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Guerre commerciale : les gagnants en Asie

Julien Bouissou

La hausse des tarifs douaniers américains infligée à Pékin est une aubaine pour certains pays de la région

La guerre commerciale engagée il y a plus d’un an entre les Etats-Unis et la Chine fragilise la croissance en Asie, une région qui génère, à elle seule, près des deux tiers du produit intérieur brut (PIB) mondial. Singapour a ainsi annoncé, à la mi-juillet, une contraction de son activité de 3,4 % entre le premier et le deuxième trimestre, soit le recul le plus important observé depuis la crise de 2009. La cité-Etat, dont l’économie est très dépendante du commerce extérieur, a souffert du ralentissement de l’économie chinoise, qui a enregistré au deuxième trimestre une croissance de 6,2 % sur un an, soit sa plus faible progression en vingt-sept ans. Cette mauvaise performance du géant asiatique mine la demande en matières premières et en biens intermédiaires comme les semi-conducteurs qui entrent dans la fabrication de produits chinois exportés vers le reste du monde, dont les Etats-Unis.

Les exportations de l’Indonésie, plus grande économie d’Asie du Sud-Est, ont ainsi chuté de 8,9 % en juin et celles de la Corée du Sud ont plongé de 10,7 % en mai. Cette décélération des échanges commerciaux va avoir un impact sur la croissance de la région, qui devrait passer de + 5,9 % en 2018 à + 5,7 % en 2019 et + 5,6 % en 2020, selon les prévisions de la Banque asiatique de développement (BAD).

Mais cette guerre commerciale sino-américaine, qui s’est traduite au cours des derniers mois par une salve de droits de douane punitifs croisés sur près de 360 milliards de dollars (322 milliards d’euros) d’échanges, est aussi une aubaine pour certains pays d’Asie du Sud-Est, qui espèrent capter une partie des exportations chinoises vers les Etats-Unis. « Les grands bénéficiaires sont ceux qui produisent ce que la Chine produit, notamment les composants électroniques ou les pièces automobiles », explique Abdul D. Abiad, directeur de recherche à la BAD.

Délocalisation

Le Vietnam fait partie des grands « gagnants » de cette hausse des tarifs douaniers américains infligée à la Chine. Le « tigre » asiatique a enregistré une hausse de ses exportations de 6,7 % sur les cinq premiers mois de l’année, et même de 28 % à destination des Etats-Unis. « La réduction du déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine est d’ailleurs proportionnelle au creusement de leur déficit commercial vis-à-vis du Vietnam », remarque Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

Le malheur de la Chine fait le bonheur du Vietnam, mais pas encore celui des Etats-Unis. Ce qui n’a pas échappé au président américain Donald Trump, qui a accusé en juin Hanoï de « profiter de nous encore plus que la Chine ». « En réalité, le déficit commercial des Etats-Unis n’est pas creusé par tel ou tel pays, mais par le niveau de consommation des ménages américains qui est bien en deçà de leur niveau d’épargne », analyse Abdul D. Abiad. Cette captation des exportations chinoises par les pays d’Asie du Sud-Est ne se limite pour l’instant qu’à des catégories de produits facilement « substituables », comme l’habillement. La production de composants électroniques plus complexes est rapatriée par les fabricants sud-coréens et taïwanais dans leurs pays.

« Le Bangladesh est en train de récupérer ses parts de marché aux Etats-Unis dans le secteur de l’habillement qu’il avait perdues après la catastrophe du Rana Plaza [l’effondrement, à Dacca, d’un immeuble sur des salariés du textile avait provoqué la mort de plus de 1 100 personnes en 2013] », se félicite Mohammed Mohiuddin Rubel, l’un des dirigeants de l’Association des producteurs et des exportateurs de textile du Bangladesh.

Il est plus facile pour les grandes multinationales de s’adapter à la hausse des droits de douane imposée à la Chine. « Grâce à leurs sites de production éparpillés dans le monde, elles sont plus agiles et peuvent ajuster leurs approvisionnements plus facilement », observe Thierry Mayer, professeur d’économie à Sciences Po. Ce regain des exportations, conjugué au dynamisme de leur consommation intérieure, permet aux pays d’Asie du Sud-Est de maintenir leur rythme de croissance.

Ce que l’on observe à court terme, à savoir un détournement des flux d’exportation vers les Etats-Unis, pourrait aboutir, si le conflit perdure, à une relocalisation d’usines chinoises ailleurs en Asie. Sur les cinq premiers mois de 2019, les investissements directs étrangers au Vietnam ont décollé de 27 %. « La question n’est plus de relocaliser ou non les chaînes de production mais comment et où les relocaliser », affirme Tommy Wu, économiste au cabinet Oxford Economics, basé à Hongkong.

Le quotidien nippon Nikkei a rapporté ces derniers mois que les entreprises HP et Dell Technologies prévoyaient de délocaliser jusqu’à 30 % de leur production d’ordinateurs portables hors de Chine et que Apple réfléchirait à un transfert de 15 % à 30 % de sa production. Des entreprises chinoises investissent aussi massivement dans le reste de l’Asie pour contourner les tarifs douaniers imposés par les Etats-Unis. Selon la Banque de développement asiatique, ces derniers ont augmenté de près de 200 % en 2018 par rapport à l’année précédente.

Mais sortir de Chine n’est pas si facile. Les usines sont installées dans des « clusters » (groupements), proches des sous-traitants avec lesquels les chaînes d’approvisionnement sont étroitement imbriquées. En quittant le pays, les firmes étrangères courent aussi le risque de perdre des contrats avec des entreprises publiques chinoises. Comme le suggère Mme Nicolas, « l’administration de Pékin peut exercer de subtiles pressions sur elles ».

« Les entreprises ne se désengagent pas de Chine mais elles accélèrent la diversification géographique de leurs capacités de production », tempère l’économiste, qui rappelle que ce mouvement a commencé bien avant la guerre commerciale sino-américaine.

De nombreuses grandes entreprises avaient alors mis en place une « stratégie Chine + 1 », en dupliquant leurs lignes de production ailleurs en Asie, afin d’anticiper la hausse du coût de la main-d’œuvre ou d’échapper à d’éventuelles rétorsions chinoises en cas de tensions diplomatiques. En 2017, certaines entreprises sud-coréennes ont par exemple subi le courroux chinois après que Séoul a accepté d’accueillir sur son sol un système de défense Thaad [Terminal High Altitude Area Defense] déployé par l’armée américaine. Le conglomérat sud-coréen Lotte, qui a cédé le terrain près de Séoul, pour accueillir ce système de défense, a vu ses projets d’expansion bloqués par Pékin.

Les tensions commerciales entre le gouvernement chinois et Washington incitent les pays asiatiques à chercher ailleurs de nouveaux partenariats commerciaux. Ainsi, le Vietnam a signé, en toute discrétion, avec l’Union européenne (UE), fin juin, un accord qui prévoit la suppression de 99 % des droits de douane sur les biens échangés. « C’est le traité commercial le plus ambitieux que l’UE ait signé avec un pays en développement », avait alors commenté la commissaire européenne au commerce, Cecilia Malmström.

Quelques jours plus tôt, les dirigeants de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean), réunis en sommet à Bangkok, avaient relancé les négociations sur un projet d’accord de libre-échange qui associerait, outre leurs pays, la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, soit la moitié de la population mondiale. S’il est signé, le Partenariat économique intégral régional, en négociation depuis 2012, deviendra le plus grand accord commercial au monde.

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