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Graham Allison

« Pour l’innovation technologique, s’appuyer sur un Etat autoritaire présente beaucoup d’avantages »

YANN LEGENDRE

Propos Recueillis Par Sylvie Kauffmann

La libre circulation des idées n’est pas une condition nécessaire à l’innovation technologique, estime le spécialiste de géopolitique. Selon lui, le développement accéléré de l’intelligence artificielle par la Chine en donne un exemple

ENTRETIEN

Spécialiste des questions stratégiques, de la défense nucléaire et des relations sino-américaines, professeur à l’université Harvard où il a fondé et dirigé la Kennedy School of Government, Graham Allison a été secrétaire adjoint à la défense sous la présidence de Bill Clinton et conseiller spécial du secrétaire à la défense sous la présidence de Ronald Reagan. Son dernier livre, Vers la guerre : l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? vient d’être publié en France (Odile Jacob, 416 pages, 29,90 euros).

Vous avez théorisé le concept du « piège de Thucydide » dans les relations internationales. En quoi cette théorie s’applique-t-elle à la rivalité actuelle sino-américaine ?

Lorsqu’une puissance émergente menace de détrôner la puissance dominante, comme ce fut le cas d’Athènes et de Sparte dans l’Antiquité ou de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne au début du XXe siècle, tous les signaux d’alarme s’allument. Ce qui est intéressant, c’est que la plupart des guerres qui ont résulté de cette rivalité, au cours des quelque cinq cents dernières années, n’ont pas été déclenchées par la puissance émergente, mais par un incident extérieur, qui n’avait parfois presque aucun lien, comme l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo en 1914, qui, à l’époque, n’a même pas fait la « une » des journaux anglais. Si Thucydide nous regardait aujourd’hui, il dirait que tout se passe comme prévu. On est en train de se préparer le parfait piège de Thucydide : la Chine est la puissance émergente par excellence et si vous cherchiez quelqu’un pour le rôle du leader de la puissance dominante dans le film, vous ne trouveriez pas mieux que Donald Trump.

Pourquoi ?

Parce qu’il a tout du leader qui s’alarme de l’ascension de la puissance émergente. Il l’accuse de violer les règles, de profiter de la situation, et il proclame être celui qui peut mettre fin à ce défi. Donald Trump affirme que, depuis qu’il est au pouvoir, la Chine a changé de comportement. Or si vous regardez la réalité de la croissance économique chinoise par rapport à la croissance américaine, l’avance de la Chine dans l’intelligence artificielle (IA) ou les activités de Pékin en mer de Chine méridionale, ce n’est pas du tout le cas : il s’agit de tendances longues. Alors peut-être qu’un crash économique va se produire en Chine, ou une sortie de route, tout est possible, mais, derrière tout cela, il y a une donnée arithmétique impitoyable : les Chinois sont plus de quatre fois plus nombreux que les Américains.

Dans quel domaine jugez-vous la rivalité la plus spectaculaire ?

Nous étions habitués à ce que les Etats-Unis soient numéro un dans tous les domaines. La plus grosse économie, le plus gros marché automobile, le plus grand nombre de milliardaires, le supercalculateur le plus rapide… Mais le marché américain en 2018 a vendu 17 millions de voitures, et la Chine, 27 millions. Qui a la plus grosse classe moyenne ? La Chine ! Sa classe moyenne est équivalente au nombre total d’Américains.

Pourquoi les Chinois n’auraient-ils pas ce qu’ont les Américains ? Dans chaque domaine ! Cela inclut la recherche et les universités. L’université Tsinghua, à Pékin, affirme que sa faculté d’informatique est maintenant supérieure au MIT. Je ne le crois pas, parce que je préfère le MIT, mais la prétention est là…

Longtemps, l’idée a prévalu en Occident que les Chinois ne parviendraient pas à avoir ce qu’ont les Américains, comme vous dites, en particulier dans le domaine de l’innovation, s’ils n’étaient pas une société où la pensée circule librement. Cette idée est donc fausse ?

C’est très intéressant, si l’on prend l’exemple de l’IA. Pour nous, c’est un domaine où seuls les gens libres dans une société libre peuvent faire progresser l’innovation. Est-ce toujours la règle ? J’ai essayé d’être très empirique et de regarder ce qui se passe : incontestablement, dans plusieurs domaines d’application de l’IA, la Chine ne se contente pas de rivaliser avec les Etats-Unis, elle les dépasse. Si vous voulez payer avec une carte de crédit dans un café Starbucks à Pékin ou à Shanghaï, c’est comme si vous vouliez payer à Paris avec une poignée de centimes, ça énerve les gens parce que ça prend du temps : eux, ils sortent juste leur téléphone pour le flasher. Et maintenant, dans de nombreux endroits, vous ne sortez même pas votre téléphone, vous avez juste à montrer votre visage ! Dans la technologie financière, ce sont parfois les Américains qui s’inspirent des Chinois. Le carburant de l’IA, ce sont les données personnelles. En Chine, on collecte toutes les données et les gens qui travaillent sur l’IA ont accès à des millions de données de plus que ce que les chercheurs peuvent avoir aux Etats-Unis. C’est difficile de résister…

Est-ce que cela implique que, pour des technologies comme l’IA, c’est même un avantage de travailler dans un Etat autoritaire, plutôt que dans une démocratie ?

Il n’y a pas de doute, et cela va à l’encontre de ma foi et de la vôtre, et la mienne n’est pas ébranlée, mais je regarde les faits : si l’objectif est de faire progresser l’IA, un Etat autoritaire présente beaucoup d’avantages. Il en va de même pour les grands projets d’infrastructure, les ponts, les trains à grande vitesse, etc. Donc, oui, il y a des avantages. Est-ce pour autant un endroit où vous et moi voudrions vivre ? Pas moi !

Mais cela signifie que la certitude selon laquelle on ne peut pas être champion de l’innovation sans libre circulation des idées…

… est probablement fausse. En effet. Parce que l’on voit comment les Chinois innovent. Ou comment la libre circulation des idées est limitée à une structure ou à un cadre bien précis.

Avez-vous dû changer d’avis ?

C’est un sujet sur lequel je me pose des questions, oui, sans aucun doute ! Nous venons du courant libéral occidental, celui de la Révolution française, de la révolution américaine, des droits de l’homme, dont la liberté individuelle est la pierre angulaire. Nous avons construit des Etats pour protéger les libertés individuelles. Puis la révolution industrielle et la technologie nous ont permis de nous enrichir et nous avons pensé que toutes ces bonnes choses étaient liées. Mais les gens comme moi qui observent le monde depuis longtemps savent que c’est souvent une illusion : il faut parfois faire des choix difficiles entre une bonne chose et une autre.

Ce qui nous amène à la question : quelle est la stratégie des sociétés libres pour rester compétitives devant des sociétés dirigées par des régimes autoritaires et pourtant capables d’excellentes performances dans de nombreux domaines ? A mon avis, le match n’est pas fini. Pour les Américains – et cela vaut aussi pour les Européens –, cela nous conduit à nous interroger sur le fonctionnement de nos démocraties et sur leurs dysfonctionnements actuels.

Le président Xi Jinping affirme que, dans l’ascension de la Chine, ce n’est pas des Etats-Unis qu’il s’agit, mais de la Chine, qui veut simplement retrouver sa grandeur. Mais la Chine veut-elle aussi dominer ?

Les Chinois disent : « Nous ne sommes pas une puissance ascendante, nous sommes une puissance revenante, nous revenons au point où nous étions. » Ah, où étiez-vous ? « Eh bien, nous étions le centre de l’Univers. Et il ne peut y avoir qu’un soleil. » Et là, demandez-vous, qu’est-ce que ça veut dire pour les Etats-Unis ?

Ils vous répondront : « Le fait que nous redevenions le soleil a une conséquence indirecte : vous devenez un satellite. Mais le but n’était pas de faire de vous un satellite, le but était que la Chine retrouve son statut. » Et cela est vrai dans le système confucéen, où les Chinois pensent que leur place est en haut de la pyramide. Cela a toujours été le cas, disent-ils, sauf pendant cette interruption de deux cents ans où l’Occident s’est servi de sa technologie pour les exploiter, les humilier, et à laquelle ils sont déterminés à mettre fin.

C’est pour cela que l’affaire Huawei est fascinante. Pour les Chinois, Huawei est un champion national, le plus grand dans la compétition internationale. C’est le premier fournisseur mondial d’équipements de télécommunication, qui ambitionne d’être le leader dans la 5G. Et voilà que les Etats-Unis ont lancé une offensive pour retarder, voire bloquer cette ambition. Du point de vue chinois, cela prolonge ces siècles d’humiliation.

Est-ce que Huawei pourrait être l’incident qui déclenche tout ?

La rivalité économique a parfois mené à la guerre. Mais je ne peux pas l’imaginer ici ; je crois plus probable que les Chinois disent : OK, vous voulez faire une arme de chaque interdépendance économique où nous sommes inférieurs ? Alors nous allons faire une pause, devenir autonomes là où on a besoin de l’être (dans les semi-conducteurs, par exemple) et regarder aussi les secteurs où nous avons un avantage qui peut être exploité, comme les terres rares.

Traditionnellement, les Chinois jouent sur le long terme, plutôt que d’avoir un centre de gravité et un conflit militaire, ce qui est propre à l’histoire occidentale. Ils préfèrent devenir de plus en plus forts, si forts que leur adversaire renoncera à les affronter.

Donc, le conflit est inévitable, mais pas la guerre ouverte…

Oui, bien que la guerre ouverte soit possible, spécialement si quelque chose d’aussi fou que l’assassinat de l’archiduc Ferdinand se produit en Corée du Nord, ou à Taïwan.

Le président Trump a-t-il une stratégie envers la Chine ?

Il a une attitude, pas une stratégie. Développer une stratégie cohérente et durable pour assurer les intérêts vitaux des Etats-Unis tout en évitant d’entrer en guerre avec la Chine, c’est le grand défi stratégique de notre temps, pour tout le monde. Je ne crois pas que qui que ce soit ait la réponse pour l’instant.

L’Europe a-t-elle un rôle à jouer dans cette stratégie ?

Dans mon livre, j’utilise l’image de la bascule. Dans un monde où, de l’autre côté de la bascule, il y a quelqu’un qui est en phase de croissance et qui devient de plus en plus fort et de plus en plus lourd, moi, de mon côté, j’ai besoin d’amis, d’une équipe, pour rééquilibrer la bascule. Le TPP (Trans-Pacific Partnership, traité de libre-échange avec l’Asie, hors Chine, que l’administration Trump a abandonné), c’était la version économique de la bascule : il permettait de réunir 40 % de l’économie mondiale face aux 15 % de la Chine.

Stratégiquement, les Etats-Unis devraient soigner leurs relations avec les pays qui partagent leurs valeurs. Donald Trump ne le fait pas, c’est sa plus grosse erreur.

Pourquoi ?

C’est un mystère. Il semble prendre plus de plaisir à se battre avec ses amis qu’avec ses ennemis.

20190710-p25-etat.txt · 最后更改: 2019/07/09 14:31 由 80.15.59.65