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Partir étudier au Québec, un aller sans retour

Alice Raybaud

La province canadienne incite de nombreux Français à convertir leur voyage d’études en projet d’installation

MONTRÉAL - envoyée spéciale

Exit les doudounes. Hello, la petite veste, avec sac en toile coincé sous le bras. « L’hiver a été long », admet Cécile Huysman, qui n’entend pas rater le plaisir des beaux jours. Qu’importe que le ciel soit encore gris et les températures un peu fraîches pour la mi-mai, la Française de 28 ans ne tarit pas d’éloges sur le Québec.

  • les doudounes: 羽绒服

En août 2018, elle arrive en tant qu’étudiante, pour suivre une maîtrise (équivalent du master) en littérature à l’université du Québec à Montréal (UQAM). Dans son pavillon universitaire, Cécile loue un enseignement qui « sort des sentiers battus », avec une large place donnée à la parole de l’étudiant. Des reproches à faire à la Belle Province ? La Parisienne de naissance en trouve peu, elle qui est « tombée en amour », comme disent les Québécois, avec Montréal. Elle y apprécie l’ambiance et les services « excellents ». Sa décision est prise : elle restera ici à la fin de ses études.

Comme elle, beaucoup d’étudiants français, partis pour des universités québécoises, font le choix de ne pas embarquer dans leur avion de retour. Ils y voient l’occasion de poser un premier pied en Amérique tout en conservant la langue de Molière. En 2017, on comptait près de 12 000 Français sur les 35 000 étudiants internationaux présents dans des universités et des écoles de Montréal. Cette proportion importante s’explique notamment par les accords bilatéraux entre le Québec et l’Hexagone. Ils permettent aux étudiants français de bénéficier de tarifs universitaires préférentiels – malgré une hausse en 2015.

  • la langue de Molière: 法语

Pénurie de main-d’œuvre

Du côté des établissements québécois, la communication est intense pour « recruter » des élèves. Ils écument les salons étudiants étrangers et envoient des ambassadeurs dans les lycées. Les moyens engagés trouvent leur retour sur investissement : le nombre d’étudiants internationaux a augmenté de 37 % en cinq ans au Québec. Une nécessité pour la région, qui fait face à un ralentissement de sa croissance démographique et à une pénurie de main-d’œuvre, et ne pourrait plus se passer des étudiants étrangers.

Alors que la province connaît un boom économique, les jeunes Québécois(es) délaissent les universités, et les entreprises peinent à recruter des travailleurs qualifiés. En mai, le taux de chômage s’élevait à seulement 5,4 %, et s’établissait même à 2,8 % dans la région de la ville de Québec. De quoi faire rêver plus d’un Français.

L’un des sésames pour trouver un emploi sur place est sans nul doute de venir y faire une partie de ses études. Celles-ci terminées, l’étudiant devient alors éligible à un permis de travail post-diplôme (équivalent au temps d’études passé dans le pays, jusqu’à trois ans). « Il y a une valorisation sur le marché du travail des étrangers venus étudier au Québec, indique Michèle Glémaud, directrice du service de l’admission et du recrutement de l’université de Montréal (UDEM). Cela assure aux employeurs la maîtrise de la langue française, mais aussi une intégration déjà bonne à la culture québécoise. » Quelque 8 500 permis de travail post-diplôme ont été délivrés en 2018 au Québec à des jeunes diplômés. Des permis s’inscrivent dans une logique « d’immigration choisie » et qualifiée, qui devrait être renforcée avec un projet de loi adopté lundi 17 juin, visant à sélectionner plus drastiquement les étrangers en fonction des besoins du marché du travail. Les bénéficiaires de ces permis post-diplôme trouvent alors assez facilement un emploi, particulièrement dans les secteurs comme les nouvelles technologies. La métropole s’est imposée comme un des leaders mondiaux en intelligence artificielle, mais aussi en conception de jeux vidéo.

On peinerait à croire que, avec son style vintage, la tour de brique rouge accueille les activités d’une des entreprises les plus innovantes de Montréal. Ubisoft fait aujourd’hui figure de proue dans le Mile End, ancien quartier ouvrier qui s’est gentrifié. L’entreprise de jeux vidéo française doit à son studio montréalais – où elle emploie 4 000 personnes – de nombreux succès, dont le lucratif Assassin’s Creed Origins.

Dans un pub, à deux pas du bâtiment, Alexandre commande un café au lait. Le jeune homme de 24 ans glisse deux pièces de pourboire. C’est l’usage. Il connaît bien les habitudes de la région. Arrivé à Montréal à 17 ans, il y a démarré une carrière dont il aurait à peine rêvé quand, lycéen dans l’Hexagone, il lorgnait le monde du game. Son envol pour le Québec, il le doit à une visite de l’université de Montréal dans son lycée de Colomiers (Haute-Garonne). La métropole canadienne est « une capitale du jeu vidéo », et le Français y voit une opportunité : « C’était ça ou la fac à Toulouse. J’ai eu la chance que mes parents puissent payer mes frais de scolarité québécois. » Il s’inscrit en informatique à l’UDEM, poursuit avec une maîtrise. Et ne revient plus en France. Aujourd’hui, il est programmeur 3D chez Ubisoft. « Le secteur informatique se porte extrêmement bien à Montréal, il y a même trop de jobs à pourvoir ! », s’enthousiasme-t-il. Alexandre a déposé sa demande de résidence permanente.

  • lorgner: have one’s eyes on
  • résidence permanente: 永久居留

François Bousquet a saisi sa chance à Montréal. Il y arrive à l’âge de 19 ans, pour un bachelor de relations internationales à l’UDEM. Là, avec ses colocataires étudiants, il monte une start-up, Outline Montréal, créatrice de masques LED qui s’illuminent au contact de la musique. Lancée en 2015, elle est aujourd’hui économiquement viable.

Dans la ville, il s’est senti soutenu dans son projet. « L’entrepreneuriat est valorisé au Québec, souligne le jeune homme de 25 ans. Et Montréal est une ville créatrice, un petit microcosme multiculturel où beaucoup de jeunes lancent leur entreprise. » C’est sans crainte que beaucoup de Québécois et d’étrangers tentent des aventures d’entrepreneurs. « Ici, ce n’est pas grave d’échouer. Il y a une culture de l’échec très à l’anglo-saxonne. » Lui non plus ne compte plus repartir.

Des opportunités, Margaux Dupuis, 23 ans, en a également trouvé dans la Belle Province : « J’avais grandi en France en me faisant à l’idée que mon travail serait sûrement nul. Au Québec, j’ai découvert cette possibilité de trouver un emploi qui correspond vraiment à son domaine et de vite progresser. » Partie après le bac pour éviter le « système classes prépa » français, elle étudie l’économie et les sciences politiques à l’université de Montréal. Quand la question du retour se pose à la fin de son « baccalauréat » local (équivalent de la licence française), elle hésite un peu. Mais elle est séduite par la qualité de vie québécoise et ne se voit pas rentrer dans sa Haute-Loire natale. Elle poursuit avec une maîtrise à HEC Montréal et, une fois diplômée, est embauchée comme conceptrice de cours en ligne pour des entreprises.

Vie « douce »

A Montréal, Margaux Dupuis apprécie un climat plus propice à l’égalité entre les femmes et les hommes. Comme toutes les Françaises rencontrées dans la Grande Ile, la jeune expatriée, qui s’exprime aujourd’hui avec un délicieux accent québécois, s’enthousiasme : « Ici, le harcèlement de rue est quasiment inexistant. Je n’ai jamais ressenti le moindre stress en rentrant tard le soir chez moi. Même dans les bars, il n’y a aucune remarque macho. »

Une vie « douce » dans une ville à taille humaine et très vivante, forte de nombreux festivals en été : c’est ainsi que les jeunes Français décrivent leur expatriation québécoise. Une vie d’autant plus douce que son coût y est bien moindre que dans les autres villes américaines et que dans de nombreuses métropoles occidentales. Les loyers y sont en effet assez peu élevés, pour des salaires plus importants qu’à Paris dans de nombreux secteurs. Montréal se positionne à la 147e place dans le palmarès mondial Mercer de 2018, qui classe les villes des plus chères aux moins chères. C’est loin derrière Paris, Londres ou, outre-Atlantique, les voisines New York, Chicago et Boston. Une situation qui ne séduit pas que les étudiants : en 2019, 14 500 permis de travail temporaires ont été accordés à des Français, venus tenter l’aventure au Québec.

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