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La « Normandie américaine » face à la crise du lait

Dans une petite exploitation du Wisconsin, à Westby, le 20 mai. PETER THOMSON/AP Arnaud Leparmentier

La chute des cours frappe de plein fouet les fermes laitières du Wisconsin, dont le nombre a été divisé par deux en quinze ans

  • frapper de plein fouet: 原意是被鞭打。引申义为严重打击

WISCONSIN - envoyé spécial

Hormis le Mississippi, déjà si ample et si majestueux à deux mille kilomètres de son embouchure, et ces huit chevaux de labeur tirant la charrue d’un paysan amish, on se serait cru en Normandie. Avec ses vaches, ses fermes familiales… et son inévitable crise du lait.

Bienvenue dans le Wisconsin, « America’s Dairyland », terre laitière de l’Amérique. Jusqu’en 2010, tout allait très bien dans cet Etat vallonné du nord des Etats-Unis : après avoir été déboisée par les hardis pionniers, la région s’était spécialisée dans la production laitière, laissant le maïs et le soja aux mornes plaines voisines de l’Iowa et du Nebraska. De petites exploitations familiales, bien éloignées des ranchs géants du Texas et de la Californie. Mais voilà qu’elles ferment inexorablement, au rythme de deux par jour. Acculées à la faillite, frappées par la baisse des cours du lait. Et vendues aux enchères avec leurs vaches.

  • vallonné: hilly
  • déboisée: 开荒,伐木。

« C’est pire que dans les années 1980, car leur valeur est au plus bas », déplore Darin Von Ruden, éleveur laitier en bio et président du syndicat agricole du Wisconsin, alors que le nombre de fermes laitières a été divisé par deux en quinze ans, pour tomber à 7 800, tandis que le nombre de vaches par exploitation est passé de 90 à plus de 140 en dix ans.

La région suscite une attention particulière : avec la Pennsylvanie et le Michigan, le Wisconsin fait partie de ces trois Etats dits de la « ceinture de la rouille », la « Rust Belt », à la fois ruraux et désindustrialisés, qui ont fait la victoire de Donald Trump en 2016 ; 22 748 voix de retard pour Hillary Clinton, qui n’avait pas jugé utile de visiter l’Etat. Le vote rural, comme le vote ouvrier, peut de nouveau tout faire basculer. Pour l’heure, l’urgence est ailleurs. Les réunions publiques sur la santé mentale des agriculteurs se multiplient, comme les appels à l’aide.

  • la ceinture de la rouille = la Rust Belt

Endettement

La ferme de Sue Spaulding en est l’illustration. Un chien affectueux et un chat au poil hérissé se frottent à vos souliers. Quelque 90 vaches piétinent au soleil à côté d’une étable mal entretenue. Le lieu est misérable, ses habitants sans espoir. En décembre 2018, cette femme à l’élocution hésitante a lancé un appel au secours et créé une cagnotte sur Internet. Criblée de dettes, elle ne s’en sortait plus. Son mari, Chuck, a eu une attaque cérébrale et se remet lentement. Elle a pris de plein fouet la chute du cours du lait, tombé de 53 à 35 dollars l’hectolitre depuis le plus haut historique de 2014. En échange de son lait, la coopérative lui envoyait des chèques de… zéro dollar. Car, déduction faite de tout ce qu’elle lui devait, engrais, protéines, Sue Spaulding ne gagnait rien.

  • prendre de plein fouet: 承受打击

Depuis la Grande Dépression des années 1930, l’Amérique compatit aux souffrances de ses fermiers : 51 donateurs inconnus ont versé 3 917 dollars (3 400 euros) à la cagnotte de Sue. Cette dernière a aussi raconté son histoire à une gazette de Milwaukee, principale ville du Wisconsin. Elle a ainsi attiré l’attention d’un chic et riche type du Kansas, qui lui a fait un virement de 5 000 dollars pour réparer sa machine à nettoyer l’étable. Sue Spaulding a aussi touché un chèque de l’aide d’urgence fédérale, débloqué par le Congrès pour pallier les conséquences des guerres commerciales de Donald Trump. « C’était 700 dollars. Cela ne suffisait même pas à payer la facture d’électricité. » Tout cela ne suffira pas, c’est sûr : « J’ai peur. La banque ne nous fait payer que les intérêts. Les cours remontent un peu. Mais il y a trop de lait. »

  • compatir à: 同情

Trop de lait, mais qu’on n’aille pas accuser Donald Trump et ses guerres commerciales qui privent les agriculteurs américains de leurs débouchés. « On avait des difficultés avant que je connaisse son nom », proteste Sue Spaulding. « Au moins il essaye. On avait voté Obama, et c’est devenu le foutoir » – son gendre, trumpiste lui aussi, lui rappelle néanmoins qu’ils ont droit à l’assurance-santé grâce à l’ancien président.

  • avant que + subjonctif
  • foutoir: shamble.

Sue et Chuck Spalding ont suivi le destin de nombreux « farmers ». Ils ont profité du boom des cours au début de la décennie pour investir, en s’endettant, comme les y incitait le gouverneur du Wisconsin. Pour produire plus et faire vivre leur fille et leur gendre, qui ont rejoint l’exploitation et installé leur maison – transportée entièrement montée sur roulettes par camion — à côté de la ferme parentale. Jusqu’à l’effondrement des cours.

Certains ont mis la clé sous la porte, tel Don Begalke, 60 ans, qui a vendu ses 32 vaches dès 2011. Sa fille Danielle Endvick, directrice de la communication du syndicat, a repris la terre pour faire de l’élevage, mais pas de lait. L’étable où elle faisait la traite enfant est désespérément vide. Surtout, déplore Danielle Endvick, « les familles peuvent être touchées bien après que la dernière vache a quitté la ferme. La vente du bétail et du matériel a à peine réduit notre endettement. Au lieu de pouvoir prendre sa retraite comme la plupart des gens de son âge, mon père a dû reprendre un emploi de chauffeur à l’usine de nutrition animale et va devoir travailler encore plus d’une décennie pour rembourser sa dette », qui dépasse 200 000 dollars.

  • mettre la clé sous la porte: 关门

Pour s’en sortir dans le secteur du lait, il faut être gros ou bio. La première voie a été empruntée par Lee Jensen, imposant gaillard de 61 ans, qui nous fait fièrement visiter sa ferme. « C’était un champ. Quand on a commencé, il y a vingt ans, il n’y avait rien. » Vingt-cinq millions de dollars d’investissements plus tard, une immense ferme industrielle s’est imposée sur un terrain plat, le long de la voie rapide. Dans deux étables, 1 100 vaches laitières, 1 000 veaux, une immense usine de traitement des déchets et de méthanisation et près de 2 000 hectares pour cultiver le maïs nécessaire à l’alimentation des vaches. « Je sais que les gens n’aiment pas les grandes fermes, mais regardez cette vache : comment pensez-vous qu’elle se porte ? »

  • il faut être gros ou bio: 必须走大规模或者有机的路线。
  • traitement des déchets et de methanisation: 废物处理和沼气生成

Propre, dans une litière sèche, la holstein a meilleure mine que les vaches de Sue Spaulding, observées la veille. « Il faut prendre soin du bien-être animal mais, d’un autre côté, il faut faire de l’argent. Tout ce que vous pouvez faire, c’est réduire les coûts et produire plus de lait », explique Lee Jensen, qui ajoute qu’« on peut faire beaucoup avec la technologie ». Contrôle de la traite, de l’alimentation des vaches, de leurs déplacements avec des puces aux oreilles et des colliers électroniques ; les fermes robotisées arrivent, même si les investissements sont durs à amortir avec des cours aussi bas. « J’espère être à l’équilibre cette année », assure Lee Jensen, qui emploie une vingtaine de salariés, dont des Latinos.

  • holstein:奶牛的种类
  • avoir meilleure mine que: 比。。。的样子更好
  • des puces aux oreilles: 耳朵里的芯片
  • des colliers électroniques: 电子项圈

L’autre filière, la plus prometteuse, a longtemps été la conversion au bio : le cours du lait est presque deux fois plus élevé. C’est ce qu’a fait le chef du syndicat, Darin Von Ruden, avec un certain succès si l’on considère sa superbe maison à 350 000 dollars. Las, le bio n’échappe pas à une certaine banalisation. Les critères, à défaut d’être précis – le bétail doit brouter trois mois en pâturage −, ne seraient pas appliqués strictement par les services d’inspection fédéraux.

Darin Von Ruden est allé voir une de ces fermes géantes au Texas, qui a le label bio, mais, assure-t-il, les bêtes ne restent pas le temps exigé dans la prairie. Le Wisconsin se targue aussi d’être la patrie des fromages. Mais ses agriculteurs découvrent les méfaits de l’absence d’appellation origine protégée. Les transformateurs agricoles sont accusés d’importer du lait bon marché du Michigan voisin et de l’Etat de New York, et de les faire ressortir avec le beau label marketing Wisconsin.

Comme en France, les fermiers accusent le complexe agro-industriel et l’extrême concentration des filières. Alors certains rêvent à l’intégration de toute une filière, qui transformerait leur production pour bénéficier de sa valeur ajoutée. C’est ce qu’ont fait Jeremy et Heidi Kenealy, propriétaires de 140 hectares et de 80 vaches. En 2007, ce couple a décidé de créer sa propre fromagerie, Yellowstone Cheese, pour écouler leur lait.

On se rend à l’usine-magasin, vantée par des panneaux publicitaires sur l’autoroute, où l’on rencontre Jeff Soppeland, directeur général de la petite usine qui réalise près de 1 million de dollars de chiffre d’affaires. « Ça marche du tonnerre », se réjouit M. Soppeland, qui nous présente son usine à fromage. En effet, cela marche tellement bien que, lassés de faire la traite deux fois par jour sept jours sur sept, les Kenealy ont revendu leur ferme en 2018 pour ne conserver que la fromagerie. Et désormais, celle-ci a diversifié ses sources d’approvisionnement en lait, privant ceux qui leur ont succédé de la certitude absolue qu’ils avaient d’écouler leur production.

L’ennemi canadien

La fromagerie privilégie les circuits courts, et c’est aussi la voie explorée par Lauren Langworthy. A 33 ans, la jeune femme nous reçoit dans un café bobo, avec des toilettes unisexes, des canapés et du café torréfié sur place. Pas de vaches laitières : trop contraignant et trop gourmand en main-d’œuvre. Elle élève 150 moutons et 12 bovins, sur ses 60 hectares, qu’elle vend entiers et découpés aux consommateurs (par quarts pour les bovins).

Donald Trump, lui, avait trouvé un autre ennemi bien commode, le Canada voisin, accusé de protéger son marché et d’être responsable des difficultés des producteurs de lait. L’affaire s’est tendue lorsque l’entreprise agro-industrielle Grassland Dairy Products a cessé du jour au lendemain de collecter le lait de 70 fermes du Wisconsin sous prétexte que le Canada avait fermé un de ses marchés. Les fermiers n’y croient pas, accusant la firme d’avoir en douce changé de fournisseurs. Surtout, sur le fond, l’argument ne convainc pas. « Le Canada tout entier produit moins de lait que le Wisconsin », estime l’agriculteur laitier retraité Jim Goodman, 65 ans, qui arbore un drapeau de Greenpeace à l’entrée de sa maison.

  • arborer un drapeau de Greenpeace 悬挂着一面绿色和平组织的旗帜

Le traité nord-américain doit ouvrir un peu le marché canadien, mais il estime que l’affaire va conduire à détruire le système canadien (quotas et aides aux agriculteurs) sans résoudre le problème des Américains. « Les Américains ne peuvent pas attendre des autres qu’ils résolvent notre problème de surproduction. » « Je ne crois pas au libre marché, mais au marché équitable », estime cet électeur de Bernie Sanders. Les propositions démocrates sur la ruralité et la production agricole sont étudiées avec attention. Jim Goodman ainsi que Darin Von Ruden et ses syndicalistes se sont rendus en autobus dans l’Iowa voisin, cet hiver, pour les écouter. A gauche, on rêve d’un contrôle de l’offre, mais le fermier à mille vaches Lee Jensen se rassure d’avance : « Le consensus américain demande de la nourriture bon marché et abondante. Les consommateurs ne veulent pas payer de subventions aux agriculteurs. Les quotas, ça n’est pas arrivé sous Obama et cela n’arrivera pas sous Trump. »

PLEIN CADRE

20190708-p15-lait.txt · 最后更改: 2019/07/06 14:36 由 80.15.59.65