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Jonathan Holslag

Une question commerciale devenue une question de souveraineté

Le politiste montre comment Pékin, en contrant la politique américaine de baisse du dollar, s’est transformé en ennemi stratégique pour Washington

Jusqu’à il y a peu, la pensée dominante aux Etats-Unis était que la Chine pourrait être convertie aux mœurs occidentales, que le « consensus de Washington », avec son impératif de libéralisme et de privatisation, serait lentement mais sûrement adopté par Pékin. La Chine s’ouvrirait aux entreprises occidentales et les rapports commerciaux se rééquilibreraient. La croissance de la Chine ne menacerait pas la sécurité de l’Occident tant que les valeurs libérales de l’ordre international resteraient les mêmes. Certains étaient sceptiques, mais on leur répondait qu’il n’y avait pas d’autre option qu’essayer d’engager la Chine dans cette voie. Mais cette perspective, malgré un énorme investissement dans différentes instances de dialogue international et l’ouverture presque complète du marché occidental à la Chine, ne s’est pas matérialisée. Et depuis l’élection de Donald Trump, tous les coups sont permis.

  • mœurs occidentales: 西方道德传统

Il était pourtant prévisible qu’un pays enregistrant un déficit persistant de sa balance commerciale, comme c’est le cas des Etats-Unis, ne pouvait pas ne pas souhaiter corriger cela. Pas seulement avec la Chine, mais avec le monde entier. Dans les années 1990, l’idée était que ce déficit reflétait la puissance des Etats-Unis puisque ses partenaires acceptaient de fournir des produits en échange de dollars, et que l’importation de produits à bon marché permettait d’investir davantage dans les technologies et les infrastructures permettant d’augmenter la productivité. Mais la réalité a plutôt été que ces importations ont découragé les investissements dans la modernisation des usines américaines. Et si un pays importe trop et néglige l’investissement, une correction s’impose tôt ou tard, sous la forme, par exemple, d’une chute du dollar.

Et c’est là que les relations entre la Chine et les Etats-Unis ont changé de nature, car Pékin s’est opposé à cette correction. Tout d’abord, les autorités ont ordonné à la banque centrale de stériliser les dollars gagnés par ses exportateurs. Ces entreprises ont dû échanger leurs dollars contre des yuans. Auparavant, la banque renvoyait ces dollars aux Etats-Unis en achetant des obligations d’Etat américaines, finançant le déficit et permettant aux consommateurs américains de continuer à se procurer des produits chinois à bas coût. Mais récemment, la Chine a commencé à utiliser ses dollars pour acheter des firmes et des technologies occidentales ou japonaises.

Le dollar, une arme stratégique

De telle manière que Pékin a non seulement empêché un rééquilibrage graduel des relations commerciales en bloquant l’appréciation du yuan vis-à-vis du dollar, qui aurait favorisé les producteurs américains, mais encore a usé de ses réserves de dollars comme arme stratégique. Ces dollars sont en effet dirigés par le gouvernement vers des investissements stratégiques. Le risque, pour les Etats-Unis, était de voir cette politique affaiblir sa compétitivité à long terme, mais aussi de créer une dépendance permettant à la Chine d’imposer ses conditions. C’est ainsi qu’une question commerciale est devenue une question de sécurité.

Les stratèges de Washington se sont rendu compte que cette dynamique économique pouvait amener un bouleversement de l’équilibre des puissances. Leurs excédents commerciaux permettent aux industries chinoises de se moderniser ; cette modernisation industrielle contribue à la modernisation militaire, qui permet à la Chine de contester la supériorité des forces américaines dans l’océan Pacifique. De plus, les dollars gagnés grâce aux exportations aux Etats-Unis ne sont pas seulement investis aux Etats-Unis. Les banques chinoises les utilisent aussi pour acheter de l’influence dans d’autres pays, pour développer les « nouvelles routes de la soie » et construire des bases militaires à l’étranger, comme à Djibouti. L’administration Obama l’avait déjà compris, mais c’est Donald Trump qui s’est résolu à stopper ce que les Américains considèrent désormais comme une stratégie prédatrice. Fondamentalement, Washington considère qu’il faut arrêter la Chine économiquement avant qu’elle ne devienne militairement une menace.

Cette confrontation a d’importantes conséquences pour les pays européens. La Chine n’a en effet guère d’autre option que d’essayer d’exporter encore plus vers l’Europe. Or l’Europe souffre déjà d’un important déficit commercial avec la Chine, et perd des parts de marché dans les pays situés tout au long des « nouvelles routes de la soie ». Tout cela pourrait ne pas avoir une fin heureuse : l’économie redevient plus politique, le marché international « ouvert » devient de plus en plus fragmenté. L’Europe est aujourd’hui placée entre le marteau et l’enclume.

  • être placée entre le marteau et l’enclume: 被放到一个尴尬的境地。 marteau: 锤子。 enclume 铁砧

Jonathan Holslag est professeur de politique internationale à l’université libre de Bruxelles et auteur de « China’s Coming War with Asia » (Polity Press, 2015)

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