用户工具

站点工具


20190604-p6-shangrila

Etats-Unis et Chine installent une nouvelle guerre froide

Nathalie Guibert

Au forum sur la sécurité de Singapour, le ministre de la défense chinois promet de « combattre » « si quelqu’un ose séparer Taïwan » de Pékin

SINGAPOUR - envoyée spéciale

Deux visions du monde, deux idéologies s’affrontent, sans partager la moindre expression commune. Les Etats-Unis et la Chine se sont livrés à un violent exercice de confrontation stratégique sur la scène du Shangri-La Dialogue, à Singapour, du 31 mai au 2 juin. Ce forum réunissant des responsables de la défense d’Asie et du Pacifique se déroule habituellement dans un subtil équilibre régional, entre la dépendance économique chinoise et la protection sécuritaire américaine. En pleine guerre commerciale entre Pékin et Washington, la réunion a été marquée par l’inquiétude.

La Chine avait dépêché son ministre de la défense, le général Wei Fenghe, un des six membres de la commission militaire centrale, le plus haut représentant jamais venu au Shangri-La Dialogue. Il y a tenu un discours des plus orthodoxes sur les intérêts fondamentaux chinois. « Comme les récentes frictions commerciales ont été lancées par les Etats-Unis, si les Etats-Unis veulent parler, nous garderons la porte ouverte. S’ils veulent un combat, nous combattrons jusqu’à la fin. »

La veille, le secrétaire à la défense américain par intérim Patrick Shanahan a eu beau jeu d’énoncer, dans un discours où la Chine n’a pas été nommée, que « la compétition n’est pas le conflit ». C’était pour ajouter aussitôt après dans les échanges : « L’attitude qui érode la souveraineté d’autres pays et sème la méfiance sur les intentions chinoises doit cesser. » Les deux ministres s’étaient rencontrés vendredi, lors d’une entrevue « constructive », selon le Pentagone. Pour M. Shanahan, le « théâtre indopacifique est prioritaire » et il doit être « ouvert et libre ». Mais la compétition américaine, « économique et sécuritaire », s’entend comme celle « que tout le monde joue dans le cadre de règles internationales établies ».

Ces règles n’apparaissaient pas dans les propos du général Wei Fenghe. Au droit international rappelé par tous, il a opposé la nécessité « de s’accommoder des préoccupations sécuritaires de chacun ». Et si le représentant de Pékin a assuré qu’avec les Etats-Unis, « les relations d’Etat à Etat, les relations de militaires à militaires restaient stables », il a multiplié les avertissements.

Liberté de navigation

En comparant l’unification des Etats-Unis par Abraham Lincoln à la détermination chinoise d’inclure Taïwan, Wei Fenghe a indiqué : « La partie américaine a mentionné dans son discours le Taïwan Relations Act [loi de 1979 qui définit les relations entre Etats-Unis et Taïwan, après la reconnaissance de la Chine par Washington]. S’agit-il de Taïwan ou des Etats-Unis ? Est-ce la loi chinoise ou internationale ? Nous ne trouvons aucune justification au fait que les Etats-Unis interfèrent dans la question taïwanaise avec leur loi. »

Conclusion : « La Chine doit être et sera réunifiée. Si quelqu’un ose séparer Taïwan de la Chine, l’Armée populaire de libération n’aura pas d’autre choix que de combattre, à n’importe quel prix. A n’importe quel prix ! »

En mer de Chine du Sud, Pékin a affirmé qu’il ne militarisait pas illégalement des îlots disputés comme l’affirment ses riverains, décisions de justice à l’appui. « Construire des installations sur son propre territoire ne peut être qualifié de militarisation. » Tous les participants du Forum, la France notablement, ont défendu la liberté de navigation comme un principe intangible. Le général Wei Fenghe a accusé la présence étrangère : « Des pays viennent montrer leurs muscles au nom de la liberté de navigation. La projection de force à grande échelle et les opérations offensives [des navires américains] sont les facteurs les plus sérieux de déstabilisation de la mer de Chine du Sud ».

  • riverains: 周边国家

Quid des valeurs ? Le général Wei a rappelé à plusieurs reprises la nature socialiste du régime chinois. Et il a répondu qu’au Xinjiang, où plus d’un million de Ouïgours musulmans sont internés, « il n’y a plus d’attentat terroriste depuis deux ans et le produit intérieur brut progresse ».

« Depuis plusieurs années, avant même la guerre commerciale, la tension était déjà sur une pente ascendante, on est maintenant dans l’opposition frontale », estime Alice Ekman, de l’Institut français des relations internationales. Selon cette experte, il est possible de parler de guerre froide. « L’opposition Chine/Etats-Unis est commerciale et géostratégique, mais aussi institutionnelle, politique et idéologique. » Dans cette montée des tensions, Pékin impose ses propres enceintes de dialogue, et refuse comme la Russie les alliances existantes au profit de son « nouveau modèle de coopération de défense ».

Ce modèle informel laisse partagés ceux, en Europe comme en Asie, qui souscrivent ou non aux « nouvelles routes de la soie » ou à l’offre 5G Huawei. Il ne peut convenir à Washington. « Huawei est trop proche du gouvernement. La Chine a une politique nationale qui impose le partage des données. C’est un risque pour le département de la défense, a accusé le ministre américain. Nous ne pouvons continuer de détourner le regard quand des pays usent d’une rhétorique amicale pour masquer des actes non amicaux. »

  • détourner le regard: 无视

Rendue publique le 30 mai, la « stratégie indopacifique » américaine désigne la Chine comme « une puissance révisionniste », « qui cherche la friction » par la pression politique, la désinformation, les armes anti-accès, la subversion, les leviers économiques… « Elle utilise la progression constante des petits pas, dans la zone grise qui se situe entre les relations pacifiques et les hostilités ouvertes, pour sécuriser ses buts tout en restant sous le seuil du conflit armé », énonce le document de Washington.

Bipolarisation inquiétante

L’Amérique entend répondre, par « la préparation » – à la guerre – avec « une force conjointe capable de gagner tous les conflits ». Les investissements iront en priorité aux armes de haute intensité, sous-marins de classe Columbia ou antimissiles. Patrick Shanahan a rappelé samedi que la région comptait déjà 370 000 militaires américains, 2 000 avions, 200 navires et sous-marins, et l’idée n’est pas de baisser la garde.

« Le partenariat » avec les pays de la zone passera, ensuite, par des exercices militaires toujours plus nombreux pour atteindre « l’interopérabilité ». Ce qui veut dire que leurs méthodes et leurs équipements seront branchés sur les forces des Etats-Unis. Dans cette guerre froide 2.0, le troisième pilier de la stratégie indopacifique est donc celui de la « région interconnectée » – sous-entendu placée sous cloche américaine – des satellites aux systèmes d’armes que chacun achètera. Le Japon a confirmé ces derniers jours l’acquisition de 105 avions de chasse F-35. « La présence avancée des Etats-Unis reste vitale dans la région », a justifié le ministre japonais Takeshi Iwaya, qui a appelé samedi à « une solidarité plus large face à la Chine et à la Russie ».

Cette bipolarisation inquiète. « Comment en sommes-nous arrivés là ? », s’est demandé dimanche le ministre de la défense singapourien, Ng Eng Hen. « Choisir entre les Etats-Unis et la Chine, c’est l’ultime jeu perdant (…). Quand les lignes ne se croisent plus, une fois que vous avez trois ou quatre blocs avançant sur des parallèles, vous êtes prêts pour la guerre. » Le secrétaire Shanahan « a indiqué que les Etats-Unis ne voulaient pas forcer les nations à choisir entre leurs relations économiques avec la Chine et leur relation sécuritaire avec les Etats-Unis, souligne Kori Schake de l’International Institute for Strategic Studies, mais il n’a pas pu fournir la réassurance politique que les pays de la région attendent ».

« Nous ne pourrons pas avoir une guerre avec la Chine ou la Russie, nous sommes trop petits, a souligné Haji Mohamad Sabu, ministre malaisien de la défense. Mais nous avons une souveraineté, et si quelque chose arrive en mer de Chine du Sud, tout le monde souffrira. Nous investissons dans la diplomatie. » Du côté de Paris, on note que « l’attitude transactionnelle américaine » sur les garanties sécuritaires pose problème, en Asie comme en Europe. « Pour les pays de taille intermédiaire de la région, la position de la France est utile, en faveur ni de l’un ni de l’autre des protagonistes. Nous n’avons pas pris part aux querelles qu’ils peuvent avoir avec la Chine », a souligné en aparté la ministre des armées, Florence Parly.

  • en aparté: 悄悄地
20190604-p6-shangrila.txt · 最后更改: 2019/06/04 06:10 由 82.251.53.114