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La guerre de souveraineté dans l’espace s’intensifie

Décollage de la fusée Ariane 5, à Kourou, en Guyane, jeudi 20 juin. JODY AMIET/AFP Isabelle Chaperon Et Dominique Gallois (À Paris)

La fusée européenne Ariane, partie de Kourou, est menacée par l’offensive des Américains et des Chinois

KOUROU (GUYANE) - envoyée spéciale

Longtemps la météo a laissé craindre un report. Mais, jeudi 20 juin, à 23 h 43, heure de Paris, la fusée Ariane 5 a traversé avec panache le ciel bleu guyanais avant de larguer deux satellites géostationnaires, l’un propriété du géant américain des télécoms AT&T et l’autre, de l’opérateur européen Eutelsat.

Le lanceur est le premier outil dont l’Europe s’est dotée pour bâtir son indépendance dans le domaine spatial. Avec une belle réussite : plus de la moitié des satellites en service ont été développés et lancés par Arianespace.

Galileo, un programme de géolocalisation, a ensuite prolongé la construction de la souveraineté européenne. « C’est un des plus grands succès de l’Europe spatiale, il supplante déjà par sa précision le GPS américain, et, dans deux ans, tous les téléphones seront équipés indifféremment des deux systèmes », se réjouit Jean-Yves Le Gall, le président du Centre national d’études spatiales (CNES), sans oublier Copernicus, cette miniconstellation grâce à laquelle « les Européens sont les seuls à avoir un programme d’observation de la Terre, de surveillance des terres émergées, des océans et de l’atmosphère ».

« Concurrence déloyale »

Cependant, ce n’est pas le moment pour l’Europe de se reposer sur ses lauriers, tant la compétition farouche pour la maîtrise de l’espace à laquelle se livrent Américains et Chinois semble menacer sa souveraineté. Dans cette guerre à la fois stratégique et commerciale, tous les coups sont permis.

Pour limiter les risques en matière de cybersécurité, le Pentagone a ainsi fait connaître son intention de mettre sur liste noire, en décembre 2022, tout satellite ayant été lancé par les Russes. L’agence spatiale russe Roscosmos a aussitôt dénoncé, le 31 mai, « une nouvelle manifestation de la concurrence déloyale de Washington sur le marché international du spatial ». Cette offensive n’est pas sans rappeler celle menée par les Etats-Unis contre le groupe de télécoms chinois Huawei.

Pour l’Europe, cette volonté de domination américaine n’est pas nouvelle. Elle a déjà constitué un puissant aiguillon par le passé. En 1973, faute de lanceurs, Français et Allemands s’étaient tournés vers les Etats-Unis pour qu’une fusée Delta mette en orbite leur satellite de télécommunication Symphonie. Le département d’Etat, dirigé par Henry Kissinger, avait alors imposé des restrictions d’utilisation telles que, quelque temps plus tard, le programme Ariane voyait le jour.

Ariane 6 marque la continuité de cette volonté d’indépendance. Même si cette fusée de dernière génération, qui décollera en juillet 2020, a été développée en catastrophe pour résister à une campagne américaine d’un nouveau genre, celle de la Silicon Valley californienne.

Elon Musk a réussi, avec SpaceX, son pari d’une fusée réutilisable. Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon et de Blue Origin, veut, quant à lui, délocaliser l’industrie lourde sur la Lune. Forts des crédits de l’agence spatiale américaine, la NASA, les deux milliardaires affichent leur ambition de contrôler toute la chaîne de l’espace : non seulement ils développent des fusées, mais ils veulent aussi gérer des mégaconstellations de satellites en orbite basse pour fournir du très haut débit à bas coût.

« Risqué d’affronter les GAFA »

Au total, de la Californie à la Chine en passant par le Canada, une demi-douzaine de constellations sont annoncées, mais aucune, à ce stade, menée par l’Europe. Est-ce regrettable ? « Dans le domaine spatial, l’Europe a obtenu de très beaux succès. Pour les consolider, le moment me semble venu de réfléchir à ce que pourrait être une constellation dévolue à la connectivité dans le cadre d’un grand partenariat entre le public et le privé », plaide Stéphane Israël, le président exécutif d’Arianespace. « La maîtrise de la connectivité est un enjeu de souveraineté, insiste-t-il, c’est l’un des quatre grands défis à relever dans l’espace, avec la protection de la planète, la sécurité et l’exploration. »

« Le débat sur la sécurité et la disponibilité des communications monte auprès de la Commission européenne. Une mégaconstellation est-elle une option ? A voir, mais c’est risqué d’affronter les GAFA [Google, Amazon, Facebook et Apple] avec plusieurs années de retard », pondère, de son côté, Pacôme Révillon, président du cabinet Euroconsult.

Jusqu’où va se loger la souveraineté ? En 1999, la nécessité d’accéder à des informations de géolocalisation fiables avait incité les Européens à briser le monopole américain du GPS. Le programme Galileo a fini par voir le jour en 2016, avec sept ans de retard, tant les pays membres ont eu du mal à s’entendre, sous la pression contraire de Washington. Désormais, c’est la nécessité d’établir un plan de circulation du ciel que pointent certains.

Pour l’instant, ce sont les Etats-Unis qui traquent les milliers de satellites et autres débris qui circulent autour de la Terre. Ces données sont publiques, mais le Congrès envisage de transférer la gestion de ce catalogue au département du commerce. Surtout, toutes les informations n’y figurent pas…

C’est ce dont se sont rendu compte les équipes d’ArianeGroup, qui ont développé, avec des télescopes, un outil de surveillance du trafic spatial baptisé « GEO Tracker ». « Sur environ 2 000 objets répertoriés dans le catalogue public en orbite géostationnaire, nous en détectons entre 10 % et 15 % dont nous ignorions l’existence », relate Christine Francillon, chargée de la sécurité spatiale.

Cet outil, opérationnel depuis deux ans, avait repéré, en 2017, la manœuvre suspecte d’un satellite russe à proximité d’un satellite franco-italien utilisé pour des communications militaires sécurisées. « Alors qu’Athena-Fidus continuait sa rotation tranquillement au-dessus de la Terre, un satellite s’est approché de lui, de près (…). De tellement près, qu’on aurait vraiment pu croire qu’il tentait de capter nos communications, a raconté, le 7 septembre 2018, la ministre des armées, Florence Parly. Ce satellite aux grandes oreilles s’appelle Louch-Olymp (…).Nous l’avions vu arriver et nous avons pris les mesures qui s’imposaient. »

« Une formidable réussite »

Avec la mise sur orbite annoncée de milliers de satellites, sans compter les drones spatiaux baladeurs, « l’Europe aurait intérêt à se doter de son propre catalogue. Nous proposons que le GEO Tracker devienne un outil européen », souligne Christine Francillon

Face à tous ces enjeux, la réunion de l’Agence spatiale européenne, en décembre, devrait être l’occasion de reformuler les priorités. Ce conseil se réunit tous les deux ans pour décider de programmes futurs et de leurs financements. En parallèle, la nouvelle Commission européenne devra vite se positionner.

« Les logiques de blocs géopolitiques s’affirment de plus en plus ouvertement, mais c’est moins le cas en Europe, où la notion de patriotisme économique existe moins fortement », souligne Rodolphe Belmer, directeur général d’Eutelsat. Et d’insister : « La construction spatiale européenne est une formidable réussite, mais elle illustre aussi la difficulté à dépasser les contradictions entre le bien collectif et les intérêts de chaque Etat. »

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