leur libération, ont découvert que l’endroit où ils habitaient avait été démoli, que leur famille ne voulait pas d’eux », explique-t-il.

  • émeutiers fauteurs de troubles: 制造麻烦的暴乱分子
  • inouïe: 新奇的
  • un pan d’histoire: 历史的一部分

Ces parcours individuels, intimes, sont poignants, parfois drôles. Ils donnent une vision unique de la grande histoire du mouvement de Tiananmen et de son anéantissement, comme les chroniques de Svetlana Alexievitch, l’écrivaine biélorusse, Prix Nobel de littérature 2015, qu’il a rencontrée et apprécie, l’ont si bien fait pour Tchernobyl et l’effondrement de l’URSS. Sauf que les survivants auxquels Liao Yiwu a tendu son enregistreur évoluent dans une Chine ivre de ses succès, dopée à l’« opium » de la réussite et de l’amnésie forcée. « Le grand massacre du 4 juin avait tracé une frontière. Avant, tout le monde, tel un essaim d’abeilles, bourdonnait dans le patriotisme ; depuis, tout le monde, en rangs serrés, s’agglutine autour de l’argent », écrit Liao Yiwu.

  • anéantissement: 毁灭
  • une Chine ivre de ses succès: 陶醉于自己的成功的中国。
  • l'amnésie forcée: 强制的失忆
  • un essaim d’abeilles: 一群蜜蜂
  • bourdonner 嗡嗡作响
  • en rangs serrés: 密集的排列
  • s’agglutiner 聚集

Les « balles » du titre renvoient à celles de Tiananmen et à la répression du mouvement par l’appareil policier et judiciaire. Ainsi du cas de Wang Lianhui, un jeune de la banlieue rurale de Pékin monté sur un blindé bloqué par la foule. Il s’est vanté de vouloir uriner dessus. Un « crime particulièrement grave », dit son acte d’accusation, car « son urine avait failli étouffer tous les soldats de l’armée populaire qui se trouvaient à l’intérieur ». « La hantise du Parti communiste, au moment de Tiananmen, c’était l’unité entre les étudiants et les simples citadins. Or, les témoignages de Liao Yiwu montrent que ces derniers ont fourni le plus gros contingent de victimes et de gens emprisonnés. Ils indiquent à quel point le mouvement était devenu populaire, ce qui est insupportable pour le régime », rappelle le sinologue Jean-Philippe Béja.

  • renvoyer à: 涉及
  • un blindé: 一辆装甲车
  • se vanter de: 自吹
  • avoir failli étouffer: 差点淹死
  • la hantise: 烦恼

Liao Yiwu déplace la table qui nous sépare pour sortir de l’ombre et retrouver la chaleur du soleil sur l’arrière de son crâne lisse. Au début des années 2000, il consacrait une grande partie de son temps à réaliser des interviews-fleuves à Pékin, Chengdu et ailleurs, enregistrant les récits d’anciens prisonniers. Plusieurs textes issus de ces entretiens, dans lesquels Lao Wei, alter ego intervieweur de Liao Yiwu, pose des questions et donne son avis à ses interlocuteurs, ont été publiés en français dans L’Empire des bas-fonds (Bleu autour, 2003). C’est le destin de Wu Wenjian, un ex-« émeutier » devenu peintre, envoyé sept ans en prison à 19 ans pour avoir déambulé les jours d’après le 4 juin 1989 dans les rues de Pékin avec un tee-shirt « Rendez-moi la démocratie », qui l’a poussé à rencontrer d’autres hommes ayant connu le laogai (« camp de rééducation par le travail ») après la répression de Tiananmen.

  • son crâne lisse:光滑的头顶
  • interviews-fleuves: 长河采访
  • déambuler: 四处走动
  • Rendez-moi la démocratie: 还我民主

Leurs expériences, leurs regrets, leurs souffrances et ce qui les rend dignes s’entremêlent avec la propre histoire de Liao Yiwu, que pas grand-chose ne sépare des « émeutiers », si ce n’est son statut d’intellectuel et la mission de chroniqueur dont il se sent investi. Dans une auto-interview (« Lao Wei, intervieweur » interrogeant « Liao Yiwu, poète ») figurant dans Des balles et de l’opium, il complète d’ailleurs le récit de son parcours déjà livré dans un livre majeur, Dans l’empire des ténèbres (François Bourin, 2013), plus justement intitulé en chinois « Mon témoignage ».

Propagande contre-révolutionnaire

Poète échevelé et beatnik des années 1980, Liao Yiwu s’est fait appréhender dans les semaines qui ont suivi le 4 juin 1989 à la suite du tournage d’un film avec une bande d’amis poètes à Chongqing. Le film, Requiem, est un hommage loufoque et survolté aux morts de Pékin. Liao Yiwu y déclame, nu, le poème Massacre, qu’il avait écrit dans la nuit du 3 au 4 juin, chez lui au Sichuan, alors que les radios étrangères faisaient part des tensions qui montaient dans la capitale, et par lequel s’ouvre Des balles et de l’opium. La sécurité publique, qui espionnait tout le tournage, a cueilli l’équipe et s’est félicitée des « pièces à conviction » que constituaient les images du film. Liao Yiwu a passé quatre ans en prison pour propagande contre-révolutionnaire.

  • poète échevelé 奔放的诗人
  • beatnik:垮掉的一代文学思潮的拥护者
  • Requiem: 哀歌
  • un hommage loufoque et survolté: 荒诞和亢奋的致敬
  • pieces a conviction: 治罪的证据

Quand il en sortit, sa femme le quitta. Il vécut « marqué au fer rouge » en tant que prisonnier politique, livré sans cesse aux perquisitions, aux convocations et à la surveillance. « Liu Xiaobo [Prix Nobel de la paix 2010]a toujours dit que les écrits de Liao Yiwu lui avaient ouvert les yeux sur les souffrances des Chinois passés par la prison après Tiananmen. Lui-même, qui a été plusieurs fois emprisonné, se voyait comme un privilégié à cause de son statut d’intellectuel célèbre », explique la sinologue Marie Holzman, traductrice de Liao Yiwu.

  • marqué au fer rouge:
20190531-p31-liao.txt · 最后更改: 2019/05/30 07:38 由 82.251.53.114