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En Thaïlande, les call-girls se rebiffent

  • se rebiffer: 反叛

« Mme Ping Pong », prostituée et dirigeante de l’ONG Empower, à Chiang Maï, en Thaïlande, le 12 avril. JITTRAPON KAICOME POUR « LE MONDE »

Bruno Philip

A Chiang Maï, la deuxième ville du pays, un groupe de prostituées s’est constitué pour obtenir des fiches de paie et bénéficier d’avantages sociaux

CHIANG MAÏ (THAÏLANDE) - envoyé spécial

Elle s’appelle « Mme Ping Pong ». Ce n’est qu’un surnom, mais elle y tient. « J’avais une bouille toute ronde quand je suis née, alors mes parents m’ont appelée comme ça », explique-t-elle. A Chiang Maï, deuxième ville de Thaïlande, cette femme de 46 ans au regard pétillant et au sourire espiègle est connue pour avoir deux occupations : le soir, elle est prostituée ; le jour elle dirige une ONG de défense des « filles » qui peuplent les tristes bordels de l’ancien royaume du Siam. Voilà des années qu’elle s’est donné une mission dans ce pays où le commerce de la chair est illégal mais omniprésent : faire que les travailleuses du sexe soient traitées comme n’importe quel autre employé. Ainsi est née, en 2006, l’idée du Can Do Bar (« le bar on peut le faire »), expérience inédite où les femmes profitent d’un statut hors norme dans ce milieu.

Il est 17 h 30, le bar n’ouvre pas avant une heure. Pour l’instant, tout est calme devant le comptoir aux lumières tamisées, seule concession à l’atmosphère obligée de ce genre d’endroit. S’il n’y avait, apposées aux murs, des photos en noir et blanc de filles d’autrefois, on se croirait presque dans un établissement de nuit un peu chic. Pas de confusion possible pour le client. D’autant qu’en vitrine sont exposées des pages rédigées par les employées exaltant le discours politique et social en vigueur ici…

Salaire minimum et part variable

Vêtue d’un tee-shirt sur lequel il est écrit « No bad women, just bad laws » (« Il n’y a pas de mauvaises filles, juste de mauvaises lois »), Mme Ping Pong revient sur la genèse de l’histoire : « Avec des copines, on s’était demandé comment contribuer à mettre fin à l’exploitation des prostituées et améliorer notre sort. Rendez-vous compte : ici, à Chiang Maï – et c’est pareil dans les lieux chauds de Bangkok –, les sex workers doivent forcer le client à consommer le maximum de verres. Au-dessous d’une certaine quantité, elles ne touchent rien ! Et pas question de grossir : les patrons des bars leur retirent 500 bahts [13 euros] par kilo pris ! Il était temps d’agir… » Pour elle, l’essentiel se résume à la question du statut. Et sur ce point, elle se flatte d’avoir obtenu gain de cause : des fiches de paie pour les filles, leur enregistrement officiel comme barmaids, ce qui leur assure la sécurité sociale, une pension de retraite… La douzaine de femmes qui travaillent régulièrement au Can Do Bar sont ainsi employées en toute légalité.

Dans ce quartier un peu excentré de la ville, loin des lieux de prostitution plus classiques, le Can Do Bar ose jouer la carte de l’autogestion : pas de proxénètes, pas de pression de la part des tenanciers, pas de crainte de violence. Juste un groupe de filles qui font ce qu’elles veulent, quand elles le veulent, et si elles le veulent. Ici, leurs droits sont respectés, car elles n’ont qu’un patron : elles-mêmes. Du moins est-ce ce qu’affirment Mme Ping Pong et Maï, la directrice. « Ce que nous faisons après avec les clients à l’extérieur du bar nous regarde », précise cette trentenaire. La jeune femme est à la tête d’une « brigade » d’une douzaine de filles, dont la présence est intermittente, et les horaires flexibles. Au Can Do Bar, rien n’est obligatoire, si ce n’est le principe – admis par tout le groupe – d’une « permanence » d’au moins deux filles chaque soir derrière le comptoir. Qui, si les clients leur plaisent, s’installent ensuite en salle pour trinquer avec eux. Et, le cas échéant, s’éclipsent avec eux si elles le souhaitent…

« Je paie tout le monde au salaire minimum [350 bahts par jour], à quoi s’ajoute un pourcentage sur les consommations des clients et sur l’ensemble des recettes journalières », précise Maï. Mme Ping Pong, en tant que directrice de l’ONG Empower (« se donner les moyens »), dont les bureaux sont situés au premier étage du bar, a sur ce point inventé une règle inédite : si un client paie un verre d’alcool aux filles, celles-ci ne touchent rien. Elles gagnent en revanche 60 bahts par verre si elles acceptent de se faire payer un jus d’orange ou un « soft drink » : l’ONG veille à ce que les travailleuses du sexe ne sombrent pas dans l’alcool, comme bien d’autres de leurs consœurs des bars de nuit.

L’expérience lancée par Empower est d’autant plus originale que la réputation de la Thaïlande comme pays du tourisme sexuel n’est pas usurpée. Selon le professeur Nitet Tinnakul, sociologue à l’université Chulalongkorn de Bangkok, qui avait piloté, en 2004, une grande enquête sur la prostitution dans tout le royaume, il y avait à l’époque quelque deux millions de prostituées dans le pays. A cette estimation, cependant remise en cause par des experts sceptiques sur la possibilité d’arriver à quantifier un tel « commerce », s’en ajoute aujourd’hui une autre, économique : selon le site Havoscope, spécialisé dans les revenus du « marché noir mondial », les recettes générées par la prostitution dans ce pays s’élèveraient à environ 5,6 milliards d’euros… Même s’il faut relativiser ce chiffre comparé à ceux de l’Allemagne (16 milliards d’euros pour la seule prostitution légale) ou du Japon (21 milliards d’euros pour une population certes deux fois supérieure à celle de la Thaïlande).

En dépit de cette part importante de la prostitution dans le produit intérieur brut thaïlandais, « il n’y aurait aucun intérêt pour nous à légaliser la prostitution, affirme Mme Ping Pong. Ce que nous voulons, c’est la décriminalisation de nos activités ». Les bars à filles bénéficient en effet souvent, pour ne pas dire toujours, de la « protection » de la police locale, qui prélève une dîme de type mafieux et sévit si le patron du bar ou du bordel maquillé en salon de massage se montre rétif aux injonctions policières. « Un jour, les flics m’ont emmenée au poste, raconte Maï, la directrice du Can Do Bar. Ils n’avaient rien à me reprocher, j’étais derrière le comptoir d’un bar dont je suis légalement employée. Ils ont réussi à m’accuser de violation de la propriété intellectuelle en farfouillant dans une clé USB utilisée pour passer de la musique. Je suis restée quelques heures au commissariat et j’ai été obligée de payer un pot-de-vin… »

Au XVIe siècle, dans les rues d’Ayutthaya, alors capitale du Siam, la prostitution était non seulement légale, mais avait pignon sur rue : les bordels étaient contrôlés par des fonctionnaires du royaume. Les patrons et leurs employées payaient des impôts. La modernité a eu raison de cette réalité : depuis les années 1960, la prostitution est, de jure, interdite en Thaïlande, même si la loi, amendée en 1991, reste sujette à interprétation : faire commerce de son corps est surtout puni si cela s’effectue « de manière ostentatoire et éhontée ou provoque des troubles à l’ordre public »… « La différence de traitement des prostituées et de leurs clients est à l’image de la discrimination envers les femmes en Thaïlande, remarque l’avocate Naiyana Supapung, directrice, à Bangkok, de la fondation Teeranat, spécialisée dans la protection des femmes contre les violences et la discrimination. C’est toujours la femme qui est pénalisée, jamais le client. »

Même si des changements de législation avaient lieu en faveur de ces dernières, l’avocate ne se fait guère d’illusion sur l’amélioration de leur sort, comme en 2003, quand le ministère de la justice avait envisagé la possibilité de légaliser la prostitution. « On peut faire évoluer les lois, ça ne changera rien pour la prostituée : elle risque de continuer à souffrir de son statut de victime permanente au sein de la société machiste qui est la nôtre », redoute Naiyana Supapung.

Le b.a.-ba du métier

  • b.a.-ba: 最基本的知识

Mme Ping Pong défend, de son côté, l’idée d’une prostitution « choisie », et se moque de la stigmatisation de sa profession chez les âmes pures. A l’entendre, ses propres filles, aujourd’hui âgées de 29 et 25 ans, n’auraient pas été choquées de son métier quand elles ont deviné sa nature. « Elles m’ont dit un jour qu’elles étaient très fières de moi. D’ailleurs, sans le métier que je fais depuis vingt-trois ans, depuis mon divorce, je n’aurais jamais pu les aider à devenir ce qu’elles sont », veut-elle croire. L’aînée, diplômée de japonais, travaille à Kyoto ; la plus jeune est ingénieure en design industriel. Et, quand elle se souvient de son ancien conjoint, Mme Ping Pong est claire : « Je préfère mes clients à mon ex-mari ! »

Au premier étage du Can Do Bar, les murs des bureaux d’Empower sont tapissés des convictions de l’ONG : « Les droits des sex workers sont des droits de l’homme », proclame une affiche représentant une grosse bouche pulpeuse. La photo d’une jeune femme draguant le client dans un bar, représenté en l’occurrence par un mannequin de carton-pâte, est là pour enseigner aux jeunes « recrues » le b.a.-ba du métier, entre autres se faire respecter par le client : obligation du préservatif, des limites imposées dans l’acte sexuel, etc. A chaque marche de l’escalier, des lettres de l’alphabet ont été peintes, dans le but d’améliorer l’anglais des employées : « S » pour sex worker, « P » pour panties (« culotte »), « O » pour orgasme…

  • une grosse bouche pulpeuse
  • un mannequin de carton-pâte

En cette fin de soirée de milieu de semaine, le bar est presque vide, contrairement à d’autres établissements du centre-ville, ceux des rues bruyantes qui portent à incandescence les nuits de Chiang Maï. Près du billard, il n’y a que deux clients, des habitués, un Taïwanais et un Australien. L’une des barmaids, qui les connaît bien, est venue les rejoindre pour boire un verre de jus d’orange. La nuit est encore jeune.

  • la nuit est encore jeune: the night is still young

Maï, assise sur un tabouret, explique pourquoi elle est devenue prostituée. Originaires de la Birmanie voisine, ses parents ont émigré en Thaïlande quand elle était petite. « J’ai gagné plus d’argent que si j’avais fait n’importe quel autre boulot, constate-t-elle froidement. Ça m’a aussi permis d’aider financièrement mon frère et de faire des dons aux monastères. » Son frère, lui, est moine bouddhiste.

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