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CULTURE|CHRONIQUE

Trop de films français en salles ?

Par Michel Guerrin

Trop de films sortent-ils chaque semaine en France au point de finir en fiasco ? Poser la question, c’est y répondre. On dira que c’est un problème de riche, que c’est à l’industrie du cinéma de s’en emparer et que le public a l’embarras du choix. Sauf qu’il y a beaucoup d’argent public, et que ce n’est pas sans lien avec la prolifération des films. C’est pour cela que les rapports s’accumulent sur le sujet. Cependant, les professionnels n’en parlent pas, ou alors pour dire que c’est le film du voisin qui est de trop, pas le leur.

Mais le climat est en train de changer. En particulier la façon dont la question est reçue. Dans le passé, beaucoup y voyaient une attaque à peine voilée contre la création, la liberté d’expression, le cinéma… C’est moins le cas. Au point que Catherine Deneuve, dans un entretien au Monde, le 23 avril, peut dire « qu’on tourne trop de films en France » sans que ça émeuve grand monde.

Ce qui change, aussi, c’est la manière dont le problème est abordé. En général, en termes économiques. Les chiffres fournis par le producteur Dominique Boutonnat, dans un rapport remis en décembre 2018, sont inquiétants. Le nombre de films sortis en salles a doublé en quinze ans, alors que le parc d’écrans n’a pas suivi. Ce sont les films français qui ont progressé le plus, grâce au financement public, mais ils sont de moins en moins vus. En 2006, 200 films français pour 83 millions d’entrées. Depuis 2015, 300 films pour 75 millions d’entrées. Le coût moyen d’un film français est également en recul (6,42 millions d’euros en 2008, contre 4,90 millions en 2017), car les chaînes de télévision les financent moins. D’où l’augmentation des films réalisés avec des bouts de ficelle.

Ce paysage, il y a peu de chances qu’il bouge, et pour une raison simple : notre cinéma est bien plus riche qu’ailleurs, il est même un modèle. Donc tant pis pour nombre de films qui vont en salles comme la vache va à l’abattoir : leur qualité n’est pas en cause, c’est simplement que l’offre est telle que les salles ne leur ont pas donné le temps de trouver leur public.

Le facteur esthétique

Là encore, Catherine Deneuve fait entendre une autre musique. « Il y a moins d’exigence dans l’écriture. Beaucoup des films qui sortent en salles n’y ont pas forcément leur place. » En quittant le champ économique pour le terrain esthétique, l’actrice bouscule un tabou : nombre de films ne sont pas vus parce qu’ils sont médiocres.

Le facteur esthétique figure également dans un rapport parlementaire, qui sera publié le 15 juin, signé par la députée Marie-Ange Magne (LRM). Cette dernière épingle gentiment le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qui finance des films français en leur versant des taxes perçues sur les entrées en salles. Pour Mme Magne, il est temps d’être plus sélectif dans les films à aider, ce qui sans doute vise à en retenir moins. Mais comment ? Sur quels critères ? Sur celui de l’écriture et du scénario. Une autre députée LRM, Céline Calvez, qui a travaillé avec Marie-Ange Magne, nous a précisé les choses : « Des producteurs passent plus de temps à chercher de l’argent pour équilibrer un projet de film, sans compter sur les entrées, qu’à investir pour améliorer le film et son écriture. Le CNC doit aider les producteurs qui prennent des risques, et non les aider pour qu’ils n’en prennent pas. »

Ces mots ne sont pas très éloignés de ceux du cinéaste Nicolas Saada, dans Télérama, le 18 janvier : « Les réalisateurs et les producteurs sortent tellement épuisés par le processus de financement de leurs films qu’ils ne prennent plus assez le temps de réfléchir à comment les fabriquer mieux. »

Aller sur le champ esthétique, celui du scénario, c’est emprunter un chemin subjectif, donc savonneux. Quand on l’a exposé au cinéaste Olivier Assayas, on n’a pas eu le temps de finir de poser notre question qu’il avait déjà la réponse, tranchée : « Pointer la faiblesse des scénarios comme la cause des maux du cinéma français, c’est stupide et dangereux. Cela vise à aligner notre cinéma sur les normes américaines, où pullulent des scénarios nuls, qui privilégient le tonitruant et les idées bien pensantes. »

Le point de vue d’Assayas s’inscrit dans une culture, en France, où, depuis la Nouvelle Vague, cinéastes et scénaristes se confondent souvent – et c’est le cinéaste qui prime. Pour lui et d’autres, cette question cache un autre enjeu : quel profil de film risque d’être réduit ? « On va hélas cibler les films d’auteur, et non les comédies sans identité. » Le critique Jean-Michel Frodon affirmait sur Slate, le 7 mai, que le nombre de films d’auteur n’a pas vraiment augmenté depuis vingt ans, au contraire des « comédies et petits polars ». Le risque, selon lui, est que les premiers soient relégués aux plates-formes et à la vidéo à la demande, comme ce fut le cas aux Etats-Unis.

Ce dilemme vient rappeler que la force du cinéma en France est d’être à la fois un art et une industrie qui ont bien cohabité. Dans les salles, mais aussi dans un modèle mutualiste – les gros succès financent en partie les films d’auteur grâce à la taxe prélevée sur chaque ticket vendu. Mais, quand l’argent manque, que les films pullulent, que la cinéphilie est en baisse, que les salles – privées, il faut le rappeler – veulent les blockbusters pour vivre, le mariage entre art et industrie devient houleux. En général, c’est la seconde qui gagne.

D’autant que le fossé entre cinéma d’auteur et cinéma populaire se creuse. Quels films touchent tous les publics ? Il y en a un actuellement, c’est Parasite, du Coréen Bong Joon-ho, Palme d’or à Cannes. Le film a attiré 377 000 spectateurs en une semaine, dans 180 salles à peine. Divine surprise. Il devrait largement dépasser le million d’entrées. Voilà un film inclassable, attractif et complexe à la fois, qui croise les genres et qui est d’une force plastique sidérante. N’est-ce pas cet alliage qui manque souvent au cinéma français ?

20190615-p29-film.txt · 最后更改: 2019/06/14 11:24 由 80.15.59.65