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Axelle Ropert

L’hétérogénéité du cinéma français doit être préservée

La réalisatrice et scénariste regrette les charges actuelles à l’encontre du cinéma français, qui incarne, selon elle, la diversité du pays et un « vivre-ensemble malgré tout »

Je vous écris d’un pays lointain qui est pourtant le vôtre. Je suis cinéaste, je fais mes films en France et, surtout, j’aime profondément le cinéma français. Je devrais être heureuse. Et pourtant, nous, cinéastes français, on n’en peut plus. Pas un seul jour qui ne passe sans que la peur ne nous prenne à la gorge. Pas un jour sans que tel ou tel rapport institutionnel, telle ou telle tribune, tel ou tel bruit de fond ne nous désigne du doigt comme – faites votre choix messieurs, mesdames – des profiteurs, des mauvais élèves, des feignants, des enfants gâtés. Comme une envie d’en découdre avec nous se précise, qui ne cache même plus son envie de nous faire payer quelque chose. Mais au nom de quoi ?

  • n’en peut plus: 受够了

Sans doute au nom du « réel », ce mot imbu de lui-même qui sert à faire le ménage sans trop se poser de questions. En gros, nous, cinéastes français, nous vivrions hors du « réel », dans ce fameux « ciel des idées » qu’il serait bon de ramener manu militari sur terre. C’est n’importe quoi. Venez sur un plateau de cinéma et vous verrez combien, au contraire, un cinéaste doit tout le temps tout se confronter au « réel » – c’est là sa science, sa ruse, son souci, quelquefois son martyre, mais aussi sa joie. Rien de plus concret que le métier de cinéaste.

Alors, nous allons éviter la grande pompe, la plainte, les indignations convenues et les défenses effarouchées. Je me suis demandé quel ton adopter pour interpeller les autorités, au premier rang desquelles le ministre de la culture. L’inquiétude ? L’angoisse ? La diplomatie ? L’argumentation ? La supplique ? Je tente autre chose : parler depuis ce que j’aime profondément et qui me constitue – car je crois que l’amour des choses peut seul nous aider face à la dureté aveugle de l’époque.

Il a toujours été difficile de faire des films, et cette guerre constante fait partie du cinéma – elle peut même être stimulante jusqu’à un certain point. Mais jusqu’à il n’y a pas si longtemps, nous étions respectés au nom, disons, d’une estime de principe pour « l’Art ». Les choses étaient dures (et c’est normal), mais il y avait une sorte de zone de respect, un petit noyau de confiance, comme un contrat – on autorisait les cinéastes à tenter des choses car d’une certaine manière ils « savent » (ils tentent, ils se trompent parfois mais ont aussi des réussites magnifiques).

Cette petite zone de confiance de principe, ce contrat minimaliste qu’on pourrait résumer par « à chacun ses compétences » (les producteurs produisent, les financiers financent, les institutionnels contrôlent, les cinéastes font du cinéma), il est en voie d’être laminé.

Je ne suis pas seulement une cinéaste française, je suis surtout une spectatrice fervente du cinéma français. Cette année, j’ai aimé les mimiques indignées de Christian Clavier et le génie hautain d’Isabelle Huppert, la finesse scénaristique du duo que forment Olivier Nakache et Eric Toledano, les obsessions érotiques d’un Yann Gonzalez, l’honnêteté morale d’un François Ozon et l’imagination débridée d’un Bertrand Mandico, l’élégance classique d’un Emmanuel Mouret et la tchatche enfantine d’un Franck Gastambide.

  • une spectatrice fervente au cinéma français: 法国电影的疯狂女观众
  • les mimiques indignées 愤怒的言谈举止
  • le génie hautain 傲慢的天才
  • l’imagination débridée 似无边际的想象
  • la tchatche enfantine: 幼稚的喋喋不休

Il ne faut pas jouer les choses les unes contre les autres, mais les unes avec les autres : je suis sûre que j’aimerais moins Isabelle Huppert si Christian Clavier n’existait pas, et que Jean Dujardin me ferait moins rigoler si je n’avais pas aussi l’âme torturée d’un Benoît Magimel à regarder. J’ai même envie de radicaliser la proposition : sans Bresson, Louis de Funès n’est rien, et vice versa. On se tient tous. Ce n’est pas un principe abstraitement vertueux de « diversité », mais c’est une conviction : tout seul, on s’ennuie, à plusieurs, tout devient plus excitant.

Un certain génie national

On nous présente régulièrement le cinéma américain comme le grand modèle qu’on ferait bien de suivre. C’est idiot. Comme disait Jean Cocteau : « Un oiseau chante d’autant mieux qu’il chante dans son arbre généalogique. » Cela vaut bien mieux que de tenter un clonage insipide. Je ne crois pas au chauvinisme en matière artistique, mais à un certain génie national, oui. Comme spectateurs, le cinéma américain nous rend « héroïques », bigger than life, et c’est précieux. Mais le cinéma français nous rend… comment dire… le mot est difficile à trouver tellement c’est vaste… il nous rend incroyablement « riches de nous-mêmes ». Quand je vois des films français, je me découvre tragique, comique, stupide, intello, sentimentale, cruelle, jeune, vieille… « Le cinéma français est très peuplé à l’intérieur de lui-même » (merci Godard) – un certain génie national et un bordel magnifique.

Le cinéma d’un pays dit toujours quelque chose de son peuple. L’extraordinaire hétérogénéité du cinéma français, que certains voudraient raboter, elle dit la diversité profonde de la France. Elle dit aussi quelque chose qui était une expérience partagée, qui devient une utopie, qui ne sera peut-être qu’un souvenir dans quelques années, mais que nous, cinéastes, pouvons aider à faire tenir debout le plus longtemps possible : l’idée qu’un « vivre-ensemble malgré tout » est encore possible – dans une salle de cinéma par exemple, avec ou sans pop-corn, c’est selon les goûts de chacun.

François Truffaut gardait toujours sur son bureau une photo de Sacha Guitry au fond de son lit, quasi mourant et pourtant tenace, en train d’examiner un bout de pellicule. J’entends d’ici les commentaires : « autres temps, autres mœurs ». J’ai juste envie de dire : laissez-nous travailler.

Axelle Ropert est réalisatrice et scénariste. Elle a signé les scénarios de plusieurs films de Serge Bozon et a notamment réalisé « La Famille Wolberg » (2009)

20190704-p26-cinema.txt · 最后更改: 2019/07/05 20:05 由 80.15.59.65