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Michel Bonnin

Le 4 juin 1989, un « non-événement » fondateur

L’historien considère que « tant que le PCC refusera de reconnaître ce massacre, celui-ci restera le socle réel mais caché de son pouvoir »

Il y a trente ans, le monde assistait effaré à un massacre nocturne au cœur de la capitale chinoise. Pékin, qui avait donné aux médias internationaux l’image radicalement nouvelle d’un grand mouvement bon enfant sur la place Tiananmen, devenait soudain le lieu où des chars fonçaient sur une foule désarmée. Le carnaval d’une jeunesse avide de liberté et de justice sociale, soutenue par toute une population qui n’avait pas hésité à sortir dans les rues pour bloquer pacifiquement les camions militaires après la déclaration de la loi martiale, se transformait en cauchemar de fer et de sang. S’ensuivit une période de terreur politique pendant laquelle des personnes recherchées réussirent à s’enfuir, d’autres connurent la prison, alors que chacun devait renouveler son allégeance au régime et affirmer son rejet de « l’émeute contre-révolutionnaire ».

  • un grand mouvement bon enfant: 气氛融洽的大型运动
  • cauchemar de fer de de sang: 铁血的噩梦
  • l'émeute contre-révolutionnaire: 反革命暴乱

Plus qu’un tournant, le 4 juin 1989 apparaît aujourd’hui comme un point de rupture, dans le temps mais aussi dans l’espace. Historiquement, le massacre a mis fin à la période optimiste et résolument tournée vers l’avenir des années 1980, alors que le souvenir de la catastrophique Révolution culturelle poussait le pays vers la réforme et l’ouverture. Après le 4 juin, le pays s’est brusquement tourné vers son passé, s’est rempli de nostalgie. Politiquement, l’élimination de la frange « libérale » a signé la fin des espoirs de réforme politique et le début de l’obsession de « la stabilité avant tout », selon l’expression de Deng Xiaoping.

  • Un point de rupture: 断点
  • La stabilité avant tout: 稳定第一

Le choc du massacre, auquel de nombreux militaires et membres du Parti étaient opposés, a contraint le régime à tenter de retrouver une nouvelle légitimité par le nationalisme d’une part, et par l’ouverture accélérée à l’économie de marché et au consumérisme d’autre part. Le massacre de l’idéal couplé à l’appel à l’enrichissement personnel a engendré le cynisme et décuplé la corruption déjà dénoncée par le mouvement de 1989.

La fracture historique s’est doublée d’une fracture géographique quand l’effondrement du communisme en Europe de l’Est à la fin de l’année, puis dans le bastion soviétique deux ans plus tard, a transformé la Chine en une anomalie et l’a coupée du reste du monde. Même si le massacre de Pékin suscitait la sympathie occidentale, sa signification était perdue, car cet événement ne trouvait pas sa place dans le nouvel optimisme concernant la mort du communisme, la victoire totale de la démocratie, voire la « fin de l’histoire » (Francis Fukuyama). Lorsqu’on observe le monde d’aujourd’hui, on voit bien à quel point cet optimisme oublieux des malheurs de la Chine était illusoire.

Cet événement paraît aujourd’hui d’autant plus tragique que la mort de centaines, voire de milliers de personnes, les blessures physiques et morales de beaucoup d’autres, sans compter l’écrasement des espoirs d’une génération ont été réduits en non-événement par le régime. Trente ans, c’est la durée d’une génération naturelle dans les sociétés modernes. Les enfants des participants et sympathisants ont aujourd’hui l‘âge de leurs parents au moment des événements. Mais la plupart n’en ont pas entendu parler, car le Parti a fait des efforts tout particuliers en ce sens. Même les personnes qui ont vécu l’événement hésitent à en parler à leurs enfants, craignant de les troubler inutilement, voire de leur créer des ennuis s’ils venaient à en parler autour d’eux.

Censure totale et oubli imposé

Depuis Mao, le régime a toujours consacré beaucoup d’énergie au contrôle de l’information en général et à la narration de sa propre histoire en particulier. Il y a de nombreux tabous, comme la Grande Famine et la Révolution culturelle, mais le plus grand de tous est le 4 juin. Peu après le massacre, le régime avait publié des livres et des articles, allant jusqu’à organiser une exposition au Musée de l’armée pour présenter sa version des faits. Mais, lorsque le mensonge est trop gros, il peut se retourner contre son auteur, si bien que Deng Xiaoping a rapidement opté pour la censure totale et l’oubli imposé. Lorsque l’usage d’Internet et des réseaux sociaux s’est développé, il a fallu avoir recours à une surveillance électronique très sophistiquée. Tous les termes pouvant rappeler le 6.4 (4 juin) ont été bloqués, y compris le « 35 mai ». Toutes les images et vidéos liées ont été bloquées. Les réseaux sociaux ont été contraints de faire disparaître le pictogramme de la bougie pendant la période « sensible », pour éviter les cybercommémorations. Dans le cyberespace comme dans la vie réelle, toute tentative de commémoration a été sévèrement punie.

Bien sûr, le 4 juin n’est pas la seule cible du contrôle par le régime de l’histoire et de l’information en général, mais il en est le symbole et, dans une large mesure, la cause, car c’est la crainte d’un autre mouvement démocratique qui est à l’origine de la mise en place de l’énorme appareil de « protection de la stabilité », qui coûte aujourd’hui à la Chine plus que le budget de la défense. Avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la surveillance de la population a atteint des sommets et tous les espaces de relative autonomie sociale et intellectuelle se sont réduits comme peau de chagrin. Même si l’on assiste à un regain de rhétorique maoïste, la seule que connaissent le peuple et ses dirigeants, les méthodes employées ne doivent rien à Mao, qui gouvernait par mouvements de masse interposés, mais tout à Staline et même à Big Brother, le Staline de la technologie de pointe imaginé par George Orwell dans son roman de politique-fiction intitulé 1984.

  • se réduire comme peau de chagrin: 典故来自巴尔扎克的小说。这个短语意思是一步一步缩的很小

Il est vrai que le régime a largement réussi à enfouir le 4 juin dans un « trou de mémoire », au moins pour les Chinois qui ne l’ont pas vécu (et ils seront de plus en plus nombreux), mais tant que le PCC refusera de reconnaître ce massacre, celui-ci restera le socle réel mais caché de son pouvoir. Toutes les dénégations et tous les pots de fleurs placés autour ne l’empêcheront pas d’être hanté par ce sanglant piédestal toujours près de s’effondrer, et le plus inquiétant est que, pour cacher ce spectre, il restera pris dans une spirale répressive dont on ne voit pas comment il pourrait sortir. Avec le néototalitarisme flamboyant de Xi Jinping, la logique du déni a déjà conduit le régime à devenir la caricature de lui-même. 1984 semble aujourd’hui la seule réponse possible à 1989.

  • un trou de mémoire: 记忆的黑洞里
  • dénégation: 否认
  • le neotatalitarisme: 新极权主义

Michel Bonnin, historien de la Chine

contemporaine, est directeur d’études à l’EHESS. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Génération perdue. Le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne, Chine 1968-1980 » (Ed. de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 2004)

20190604-p31-bonnin.txt · Last modified: 2019/06/04 06:24 (external edit)