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Sand Van Roy : « Il était pour moi comme un gourou »

Yann Bouchez Et Laurent Carpentier

L’actrice, qui a tourné dans « Anna » mais dont les scènes ont été coupées au montage, a porté plainte contre Luc Besson pour viol

Elle a disparu de l’écran. Ce n’était qu’un mini-rôle, mais il était important pour elle. Trois petites scènes au début d’Anna, le dernier film de Luc Besson (en salle le 10 juillet, avec six mois de retard), dans lesquelles elle interprétait une espionne américaine arrêtée à Moscou, torturée, puis décapitée, la tête envoyée dans une boîte aux bureaux de la CIA, comme « un message ».

Le message, la jeune actrice, Sand Van Roy, l’a bien reçu, le 29 novembre 2017, lorsque le réalisateur lui a envoyé une vidéo sur son portable lui montrant la boîte avec sa fameuse tête coupée. Pour définir son rôle dans le film, ne lui avait-il pas dit, assure-t-elle : « Elle sait que si elle parle, on la tue. Tu peux t’inspirer de toi-même. » Cela tombait au moment où, encouragée par l’affaire Weinstein, la jeune actrice tentait de se dégager du système d’emprise dans lequel elle affirmait être tombée et avait commencé à solliciter d’autres actrices ayant tourné avec le réalisateur pour savoir si elles aussi avaient le sentiment d’être sous son influence. Surinterprétation, comme l’a suggéré Luc Besson aux policiers ?

Six mois plus tard, dans la nuit 18 mai 2018, alors qu’elle a retrouvé le cinéaste à l’hôtel Bristol, à Paris, où il l’a « convoquée », elle finit par porter plainte. A la police qui la questionne, elle relate leur soirée dans ce palace parisien et une relation sexuelle qui aurait dérapé « une fois de plus », au point qu’elle aurait ensuite perdu connaissance. L’examen médical pratiqué à l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu constate des bleus à l’œil gauche et dans le dos et une « fissure anale récente » qui « pourraient être compatibles avec les dires de la plaignante ».

« Une enquête hâtive »

Six autres mois passent et, malgré des témoignages complémentaires recueillis par Mediapart sur le comportement de Luc Besson, l’enquête s’arrête : le 25 février, le dossier est classé sans suite. « Je n’ai jamais vu ça. En quarante-quatre ans de métier d’avocat, c’est la première fois que je vois ainsi refuser le droit aux juges dans une affaire de cette nature et aussi surveillée par le parquet… », s’exclame, agacé, Me Francis Szpiner, le nouvel avocat de l’actrice, qui a déposé à nouveau plainte avec constitution de partie civile.

Une juge a été saisie. A elle désormais de décider s’il y aura lieu d’instruire l’affaire. Me Francis Szpiner, qui dénonce « une enquête hâtive et incomplète » du parquet, quand l’avocat de Luc Besson, Me Thierry Marembert, se dit « serein » et salue une « enquête minutieuse et approfondie : je n’ai pas l’impression que les faits puissent être appréciés différemment, on continue de faire confiance à la justice ».

La difficulté à laquelle on se heurte ici, c’est ce qu’il est convenu d’appeler la « zone grise du consentement » : pourquoi la plaignante ne rompt-elle pas une relation dont elle se dit la victime ? Comment, alors que ce n’est pas la première fois à l’entendre que Besson abuse d’elle, a-t-elle poursuivi une relation de plus de deux ans ? Le récit qu’elle en a donné au Monde est pour cela exemplaire.

Mannequin puis stand-upeuse

Tout commence le 30 décembre 2015. Besson est alors au faîte de sa gloire. Lucy a rempli les caisses de sa société EuropaCorp, et le réalisateur met en chantier Valerian et la cité des mille planètes, un énorme budget. Sand Van Roy se présente au casting. C’est la première fois qu’elle le rencontre. « Il me fait un baisemain », se souvient celle qui n’est pourtant là que pour un personnage mineur : moins d’une minute dans le montage final. Quelques semaines plus tard, il l’invite à prendre le thé au Fouquet’s. A l’époque, Luc Besson vit entre Los Angeles et Paris. Quand il est en France, il loge dans une suite de cet hôtel de luxe.

La jeune femme a le profil des filles qu’affectionne, semble-t-il, Luc Besson. Jeune, androgyne, filiforme. Un père mort trop tôt, une mère qui réside toujours dans les Flandres belges, et elle qui, depuis qu’elle a 17 ans, mannequin puis stand-upeuse, cherche à se faire une petite place sous les sunlights. Ainsi se noue une relation où Luc Besson prend, dit-elle, petit à petit l’ascendant. « Il me faisait comprendre qu’il était là pour me protéger. Il me disait : “Je veux te pousser vers le haut.” Et je le croyais. Je parlais souvent de mon père à Luc. Lui me parlait de ses enfants, me faisait des confidences. Parfois il me faisait un câlin quand je rentrais dans le salon. Une fois, j’ai vraiment pleuré en parlant de mon père. Il m’a prise sur ses genoux. Même là, je ne voyais pas le côté sexuel. Pour moi, c’était magique de le voir. Et puis, petit à petit, j’ai commencé à ne plus faire confiance aux uns et aux autres, mais juste à ce qu’il disait. Il m’a fait comprendre qu’il savait tout. Il était comme un gourou. Il savait ce qui était bien pour moi. »

L’ex-mannequin aux yeux d’un vert délavé, cheveux châtains qui tombent sur son tee-shirt décousu à l’épaule, tire de sa poche une fine cigarette. Elle avait arrêté de fumer quand Luc Besson le lui avait demandé. Elle est devenue blonde lorsqu’il l’a réclamé, et a mis des jupes et des talons aiguilles lorsqu’il lui a dit que les jeans lui faisaient « un gros cul ». « C’est sans doute hypernaïf, confie-t-elle, mais il faut bien comprendre que, quand on est devant Luc Besson – le sauveur, le protecteur, tout ce qu’on recherche –, on ne va pas dire : “Non, je ne viens pas dans ta chambre”. C’est la grand-mère chez qui on prend un thé, pas le méchant qui donne de la vodka ou de la coke. Au début de notre relation, il n’y avait vraiment pas de souci. Mais avec le recul, je vois que déjà, à l’époque, il faisait des petits trucs pour me rabaisser, tout le temps. »

Cela commence par des caresses, puis cela évolue en relations sexuelles, plus du tout consenties lorsqu’il refuse de mettre un préservatif, expliquera-t-elle. Et de plus en plus forcées, à l’en croire, à Paris, Londres ou Los Angeles. Aux enquêteurs qui l’interrogeront à son tour quatre mois plus tard, le 2 octobre 2018, Luc Besson – qui a commencé par tout nier en bloc – finira par parler d’une histoire d’amour, « un moment de calme et de tendresse qui me faisait du bien ».

« Une sorte de caresse-gifle »

Pendant tout ce temps, Sand Van Roy travaille sur un scénario autour d’un personnage qu’elle a inventé pour lequel il l’encourage. Il la produira, dit-il. Ce lien professionnel est le fil conducteur d’une relation qui « dérape régulièrement ». « C’était une relation hypertoxique, une sorte de caresse-gifle. Luc Besson la cassait et puis il la reconstruisait, témoigne son ami et comédien Wilfried Capet. C’est difficile de sortir d’une étreinte pareille. C’est comme les femmes battues… Au début, je n’ai pas compris ce qu’il se passait. Luc Besson l’appelait beaucoup. Elle ne devait pas dire qu’on était ensemble pour travailler, ou en soirée, elle disait : “Il est ultrapossessif. Mais il est comme un père pour moi.”Et puis, de plus en plus, elle m’a demandé de l’accompagner aux studios. Elle avait une peur panique de faire quelque chose qui pourrait le fâcher. »

Quand on lui demande si elle a été, à un moment donné, amoureuse du réalisateur, la jeune femme répond « non » ; en revanche les termes « récompense » et « punition » reviennent sans cesse dans son récit. Récompense de se voir gratifier d’un rôle, d’une remarque encourageante. Punition de se voir maltraitée, de voir les promesses disparaître. Son nom va être finalement effacé du générique de début, comme ce sera le cas pour Taxi 5, ou remplacée par une autre, comme c’est le cas dans Anna.

En portant plainte, Sand Van Roy va tout à la fois scier la branche professionnelle sur laquelle elle était assise et se délivrer d’un système qui, d’après elle, la broyait. Et l’actrice de trouver dans l’activisme féministe un pansement à ses blessures. A Cannes, cette année, comme un écho à la nuit du Bristol, elle a monté les marches du festival pour la remise de la Palme d’or d’honneur à Alain Delon. Dans son dos, en évidence, un tatouage : « Stop violence against women. »

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