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UN APÉRO AVEC… MAXIME LE FORESTIER

« Chanteur, c’est bien. Vieux chanteur, c’est mieux » Laurent Carpentier

Au Select, à Montparnasse, le 21 juin. ROBERTO FRANKENBERG POUR « LE MONDE »

Chaque semaine, « L’Epoque » paie son coup. A 70 ans, l’auteur de « Parachutiste » parle d’anarchie, de Brassens et de la notoriété

L’œil complice, le patron du Select – institution parnassienne où se croisent écrivains en goguette et artistes argentés – s’est mis à fredonner en lui tendant la main. « Toi le frère que je n’ai jamais eu… Mon frère : une chanson que j’adorais ! Et puis il y avait Education sentimentale : je connaissais les paroles par cœur. C’était il y a combien de temps ? » Quarante-sept ans. « Ah oui, tout de même… »

1972. Cette année-là, en dix tubes (San Francisco, Parachutiste, Fontenay-aux-Roses…) et 1,5 million d’albums vendus, Maxime Le Forestier devient le plus populaire des chanteurs français ; et son premier 33-tours, la bande-son d’une génération qui mariera l’héritage de Brassens, Brel ou Léo Ferré avec les sonorités folk du protest song américain.

Le chanteur a commandé un verre de chablis. A 70 ans, il trinque à son seizième album, Paraître ou ne pas être, dans les bacs depuis un mois. « Mes artères sont plus vieilles que moi, ricane-t-il. Mais c’est le cas de tous ceux qui ont aimé la vie.Pour son 90e anniversaire, Marcel Amont – je l’aime beaucoup – nous a fait un spectacle à l’Alhambra en avril. Certes, il ne fait plus le truc de monter sur les chaises… J’ai râlé qu’il ne le fasse pas, mais bon… Y a guère que Brel et Goldman qui ont volontairement décidé d’arrêter. » En un demi-siècle et 400 chansons, sa voix a baissé d’une tierce, mais elle a gardé le même moelleux : « On vit de plus en plus vieux. Tant qu’on ne se décide pas à nous euthanasier, c’est ingérable. La terre gouvernée par des vieux, chantée par des vieux. »

Sa vie ? « Une promenade, avec des moments noirs et d’autres sublimes. » Un père anglais qui retraverse la Manche sans se retourner ; une mère qui écrit des doublages de séries télévisées ; deux sœurs – dont l’aînée, Anne, a l’oreille absolue – donnent le tempo d’une fratrie musicienne. La famille maternelle est de droite, conservatrice et maurrassienne. Le gamin habite Saint-Ouen mais est scolarisé à Paris, au collège Fénelon Sainte-Marie – « la messe tous les jours » – puis au lycée Condorcet, dont il se fait virer en première : « Indiscipline… Enfin, plein de trucs : un examen d’allemand que j’avais passé assis sur un dictionnaire, un prof d’anglais qui voulait me virer et que j’ai tapé… En fait, je n’étais plus dans le moule. Deux ans que je chantais du Brassens. » La faute à l’achat d’une guitare, à Bastille, à 14 ans.

Sa mère le pousse au cours Florent : mime, danse. Lui préfère chanter dans les cabarets avec sa sœur, la cadette, Catherine. « C’était elle la baba cool, pas moi », sourit-il. Elle qui l’emmène à San Francisco, la « maison bleue sur la colline », après son service militaire. Pour le coup, un mauvais souvenir. 13e régiment de dragon. Des bérets rouges. Unité d’élite où il est resté deux mois avant d’être envoyé dans un bureau, mais dont il a tiré l’un de ses premiers tubes : Parachutiste. Toute sa vie est dans ses chansons. Celle-là, pourtant, il ne la chante plus. « C’est l’armée qui m’a rendu antimilitariste. Depuis, j’ai nuancé mes propos. Le “A bas toutes les armées”, la vie m’a montré que ce n’était pas possible. » La vérité, c’est que le « chanteur contestataire » a rapidement contesté qu’il l’était. « Ça m’emmerdait d’être réduit à ça. » Lui l’abonné des concerts de soutien, l’éternel électeur de gauche, tendance socialo, vote aujourd’hui La République en marche, mais porte toujours la tendresse en étendard. Dans la jungle de Calais, un artiste africain, Alfa, avait construit une cahute peinte en bleu qui était devenue « la maison bleue ». Maxime Le Forestier est intervenu pour qu’on ne la détruise pas. « J’avais dit un peu imprudemment que j’étais prêt à la mettre chez moi, dans le Loir-et-Cher. Il a préféré l’exposer à Londres. Le plus marrant, c’est qu’Alfa ne connaissait pas du tout la chanson. »

A quoi ça tient, cet amour du prochain ? Un vieux reste catho chez cet athée viscéral ? Quelque chose à réparer ? Il s’étonne : « Je n’ai pas envie de blesser, c’est tout. Surtout, c’est inefficace. » Les « gilets jaunes » ? « Franchement, je ne sais pas qui c’est. Aux Restos du cœur, les mecs nous alertaient depuis un moment. Mais il m’est venu l’idée saugrenue que c’est la limite de l’anarchie. Laquelle n’est belle que quand on en rêve… » Il raconte comment, lorsque Brassens chantait Hécatombe (« Au marché de Brive-la-Gaillarde, à propos de bottes d’oignons… »), les gens applaudissaient systématiquement après « Frénétique l’une d’elles attache/Le vieux maréchal des logis/Et lui fait crier “mort aux vaches/Mort aux lois, vive l’anarchie !” », et à chaque fois, à la fin du morceau, Brassens glissait à Pierre Nicolas, son contrebassiste : « Ces cons-là, l’anarchie, ils ne savent pas ce que c’est. »

Du boulevard Montparnasse nous arrivent les échos du groupe de musiciens quadragénaires aperçus en arrivant, qui, sur le trottoir, massacrent avec enthousiasme un morceau de Dire Straits. « Pour qu’une chanson soit populaire, il faut qu’elle soit jolie, qu’elle raconte une histoire et que ce ne soit pas trop difficile à jouer », résume-t-il. Ces jours-ci, il écoute Orelsan. « C’est vachement bien. Bon, le gars, il se pose des questions sur la notoriété : il faudrait qu’on se parle… La notoriété est un traumatisme. Il faut le traiter comme tel. Reconnaître qu’on a été agressé. » Rictus. Tête du Joker dans Batman, un trait horizontal entre ses incisives : « Chanteur, c’est bien. Vieux chanteur, c’est mieux. »

Il reprend un verre de chablis, boit comme il parle, comme il chante : sans se presser, sans énervement. « Ce pouvoir que donne la scène sur une foule… Pour en faire quoi, au fond ? », soupire l’homme qui aimait les chevaux. Et se reconnaît deux maîtres : Nuno Oliveira (1925-1989), écuyer portugais de légende, et Georges Brassens (1921-1981). « J’avais 23 ans. Je rencontre le premier en juillet, le second en octobre. Un point commun : le minimalisme. Oliveira faisait faire des choses insensées à ses chevaux mais on n’en voyait rien. Brassens, un quart de seconde avant la vanne, tu pouvais juste noter un petit pli de la moustache. »

Veste grise, assis droit sur sa banquette, sagement rasé, cinquante ans après, il a retenu la leçon. Ou bien c’est la maturité ? Il rit de bon cœur. Qu’est-ce qui fait qu’à 70 ans on continue ? « L’envie de chanter. C’est ce qui fait que j’écris de nouvelles chansons. » Un soir, dans un bourg de la Loire-Atlantique, alors qu’il fait salle comble dans un lieu flambant neuf, il demande au maire ce qui l’a poussé à une telle dépense. Réponse : mes administrés ne vont plus à la messe et font leurs courses dans des supermarchés éloignés, j’ai besoin d’un spectacle qui réunit tout le monde une fois par semaine. « En l’écoutant, j’ai eu l’impression d’avoir un rôle social. Je tiens beaucoup à participer à ça. »

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