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Andrea Camilleri

En 2011. ALBERTO RAMELLA/AGF/SIPA Abel Mestre

Ecrivain, père du polar à l’italienne

Il fut plus qu’un écrivain. Andrea Camilleri, mort mercredi 17 juillet, à l’âge de 93 ans, à Rome, inventa un genre : le polar à l’italienne (« giallo »). Salvo Montalbano, son personnage taciturne, gourmet et d’une intelligence rare, offrit certes un succès tardif à l’auteur sicilien, mais permit surtout à la littérature transalpine de trouver un second souffle.

Difficile de dissocier l’œuvre de l’auteur, tant Montalbano (le patronyme est un hommage au Catalan Manuel Vazquez Montalban, père du détective Pepe Carvalho) est un double de Camilleri. Ses nombreuses enquêtes (vingt-six ont été traduites en français, au Fleuve noir, sur trente-deux livres) se déroulent dans un village imaginaire baptisé Vigata. La bourgade n’est qu’un décalque littéraire de Porto Empedocle, dans l’est de la Sicile, où le « maestro » est né, le 6 septembre 1925.

D’ailleurs, le maire de la ville souhaiterait accoler « Vigata » au nom de la cité, pour rendre hommage à l’écrivain, devenu un phénomène en Italie. La série télévisée inspirée des aventures du commissaire Montalbano (1999-2017) a rencontré un tel succès qu’un feuilleton dérivé (« spin-off ») a même été créé, mettant en scène l’inspecteur à ses débuts.

Le phénomène Montalbano

Camilleri ne s’est, cependant, pas fait connaître uniquement grâce à ses romans policiers drôles et politiques − homme de gauche, l’écrivain met les thèmes de la corruption, de la Mafia et de la crise migratoire au cœur de son œuvre −, mais aussi grâce à une langue. En version originale, ses livres sont écrits dans un mélange de dialecte sicilien et d’italien, parfois déroutant pour un Milanais ou un Vénitien. « A la maison, nous avions toujours parlé un dialecte constamment enrichi d’italien, et la distinction établie par Pirandello me convenait parfaitement : la langue italienne exprime le concept, tandis que le dialecte exprime le sentiment », expliquait-il en 2000 à Livres Hebdo.

Cette richesse d’écriture a été mise en mots en France par Serge Quadruppani. Grâce à ce travail impressionnant de traduction, empruntant au « français du Midi », la complexité des multiples influences culturelles siciliennes est rendue intelligible pour le lecteur de l’Hexagone. « Le “camillérien” n’est pas la transcription pure et simple d’un idiome par un linguiste, mais la création personnelle d’un écrivain, à partir du parler de la région d’Agrigente », explique le traducteur dans un « avertissement » présent dans chaque volume.

Le phénomène Montalbano a surtout ouvert la voie à toute une jeune génération de « polardeux » italiens. Carlo Lucarelli, Marcello Fois, Loriano Macchiavelli, Massimo Carlotto… Tous doivent énormément à Camilleri, qui a défriché et modernisé la littérature de genre, codifiant presque un style roman policier à l’italienne : les intrigues comptent moins que l’étude des travers de la société transalpine et les héros sont presque tous bourrus, fins gourmets, torturés et solitaires. L’humour et l’autodérision sont également omniprésents.

Surtout, grâce aux aventures de Montalbano, Camilleri a été précurseur d’une sorte de « polar du terroir ». A l’image du Sicilien, presque tous les auteurs placent leurs intrigues dans des régions particulières. Résultat : le roman policier italien est profondément enraciné dans l’histoire et la géographie de la Péninsule.

Il serait injuste de résumer l’œuvre impressionnante de Camilleri aux seuls « gialli » qui ont bâti son succès à partir de 1994 (La Forme de l’eau, traduit en français en 1998 chez Fleuve noir, le Sicilien avait alors 69 ans). La première partie de sa vie, Camilleri la consacra au théâtre, à la poésie et à la télévision. Il vivait alors à Rome et mit en scène plus de 150 pièces de théâtre. Il multiplia les mises en scène de Luigi Pirandello, cousin de sa mère. En 1958, il fut le premier en Italie à faire découvrir Samuel Beckett. Pour la Radiotelevisione Italiana (RAI), il produisit des téléfilms et des séries adaptés des romans de Georges Simenon. Les enquêtes du commissaire Maigret ont eu une réelle influence sur celles de Montalbano.

Mais l’envie d’écrire des romans le brûlait. Il avait bien un manuscrit, mais il fut refusé par toutes les maisons d’édition pendant une dizaine d’années. Heureusement, son ami l’écrivain Leonardo Sciascia veillait et le motivait. Son livre parut en 1982 (Un filet de fumée, Fayard, 2002). Plus d’une quarantaine ont suivi, la plupart dans une veine historique et toujours à Vigata.

« Le fascisme est un virus »

Dans ce pan de l’œuvre camillérienne, une sorte de fresque historique de son pays, les livres traitant de l’Italie fasciste ressortent du lot. Ils sont le prétexte à une critique féroce de l’Italie postmoderne, où une sorte de « démocrature » est à l’œuvre.

Camilleri jette ainsi un regard extrêmement négatif sur le pouvoir berlusconien, qui s’accompagne de l’arrivée de l’extrême droite et des populistes aux manettes. Il tira de cette période un roman magistral, Privé de titre (Fayard, 2007), qui démonte les mécanismes du mensonge d’Etat et de la fabrication d’un coupable. Ou encore La Prise de Makalé (Fayard 2006), son roman le plus dérangeant, qui décrit le fascisme comme un viol permanent des populations qui se trouvent sous son joug.

« Le fascisme est un virus, dont on a cru se débarrasser en pendant le chef par les pieds, mais qui revient depuis des décennies, sous des formes différentes », confiait-il en 2006 au Monde. Il en savait quelque chose : la famille Camilleri était mussolinienne. Son père, inspecteur des ports de Sicile méridionale, avait participé à la marche sur Rome, et sa mère, quoique un peu moins impliquée, était sympathisante. Si bien qu’à 10 ans, juste après le début de la guerre d’Ethiopie, le petit Andrea n’avait qu’un désir : « Tuer des Abyssins » − ambition dont il fit part au Duce dans une lettre enflammée. « Il m’a répondu, le cornuto, que j’étais trop petit pour faire la guerre, mais que les occasions ne manqueraient pas dans l’avenir, se souvenait-il près de soixante-dix ans plus tard. Le jour où elles se sont présentées, bien sûr, je ne voulais plus. »

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