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Quand Huawei aidait à lutter contre les déserts numériques

Arnaud Leparmentier

La décision de Trump de bannir le groupe chinois des Etats-Unis pénalise les petits opérateurs télécoms qui équipent l’Amérique rurale en haut débit

WESTON (OREGON), MENOMONIE (WISCONSIN) - envoyé spécial

Dans la petite pièce qui lui sert de central téléphonique, Joseph Franell conserve précieusement deux terminaux Huawei. Le PDG d’Eastern Oregon Telecom a équipé son réseau avec huit appareils du constructeur chinois, mais il a constitué un stock de substitution, pour remplacer ceux qui tomberaient éventuellement en panne. Au cas où, alors que l’administration Trump a banni des Etats-Unis le numéro un chinois de la téléphonie, accusé de menacer la sécurité nationale américaine.

Le président Trump s’est certes en partie ravisé. Il a autorisé des fabricants américains de puces à fournir Huawei, mais celui-ci est toujours interdit d’installer des équipements pour la 5G aux Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, la confiance est rompue. « Je n’achèterai plus d’appareil Huawei, même si les Etats-Unis et la Chine parviennent à un accord. L’incertitude est trop grande. »

UNE MINUSCULE COMPAGNIE

Cet ancien militaire installé à Hermiston, sur les bords de la rivière Columbia, ne sait pas si la pression sur Huawei est un prétexte du gouvernement américain dans la négociation commerciale chinoise globale ou s’il existe un vrai problème d’espionnage. « C’est incroyable que les autorités américaines n’aient jamais apporté la moindre preuve à leurs allégations, à la différence de ZTE [second opérateur chinois, sanctionné par les Américains en 2018]. Peut-être que c’est top secret, s’étonne cet électeur de Donald Trump, qui ne croit pas non plus que Huawei ait volé toute sa technologie. Ils ont 80 000 ingénieurs qui font du développement. »

Joseph Franell s’en était aperçu lors d’un voyage à Shenzhen, au siège de l’entreprise, en 2014. En voyant un produit non disponible aux Etats-Unis, il avait même suggéré à Huawei, avec succès, de déposer une demande d’autorisation d’exploitation sur le marché américain. Au total, il a acheté pour 500 000 dollars (plus de 440 000 euros) d’équipements Huawei, mais ces temps sont révolus, et c’est bien ennuyeux…

Eastern Oregon Telecom, créée il y a vingt ans par la coopérative d’électricité locale, a pour vocation d’équiper en Internet haut débit les régions perdues de l’est de l’Oregon, entre la vallée de la Columbia et les montagnes Bleues. Cette minuscule compagnie (vingt salariés, 4 000 clients et 4,5 millions de dollars de chiffre d’affaires) devra se rabattre sur des fabricants américains. « Huawei était de 30 % à 40 % moins cher, c’est beaucoup d’argent. »

Si l’affaire en reste là, M. Franell, qui vient de racheter son entreprise avec deux autres dirigeants, pourra encaisser le coup. Mais si le gouvernement américain s’avise de lui demander de démanteler ses équipements Huawei, la facture sera telle qu’il devra reporter ses investissements. Et renoncer à faire sortir de la fracture numérique les villages de l’Oregon dont les habitants n’ont pas accès à l’Internet terrestre haut débit. Comme un quart des ruraux (soit 17 millions d’Américains) et seulement 1,5 % des urbains, selon l’autorité de régulation des télécoms FCC.

L’un de ces villages, Weston, se situe 80 kilomètres à l’est d’Hermiston. Après avoir croisé des exploitations de 15 000 hectares et découvert, un brin surpris, que les fermiers irriguaient l’herbe pour pouvoir couper le foin plusieurs fois par an, on arrive à la mairie du village, une ancienne banque dont l’authenticité « Far West » est attestée par les balles qui ont traversé le plafond lors d’un hold-up.

La maire, Jennifer Spurgeon, 46 ans, n’en peut plus de cette connexion Internet, catastrophique depuis des années : l’opérateur traditionnel ne fournit pas le débit promis de 25 mégabits. Son mari, un expert immobilier pour les compagnies d’assurances, ne parvient pas à télécharger ses documents. Son fils ne peut pas faire ses devoirs scolaires à distance – c’est le souci de sa mère — ni jouer à ses jeux vidéo en ligne, c’est son vrai problème. Quant à la mairie, elle ne peut même pas songer à organiser des paiements par Internet.

En 2018, Jennifer Spurgeon a demandé à l’Etat de l’Oregon une subvention de 1 million de dollars pour s’équiper avec les villages alentour. « Nous avons échoué », déplore-t-elle. Et c’est ainsi que M. Franell a pointé son nez, proposant d’équiper en fibre optique les trois cents familles du village.

Dans un hameau voisin, deux frères ont connecté les habitants grâce à des subventions publiques. En 2018, le ministère fédéral de l’agriculture a débloqué 600 millions de dollars sous forme de dons et de prêts, mais les critères sont stricts et la somme est très inférieure aux 150 milliards nécessaires pour connecter l’Amérique rurale. M. Franell préfère rester dans le système libéral, en utilisant ses failles.

Il cherche à offrir un service fiable en payant tout trois fois moins cher : il a déniché pour 3 500 dollars au Canada une voiture-grue pour accéder aux pylônes (60 000 dollars neuve) et l’a réparée pour trois fois rien ; il achète à mi-tarif ses bobines de câble aux opérateurs ayant constitué des stocks excessifs ; il compte bien ne pas payer la compagnie d’électricité locale pour accrocher sa fibre à ses poteaux – « Sinon, on activera le représentant au Congrès de l’Etat ». Enfin, il espère profiter d’un câble tiré par ses concurrents pour récupérer du débit Internet bon marché.

Bref, jouer les passagers clandestins et exploiter les installations dont les autres n’ont pas d’usage, pour offrir une offre à 100 dollars pour les entreprises, 60 pour les particuliers, et permettre de travailler à distance de chez soi. Facture totale, 300 000 dollars, sans matériel Huawei.

ATTIRER DES PLUS RICHES

Pour que le projet soit rentable, il faut qu’un nombre maximal d’habitants s’abonnent. M. Franell a donc lancé avec son partenaire Michael Curri, PDG de la société de conseil et de data Strategic Networks Group, un « check-up électronique » de la population de Weston, pour montrer à chacun les externalités du haut débit, le manque à gagner s’il n’est pas installé et le potentiel de revenu. En insistant sur trois axes, la santé, l’éducation à distance et le télétravail. Installer le haut débit, c’est attirer les jeunes urbains, chassés des villes par l’envolée de l’immobilier ou les étudiants. Même l’agriculture en a besoin, avec des tracteurs dirigés numériquement et une irrigation déclenchée par téléphone portable. Mais le mobile ne suffit pas. « 54 % des ménages et la moitié des business sous-utilisent leurs capacités », explique en vidéoconférence M. Curri, un Canadien qui exploite le marché américain… depuis Marseille.

Avec M. Franell, ils veulent apprendre aux villageois à tirer profit de tous les avantages du Net et faire financer cette formation par les collectivités locales. L’objectif est de documenter, au cours des prochaines années, la croissance économique induite par le haut débit, pour inciter les communes à investir. Pour cette opération pilote, Michael Curri va facturer ses services à moitié prix, 4 500 dollars.

Aaron Palmquist, directeur général de la mairie d’Irrigon, à l’ouest d’Hermiston, voit déjà les effets bénéfiques des services d’Eastern Oregon, qui ont permis d’installer des caméras de surveillance, de faciliter le travail du restaurant mexicain et celui d’un autoentrepreneur qui loue des camions à travers les Etats-Unis. L’objectif, grâce au déploiement du haut débit : attirer dans cette région pauvre des populations plus riches et entreprenantes. « Bien sûr, cela n’arrivera pas du jour au lendemain, mais nous allons changer la population », assure M. Palmquist.

Les villages de Weston et d’Irrigon ne sont pas les seuls. Tous les habitants des campagnes américaines sont plongés dans des déserts numériques, telle Lauren Langworthy, qui élève des moutons en pâturage dans le nord du Wisconsin, à Menomonie, 2 500 kilomètres plus à l’est. Dans ces coins reculés, on accuse les opérateurs de profiter de changements législatifs pour porter atteinte à la neutralité du Net et réduire le débit. Quand elle doit tenir une vidéoconférence, elle fait le déplacement à la ville dans les locaux de l’ONG pour laquelle elle a un second travail. « Les gens se sentent laissés derrière », déplore-t-elle, sur cette terre qui a basculé côté républicain en 2016.

L’affaire est décisive dans une Amérique rurale qui s’est sentie abandonnée lors de l’élection présidentielle de Donald Trump. M. Franell surfe sur cette dynamique : il va lever des fonds et prévoit de racheter des petits opérateurs pour faire sortir les campagnes de la fracture numérique. Et il l’assure : « Nous pouvons vraiment sauver l’Amérique rurale. »

PLEIN CADRE

20190706-p18-huawei.txt · Last modified: 2019/07/05 19:36 (external edit)