用户工具

站点工具


20190604-p30-chinois

Sebastian Veg

« Les nouveaux intellectuels chinois ne sont pas dans la confrontation avec le pouvoir »

Propos Recueillis PaR Frédéric Lemaître (Pékin, Correspondant)

Au lendemain du mouvement étudiant de 1989, une génération d’intellectuels a émergé, posant un regard neuf sur la pensée de ses prédécesseurs, sur l’évolution de la société chinoise et sur les modes de résistance. Entretien avec le sinologue, qui leur a consacré un livre

ENTRETIEN

Sinologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Sebastian Veg vient de publier aux Etats-Unis un essai sur les intellectuels chinois après 1989 : Minjian, the Rise of China’s Grassroots Intellectuals (« Minjian, l’éveil des intellectuels chinois issus du peuple », Columbia University Press, 368 p., non traduit). Il y montre le dynamisme de la vie intellectuelle en Chine, voire son renouveau après le mouvement de Tiananmen, mais aussi la répression qui s’abat sur elle.

Quel rôle les intellectuels ont-ils joué dans le mouvement étudiant de 1989 ?

Les intellectuels en poste dans les universités, les centres de recherche, ont joué un rôle important, dans les années 1980, pour créer de nouveaux espaces de réflexion entre société et Etat. Quelques-uns seulement sont sortis de ce cadre, attaquant le régime, tel le physicien Fang Lizhi. Mais pendant le mouvement de 1989, la plupart étaient en retrait et ont cherché à servir de médiateurs entre l’Etat et les étudiants. Fin mai, après la grève de la faim des étudiants, certains sont sortis de cette réserve. Le politiste Yan Jiaqi et l’historien Bao Zunxin ont publié un manifeste comparant Deng Xiaoping à l’impératrice douairière. Néanmoins, les intellectuels sont restés dans une posture de responsabilité, cherchant à soutenir les réformistes au sein du Parti communiste chinois (PCC). C’est la limite de leur rôle en 1989.

Après 1989, des intellectuels se sont remis en question et ont essayé d’adopter une nouvelle démarche que vous décrivez dans votre essai. Ce sont les intellectuels « minjian ». Comment définissez-vous ce mouvement ?

Il y a eu énormément de débats portant sur cette posture de critique loyale et sur le rôle des intellectuels dans la société. Des critiques ont été adressées aux intellectuels plus âgés, mais aussi aux étudiants, accusés d’élitisme parce qu’ils n’avaient pas cherché à établir de contact avec les ouvriers et les entrepreneurs et avaient échoué à mettre en place un mécanisme de prise de décision démocratique sur la place Tiananmen. Traditionnellement, les étudiants avaient le droit, voire le devoir, d’émettre des critiques quand ils jugeaient que la nation était en danger, en vertu de leur statut de future élite. C’est ce privilège qui a été critiqué. C’est dans ce contexte que sont apparus les intellectuels minjian. Un mot qui signifie « parmi le peuple » et qu’on peut traduire par « inofficiel » ou « populaire ». Ce terme sensible désigne ce qui n’est pas dans l’Etat, mais a aussi une connotation de « non-élite ». Ces intellectuels ont quatre caractéristiques : leur domaine d’intervention est spécifique – ils parlent de problèmes concrets –, ils se définissent par rapport à des groupes marginaux, ils s’expriment dans des forums publics et ils ne sont ni du côté de l’Etat ni du côté du marché.

Les historiens et les cinéastes ont joué un rôle particulier…

Des groupes ont essayé d’établir un savoir en dehors des institutions, où les codes restent stricts et conformes à la téléologie marxiste. Les historiens amateurs, qui reconstruisent un savoir sur le passé ; les documentaristes, qui enquêtent sur la société actuelle ; les avocats, qui cherchent à constituer un savoir citoyen, un savoir sur la politique ; et les journalistes ou blogueurs, qui contribuent à une nouvelle culture publique.

Les historiens amateurs ont récolté des archives familiales, appelées des « archives poubelles » issues des entreprises ou des administrations dans les années 1990, pour remettre en question des vérités reçues sur le maoïsme. Ils ont réinterrogé le mythe selon lequel les intellectuels et les élites d’avant 1949 [année de la proclamation de la République populaire de Chine] avaient été les principales victimes du maoïsme. Ils ont montré que les paysans et les ruraux avaient souffert, et que beaucoup de gens ordinaires critiquaient Mao. Un des exemples les plus connus est l’ouvrage Stèles. La Grande Famine en Chine (Seuil, 2014), de Yang Jisheng, un journaliste retraité de l’agence Chine nouvelle, qui a réécrit l’histoire de la Grande Famine des années 1958 à 1961, montrant l’ampleur de celle-ci et son origine politique. Si le livre a été publié à Hongkong, son contenu a aussi circulé en Chine. Un magazine a même mis en « une », en 2012, un graphique montrant l’explosion de la mortalité entre 1959 et 1961, sous le titre, précédemment tabou, de « La Grande Famine », démontrant que ces idées peuvent parfois se diffuser plus largement.

La décennie 1997-2007 a bénéficié d’une relative ouverture et a vu apparaître de nouvelles publications privées et l’essor d’Internet. Comment les intellectuels « minjian » se sont-ils emparés de ces nouveaux médias ?

Le milieu des années 1990 a été marqué par des réformes comme celle de la presse, avec une privatisation de fait de certains titres, malgré la surveillance du PCC. Pour augmenter les ventes, les éditeurs ont publié des contenus plus divers, parfois à la limite de ce qui était toléré par la censure. L’Etat a mis du temps à contrôler Internet. Beaucoup de Chinois ont pu créer des blogs, et Weibo, l’équivalent chinois de Twitter, a donné la parole à d’autres personnalités que les intellectuels des années 1980. Yu Jianrong, un avocat qui a fait fortune dans l’immobilier dans les années 1990, avant de faire une thèse et d’entrer à l’Académie des sciences sociales, a ainsi pu ouvrir un compte Weibo qui a atteint plusieurs millions d’abonnés. Ses interventions portaient sur les pétitionnaires, ces Chinois déboutés du système judiciaire et qui se rendent à Pékin pour faire valoir leurs droits. Yu a accumulé plus de 20 000 dossiers de pétitionnaires chez lui, et a milité pour une réforme du système, en écrivant des rapports et en intervenant sur Internet. Ces intellectuels ne sont pas dans une confrontation avec le pouvoir politique, mais mettent en avant des cas de victimes de décisions prises par le pouvoir.

Les avocats défenseurs des droits de l’homme font-ils partie de ces intellectuels populaires ?

Oui, car un certain nombre d’entre eux se sont engagés et sont des personnages publics. Il y a notamment eu, en 2003, l’affaire Sun Zhigang, un jeune diplômé décédé à la suite de violences subies dans un centre de rapatriement de migrants à Canton. La presse s’est saisie de l’affaire et trois juristes ont écrit à l’Assemblée nationale populaire. Ils n’ont pas obtenu de réponse, mais le système a été réformé. Deux d’entre eux, Teng Biao et Xu Zhiyong, ont fondé l’ONG Gongmeng, un « think tank minjian », comme ils le décrivaient. Après les émeutes au Tibet, en 2008, Gongmeng a envoyé des juristes et des chercheurs à Lhassa, et a publié un rapport très précis sur les inégalités au Tibet et les moyens d’y remédier. Ce sont là de nouvelles formes d’implication dans le débat public très différentes de celles des dissidents des années 1980.

Que reste-t-il du phénomène « minjian » ?

Ces différents groupes ont été ciblés, d’abord à partir de 2008, puis de 2012-2013. Le « nihilisme historique », c’est-à-dire la critique de l’histoire du PCC et des politiques menées sous Mao, est devenu un crime dans le nouveau code civil, en 2017. Les descendants de révolutionnaires peuvent attaquer en diffamation ceux qui critiquent ces derniers. Une nouvelle loi sur le cinéma interdit de projeter tout film non agréé par les autorités. Les comptes Weibo les plus influents (les « V », pour comptes vérifiés) ont été fermés autour de 2013. Gongmeng a été démantelée. Le 9 juillet 2015, de nombreux avocats indépendants ont été arrêtés. Cela a conduit certaines personnalités à vivre à l’étranger. Le phénomène, difficilement quantifiable, concerne des personnalités importantes, comme l’écrivain Liao Yiwu, l’artiste Ai Weiwei ou l’avocat Teng Biao. Mais ne sous-estimons pas le dynamisme de la société chinoise. Beaucoup de personnes ne peuvent pas quitter la Chine et continuent à chercher des manières constructives de s’engager dans la société.

Les jeunes marxistes qui se battent pour faire reconnaître les droits des ouvriers sont-ils de « nouveaux intellectuels “minjian” » ?

Ils s’inscrivent dans cette évolution, même si leur stratégie est particulière, puisqu’ils utilisent le marxisme, doctrine officielle, contre le pouvoir. En 1989, les étudiants étaient réticents à associer les ouvriers à leur mouvement. Désormais, les étudiants marxistes travaillent avec des ONG et dénoncent à la fois des problèmes concrets et l’hypocrisie d’un pouvoir officiellement marxiste. Ils ne s’expriment pas en tant qu’étudiants d’élite inscrits dans les meilleures universités, mais en vertu de leur rapport direct avec les groupes marginaux, ce qui est typique de la position minjian.

Les intellectuels occidentaux s’interrogent, eux aussi, sur leur rapport à la société civile. Y a-t-il des leçons à tirer de cette expérience chinoise ?

La question dépasse la Chine. En Europe, les mouvements citoyens comme lieux d’émergence d’un nouveau savoir sur la société jouent un rôle dans de nombreux débats tels que les questions environnementales, nucléaires, ou les droits des immigrés. Michel Foucault a désigné comme « intellectuels spécifiques » ces figures qui prennent la parole en vertu de leur connaissance directe des lieux où se « fabrique le savoir ». Cela montre que les dynamiques sociales, bien que se déroulant dans des contextes institutionnels très différents, peuvent être comparables.

20190604-p30-chinois.txt · 最后更改: 2019/06/04 06:25 由 82.251.53.114