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Haruki Murakami « Il y a des émotions communes entre l’auteur et le lecteur »

Haruki Murakami, à Paris, en février. RICHARD DUMAS/AGENCE VU POUR « LE MONDE » Propos Recueillis Par Florence Bouchy

Interprète Du Japonais : Yukiko Oshima

Grands écrivains, grands entretiens 1|5 Le plus lu des romanciers japonais s’exprime peu dans les médias. Dans cette interview donnée en exclusivité au « Monde », et qui ouvre une série de conversations avec des figures de la littérature mondiale, il évoque son parcours et son art d’écrire

Haruki Murakami n’est pas de ces écrivains qui assurent volontiers la promotion de leurs livres. Sans doute les siens n’en ont-ils d’ailleurs pas besoin, tant chacune de ses publications constitue en elle-même un événement et se hisse immédiatement en tête des meilleures ventes. Qu’il s’agisse de la trilogie 1Q84 (Belfond, 2011-2012) ou du récent Meurtre du Commandeur (Belfond, 2018), qui met en scène un peintre en manque d’inspiration, tous ses romans s’écoulent à des millions d’exemplaires. L’écrivain japonais le plus lu au monde, fréquemment cité comme favori pour le prix Nobel de littérature, distille sa parole au compte-gouttes et préfère se tenir à l’écart de la vie littéraire comme des médias. Il préserve ainsi, dit-il, la « concentration » nécessaire à l’élaboration de son œuvre.

Fin février, dans le cadre de Japonismes 2018, l’année culturelle du Japon, le Théâtre de la Colline donnait l’adaptation du roman le plus célèbre d’Haruki Murakami, Kafka sur le rivage (2002 ; Belfond 2006), dans une mise en scène de Yukio Ninagawa. De passage à Paris pour la dernière de la pièce, c’est au Monde que le romancier, à l’emploi du temps millimétré, a choisi d’accorder une interview exclusive.

Il nous consacre une heure de discussion dans le bureau de Wajdi Mouawad, le directeur du Théâtre national de la Colline, à Paris. Et s’il ne s’attarde pas outre mesure sur le sens de ses romans, souvent oniriques, tendant au fantastique, où se déploie une imagination féconde, il évoque volontiers son parcours et son travail. Un avant-goût des réflexions que l’on pourra lire dans un recueil d’essais, Profession écrivain, à paraître le 3 octobre chez Belfond.

Savez-vous à quelle époque remonte votre désir d’écriture ?

Quand j’étais enfant, ce qui avait le plus d’importance pour moi, c’était les chats, la musique et les livres. Dans cet ordre-là. Mais je n’avais pas de goût particulier pour l’écriture, même si j’avais de bonnes notes en rédaction à l’école. Comme j’étais fils unique, la lecture me permettait de m’occuper, elle tenait une place importante dans ma vie. Mais pas aussi grande que la musique, passion vers laquelle je me suis d’abord tourné à l’âge adulte, puisque j’ai ouvert un club de jazz à Tokyo, le Peter Cat, en 1974.

Je ressentais bien l’envie de créer, mais je pensais que je n’en étais pas capable, que je n’avais aucun talent particulier. Et plutôt que de créer moi-même, je préférais soit écouter de la bonne musique, soit lire de bons livres. Me nourrir des œuvres des grands créateurs, m’en imprégner. Ce n’est qu’à 29 ans que je me suis dit, subitement, que j’allais peut-être être capable d’écrire. Une véritable épiphanie ! Et depuis ce jour, je n’ai pas arrêté.

La légende assurant que cette « épiphanie » a eu lieu durant un match de base-ball dit-elle vrai ?

C’est la vérité. Je suis allé assister à un match de base-ball, au stade près de chez moi. Et tout à coup, je me suis dit : « Je suis capable d’écrire. » C’était le premier match de la saison, il y a eu un hit du batteur. Quand j’ai entendu le bruit de la balle contre la batte, je me suis dit que je pouvais peut-être écrire.

Selon vous, cette révélation a-t-elle tenu à la beauté du son ou à la perfection du geste du batteur ?

C’est certainement un tout. Nous étions au printemps, il faisait beau, l’ambiance générale, dans ce grand stade, était propice au bonheur. Et puis, à l’intérieur de cela, il y a eu le coup, le bruit. Il se trouve que j’étais en train de boire une bière. Peut-être que cela aussi a eu son importance !

Vous mentionniez votre passion de la musique. N’avez-vous jamais eu envie de devenir musicien ?

J’aurais bien aimé, mais je chante faux et je ne suis pas doué pour les instruments. Je tenais ce club de jazz et j’avais donc la chance d’écouter en permanence de la bonne musique. Dans les années 1960, nous baignions dans la musique des plus grands, comme John Coltrane ou Miles Davis. Tous ces musiciens qui vivaient à la même époque, c’était extrêmement stimulant. Artistiquement, il y avait beaucoup d’énergie, que ce soit dans le jazz ou dans le rock. D’ailleurs, dans le quartier où nous sommes aujourd’hui, pas loin du Théâtre de la Colline, se trouve le cimetière du Père-Lachaise, où repose Jim Morrison, le chanteur des Doors, dont je suis un très grand fan. Je ne suis pas encore allé voir sa tombe, mais j’aimerais en avoir le temps.

Quand j’avais 19 ans, au moment où je suis entré à l’université [Haruki Murakami y a étudié le théâtre et le cinéma], on entendait beaucoup une chanson des Doors, Light MyFire [1967]. Elle avait un côté magique. Aujourd’hui encore, quand je l’écoute, les sentiments que j’avais à cet âge-là me reviennent. L’envie de créer est donc certainement montée en moi petit à petit, dans ce climat de stimulation artistique, jusqu’à ce que, à 29 ans, ait lieu cette explosion, cette illumination lors d’un match de base-ball.

Comment cette évidence s’est-elle concrétisée ?

Je me suis d’abord dit qu’il fallait que j’achète un stylo, parce que, dans mon travail au Peter Cat, je n’avais pas l’habitude d’écrire. Je me suis procuré un stylo à encre et me suis mis au travail à l’aube, sur la table de la cuisine. Ces moments restent pour moi de très beaux souvenirs.

Je ne savais absolument pas écrire, je partais de zéro. J’ai quand même écrit des pages, tant bien que mal, mais, à la lecture, je me suis aperçu que ce n’était pas intéressant. M’est alors venue l’idée d’écrire en anglais. Pourquoi en anglais ? Parce que mon vocabulaire est plus restreint. Il fallait que je m’exprime avec une langue moins riche, plus directe, une syntaxe moins complexe. En réalité, je n’ai écrit qu’un chapitre en anglais, que j’ai ensuite traduit moi-même en japonais. Mais cela m’a permis de trouver mon style. Voilà comment est né Ecoute le chant du vent [1979 ; Belfond, 2016].

Ecrire dans une langue étrangère, c’est un très bon entraînement. Quand je lis des textes d’Agota Kristof [1935-2011], qui était d’origine hongroise mais écrivait ses romans en français, j’ai l’impression de me voir moi écrire en anglais. Il y a une similitude entre ce que je produisais, à ce moment-là, et ce qu’elle faisait. Les phrases sont courtes, le vocabulaire n’est pas très fourni, mais cette économie de moyens permet l’expression d’une émotion sincère.

Souvent, le premier roman n’est pas le plus dur à écrire, et les écrivains disent que les ennuis arrivent avec le deuxième. Cela a-t-il été votre cas avec « Flipper, 1973 » (1980 ; Belfond, 2016) ?

Non, l’écriture de Flipper, 1973 a été facile. En revanche, le troisième a été plus difficile. Le deuxième, en fait, je l’ai vécu un peu comme une suite au premier. Mais pour le suivant, je ne pouvais plus faire la même chose sans risquer de me répéter. Il fallait donc que j’invente une forme très différente. Et c’est ainsi que m’est venu La Course au mouton sauvage [1982 ; Seuil, 1990]. De plus, après Flipper, 1973, je m’étais décidé à vendre mon club de jazz. Et je pouvais donc me consacrer à temps plein à mon activité d’écrivain. Or, jusque-là, j’avais plutôt une vie nocturne et des horaires décalés. Après avoir vendu le Peter Cat, je me suis mis à me lever tôt, j’ai arrêté de fumer, commencé à faire du jogging… Cela a été une vraie révolution.

Votre littérature en a-t-elle bénéficié, selon vous ?

Les deux premiers romans m’avaient permis de prendre confiance en moi, mais j’avais le sentiment que je pouvais écrire encore mieux. C’est la raison pour laquelle je devais me concentrer sur ce travail. Mes amis étaient très opposés à la vente du club de jazz, parce qu’abandonner une affaire qui marchait bien pour tout miser sur la littérature représentait un risque. Mais j’avais envie de relever ce défi que je me lançais : j’étais persuadé de pouvoir progresser. J’avais l’impression que, quand je travaillais au club, je n’étais qu’à 20 % ou 30 % de mes possibilités.

Depuis cette époque, je me couche à 21 heures ou 22 heures tous les soirs, et je me lève tous les matins à 5 heures. Je cours beaucoup, cela m’est devenu indispensable, et je participe à un marathon chaque année [Haruki Murakami a du reste consacré à cette activité Autoportrait de l’auteur en coureur de fond – 2007 ; Belfond, 2009]. Je viens d’ailleurs tout juste de courir le marathon de Kyoto.

Cette hygiène de vie est-elle vraiment nécessaire à votre activité créatrice ?

Le matin, j’écris très tôt, avant que la vie ne s’éveille autour de moi. Je pense que le travail d’un écrivain, c’est d’aller au fond de sa conscience. C’est donc un travail solitaire et qui demande beaucoup de concentration. S’il y a du bruit autour de moi, je n’y parviens pas. Certains auteurs, comme Hemingway, sont stimulés par les événements extérieurs – la guerre, une corrida, une partie de chasse… En ce qui me concerne, c’est le contraire.

Dans votre dernier livre traduit, « Le Meurtre du Commandeur » (Belfond, 2018), ce parcours que l’on fait pour aller chercher l’inspiration au fond de soi est mis en scène et métaphorisé. Ce roman constitue-t-il une réflexion sur la création artistique ?

Lorsqu’on descend au fond de sa conscience, il y a des choses que l’on voit, des bruits que l’on entend, et c’est tout ce matériel qu’on rassemble pour le remonter à la surface. Une fois que l’on dispose de ces éléments, il suffit de les agencer. Moi-même je ne sais pas comment se fait ce travail, c’est mystérieux. Si on écrit dans la logique, ce n’est plus une histoire qu’on raconte, mais une suite d’affirmations. Une histoire est belle parce qu’elle n’est pas explicable.

Dans la littérature japonaise, il existe, de longue date, une veine personnelle, qui exprime des sentiments très intimes. Mon œuvre, au contraire, s’inscrit vraiment du côté de l’imagination, elle n’en est que le développement. D’ailleurs, au début, mes romans n’étaient pas très appréciés, car ils paraissaient trop différents de ce qu’on avait connu jusque-là au Japon.

Lorsque je vais au fond de ma conscience, que je rassemble les éléments que j’y ai trouvés pour raconter une histoire, et que, en lisant mon livre, vous vous sentez en empathie, il y a fort à parier qu’il y a des émotions communes entre nous deux, au fond de nos deux consciences. Et c’est l’émergence de ce lien-là, entre l’auteur et le lecteur, qui m’intéresse.

Ne cherchez-vous pas à comprendre le mystère de la création ?

Non, je n’ai pas le désir d’en savoir davantage sur le processus. C’est le récit qui doit me comprendre et pas moi qui dois comprendre le récit. Je n’ai d’intérêt particulier ni pour la psychologie ni pour la psychanalyse. Même s’il est vrai que les psychanalystes ont l’air de bien apprécier mon œuvre. Ils m’invitent souvent à des colloques… mais je n’y vais jamais ! Je n’aime pas expliquer les choses, je ne suis pas très doué pour cela, alors je m’arrange pour vivre sans devoir expliquer. Mon travail consiste à proposer des textes, pas à trouver leur sens.

Ma théorie, c’est seulement qu’il y a de l’art lorsque, en allant au plus profond de sa conscience, on trouve un lien avec les lecteurs, et que se crée une relation plus fondamentale, plus vive aussi. Lorsque l’on parle de compassion ou d’empathie, mais que cela reste, disons, au-dessus de la terre, ce n’est pas de l’art : c’est superficiel.

Vous aimez échanger avec d’autres artistes, comme vous l’avez fait pour « De la musique » (Belfond, 2018), où vous dialoguez avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce dialogue avec d’autres créateurs ?

En fait, là, vous évoquez le cas précis de la musique. Je n’ai pas de plaisir à échanger avec tous les créateurs. Seiji Ozawa est un ami. Mais quand nous nous voyons, nous ne parlons pas de musique. C’est pourquoi je me suis dit que, pour connaître ses idées sur le sujet, il fallait que j’en fasse un travail. Il a fallu que j’écoute beaucoup de musique avant de commencer les entretiens avec lui. Je savais que si je n’avais pas des avis très tranchés, il n’y aurait pas tellement d’échanges.

Je le répète, la musique est vraiment centrale pour moi – le jazz comme le rock ou le classique. D’ailleurs, depuis quelque temps, je fais le disc-jockey sur une radio FM, au Japon, et cela me plaît beaucoup. Comme je suis très occupé, ça n’est possible qu’une fois tous les deux mois environ, mais nous avons déjà fait quatre émissions.

Passez-vous tout type de musique ?

Surtout du rock, un peu de jazz également. J’apporte les CD que j’ai chez moi, ou mes disques vinyle. Je passe ce que je veux, et je dis ce que je veux. Jusqu’à une époque récente, je m’étais dit que je me consacrerais uniquement à l’écriture. Mais depuis peu, depuis que j’ai 70 ans [Haruki Murakami les a fêtés en janvier], je me rends compte que c’est peut-être un bel âge pour essayer de nouvelles choses.

J’ai compris qu’il ne faut pas trop se formaliser, ni être trop rigide, et que je peux m’essayer à ce qui me fait envie sans que cela nuise à l’écriture. C’est mon épouse qui m’a dit que disc-jockey, ça m’irait très bien. Alors, j’y suis allé.

Avez-vous d’autres envies comme celle-ci ?

Je n’ai pas d’idées précises, mais si des occasions se présentent… Une chose m’embête un peu, c’est que, avant, c’était la jeunesse qui aimait mes livres, et j’avais l’impression de n’être un auteur « culte » que pour les jeunes. Je m’aperçois que, petit à petit, je deviens moi-même un auteur grand public, consensuel, et certains disent que je suis un personnage important. Cela me gêne parce que c’est compliqué pour moi et que, en réalité, j’aime les choses simples. C’est l’une des raisons pour lesquelles cela peut être intéressant de tenter de nouvelles aventures. Mais encore faut-il les trouver.

J’aime par exemple cuisiner, mais il n’y a pas là de défi particulier pour moi. Et j’aime également beaucoup traduire. Quand je n’écris pas mes propres œuvres, je traduis celle des autres [Murakami a traduit en japonais Raymond Carver, Francis Scott Fitzgerald, John Irving, Ursula Le Guin, J. D. Salinger], et quand je ne traduis pas, j’écris. Et quelquefois je fais le disc-jockey. Et quelquefois fois je cours aussi ! Peut-être que je suis workaholic !

Continuez-vous à beaucoup voyager ?

Je voyage pas mal mais, aujourd’hui, je suis vraiment basé au Japon. J’ai vécu dans divers endroits, jeune, et, maintenant que je le suis moins, je souhaite vivre davantage dans mon pays. D’autant que ma mère est toujours là, j’en profite pour aller la voir. Et je ne veux pas trop m’éloigner de ma grande collection de disques !

Il se trouve que j’ai écrit plusieurs de mes livres à l’étranger. J’ai écrit La Ballade de l’impossible [1987 ; Belfond, 2007] en Grèce et en Italie, Chroniques de l’oiseau à ressort [1994-1995 ; Belfond, 2001] à Princeton, aux Etats-Unis. J’ai besoin de concentration pour écrire, et je suis davantage concentré quand je suis à l’étranger. En tant que romancier, ce qui est formidable, c’est qu’en me concentrant, j’arrive à être un autre, je deviens un autre. Pendant un an et demi, j’ai écrit Kafka sur le rivage, et pendant cette période, j’étais devenu un jeune garçon de 15 ans, comme le protagoniste. Je ressentais le vent comme un enfant de 15 ans peut le ressentir, et je voyais le monde comme un enfant de 15 ans peut le voir.

Pourquoi vous exprimez-vous si peu, notamment sur les questions politiques ou de société ?

Je suis romancier, mon travail est de proposer des histoires, pas de produire des commentaires. Mais il m’arrive de donner mon avis. Je m’exprime en tant que citoyen quand j’en ai l’occasion, comme je l’ai fait à Barcelone sur les enjeux écologiques, mais pas en tant que romancier. [En 2011, recevant le prix de Catalogne trois mois après l’accident de Fukushima, Haruki Murakami a dénoncé dans son discours le recours à l’énergie nucléaire.]

Si je fais trop de déclarations, cela va nuire à mon travail de romancier. Il faut donc trouver un équilibre. L’un des problèmes les plus importants aujourd’hui, c’est celui du populisme, et de la montée de l’extrême droite. Je pense qu’il va falloir que je donne mon avis dessus. Mais si j’ai quelque chose à en dire, je veux le faire en prenant le temps de peser mes mots.

Prochain article Hoda Barakat

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