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Le Campo de Sienne, en terrain neutre

ALEX GREEN Jérôme Gautheret

Places d’Italie 2|6 Des grandes villes aux plus petites, les places italiennes racontent le pays dans toute sa richesse et toute sa complexité. Aujourd’hui, la place centrale de la cité toscane, où la beauté s’est mise au service de la politique

SIENNE (ITALIE) - envoyé spécial

Pour que l’impression soit complète, il faut emprunter l’ancienne via Francigena, par laquelle arrivaient, au Moyen Age, les pèlerins qui se rendaient à Rome. En débouchant sur la place par cette entrée latérale, tout apparaît en même temps. A gauche, l’ombre du Palazzo pubblico, surmonté d’une tour d’un peu plus de 100 mètres de haut qui domine tout Sienne. Et devant nos yeux se déploie cette vaste esplanade ocre doucement incurvée, le « Campo », autour de laquelle s’ordonnent des palais, qui épousent le rythme de la courbe dans une harmonie vertigineuse.

Le Campo, c’est ce vaste espace central, souvent comparé à un coquillage, désormais entouré de terrasses de cafés-restaurants. Ici bat le cœur symbolique de la ville. C’est aussi, on le perçoit tout de suite, un lieu saturé de symboles. Une historienne de l’art, Maria Elena Torchio, siennoise d’origine, nous aide à en éclairer le sens. « Ce qui saute aux yeux, c’est le caractère organisé de tout ça. Quand cet espace a été choisi, il se trouvait un peu à l’écart du centre, commence-t-elle. Le projet ne prend forme qu’à la fin du XIIIe siècle, avec le “gouvernement des Neuf”, qui commence en 1287. Voyez le pavement de brique : il est séparé en neuf sections, pour rappeler cette origine. » Mais avant de poursuivre, l’historienne propose de s’éloigner un peu, pour mieux comprendre la logique de ce projet.

Sienne n’est pas une cité orthogonale, elle ignore la ligne droite et défie toute tentative de s’orienter. « Ce n’est pas une ville romaine, son plan date du Moyen Age et suit les trois collines qui forment le centre de la ville », explique l’historienne de l’art, tout en nous menant, après quelques minutes de montée, dans une courette minuscule, un carré d’à peine 10 mètres de côté. « Ici, c’est la piazza del Castelvecchio. Avant le Campo, c’était un des centres de la ville. Il faut imaginer, enserrant la place, des maisons-tours comme il y en avait partout en Toscane. Ces places étaient des endroits d’échanges, mais elles appartenaient aux grandes familles. Le Campo, c’est l’inverse : un lieu monumental, qui tourne le dos aux intérêts privés », poursuit-elle.

Continuant le parcours, on débouche devant la cathédrale. « Elle n’a pas grand-chose à voir avec l’église géante qui avait été imaginée à la fin du XIIIe siècle. Même l’orientation est différente. Mais ce n’est pas cela qui est important. L’important c’est que le Campo a été placé à l’écart de ça, loin de l’influence de l’évêque », appuie-t-elle.

Pouvoir communal

Enfin, elle nous conduit un peu plus loin encore, sur l’esplanade de la basilique Saint-François. « La richesse de cette ville, au Moyen Age, c’était d’être la dernière étape avant Rome. Après Sienne, la route était dangereuse, à cause de la malaria et des brigands. D’où l’importance de l’hôpital, où les pèlerins pouvaient reprendre des forces, et des banques, à qui ils pouvaient confier leur argent. Pour les deux grands ordres mendiants, les franciscains et les dominicains, la prédication envers les pèlerins est un enjeu central. Ils se font construire deux grandes églises à Sienne. Et eux aussi sont tenus à distance… »

Une fois achevée la visite des environs, on peut repartir vers la place avec des idées un peu plus claires. A la fin du XIIIe siècle, le pouvoir communal a décidé de construire une place, et ce geste était éminemment politique. Il s’agissait d’offrir un terrain neutre, loin de l’influence des familles aristocratiques, de l’évêque et des ordres mendiants. Le campo s’ouvre sur le Palazzo pubblico, la maison commune, et sa tour plus haute que toutes les autres. Le gouvernement des Neuf ne nie pas les autres pouvoirs et les hiérarchies sociales, ni même les querelles qui agitent la ville. Il les discipline et les met à distance, au nom du bien commun. Qui étaient ces « Neuf » ? Des magistrats, issus de ce qu’on appellerait aujourd’hui les classes moyennes, élus pour deux mois – toujours la hantise du pouvoir personnel – et qui, durant leur court mandat, habiteront dans cette maison commune.

Une célébrissime peinture, réalisée en 1338-1339 par Ambrogio Lorenzetti pour la salle du conseil des Neuf, au premier étage du Palazzo pubblico, illustre ce projet : Allégorie et effets du bon et du mauvais gouvernement. Dans son magnifique Conjurer la peur, Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images (Seuil, 2013), le médiéviste Patrick Boucheron démontre que cette fresque est un magistral effort de propagande, mais aussi le témoin d’une inquiétude, d’une mélancolie. En effet, alors que la République des Neuf construit cet ensemble monumental, les nuages s’amoncellent sur la ville.

Les banques font faillite les unes après les autres. Pire, le modèle communal est contesté partout en Italie et recule au profit des seigneuries territoriales qui menacent les libertés civiques. L’œuvre de Lorenzetti traduit ces peurs, mais l’effondrement ne viendra pas de là. En 1348-1349, la ville est décimée par la peste noire. Elle qui comptait 50 000 habitants environ, moins que Milan, Florence ou Venise, mais autant que Paris ou Londres, perd plus de la moitié de sa population.

En 1355 tombe le gouvernement des Neuf, et la ville, peu à peu, entre dans l’orbite de Florence, avec qui elle n’est plus en état de rivaliser. Doucement, elle sort de l’histoire, tout en continuant d’entretenir jalousement ses particularités. Notamment un événement qui se tient deux fois par an, le 2 juillet et le 16 août, et dont le Campo est le décor indispensable : le Palio.

Sur le papier, le rituel a quelque chose d’anodin : le Palio est une course de chevaux dont l’origine remonte au Moyen Age, opposant entre elles les 17 contrade (« quartiers ») de la ville historique. Il s’agit pour le cheval (le cavalier peut tomber, ça ne le met pas pour autant hors course) d’être le plus rapide à effectuer trois tours du Campo.

La course n’a pas grand intérêt, elle est confuse, souvent violente, et dure à peine deux minutes. Mais ce qui l’entoure est d’une richesse fascinante : le choix des contrade (dix seulement peuvent concourir), le tirage au sort des chevaux, les repas en commun, les bénédictions dans les églises, les tractations souterraines, et plus largement la ferveur qui s’empare de la ville durant les jours qui précèdent, tout ici est unique. Le plus étrange est que, malgré l’écho international, le Palio est resté la fête des Siennois. C’est qu’au fond, jusque-là, la ville n’avait pas tellement besoin du tourisme. Son quotidien était assuré par le Monte dei Paschi di Siena (MPS), fondé en 1472, une banque dont les richesses irriguaient largement cette communauté d’à peine 50 000 habitants.

Mais les temps ont changé. La quasi-faillite de la banque au début des années 2010 a fait cesser cet afflux d’argent. Les clubs de football et de basket ont fait faillite. La fondation qui dirigeait la banque, à laquelle toutes les grandes familles étaient liées, a disparu. Aujourd’hui, MPS se reconstruit, mais il sort de l’épreuve transformé, moins siennois qu’avant. En miroir, la ville prend ses distances : en 2018, la mairie a basculé à droite. Le nouveau maire, Luigi De Mossi, est le premier depuis une éternité à ne pas être lié à la banque.

Depuis le rez-de-chaussée du Palazzo pubblico, qui abrite encore aujourd’hui la mairie, dans un dédale orné de fresques du Quattrocento, l’adjoint à la culture et au commerce, Alberto Tirelli, ne peut que constater ce changement : « MPS garantissait tout à tout le monde. L’université était très attractive : on y allait en sciences économiques, parce qu’on était certain d’être embauché par la banque en sortant. Aujourd’hui, c’est fini. Il faut se réinventer, s’ouvrir, chercher à être plus accessible », énumère-t-il.

Sienne est donc condamnée à sortir de son splendide isolement, et cela ne va pas sans inquiétudes, comme celles que soulèvent en ville les investissements d’un mystérieux homme d’affaires kazakh, Igor Bidilo, qui rachète un à un les commerces du Campo et a dernièrement mis la main sur la pâtisserie Nannini, en affichant l’intention d’exporter son panforte (un dessert de Noël) dans le monde entier.

En quittant le Palazzo pubblico, on n’a pas résisté à la tentation de s’asseoir une dernière fois à la terrasse d’un café du Campo. Ne serait-ce que pour admirer. La beauté, ici, n’est pas survenue par accident. Elle était au cœur du projet initial des Neuf, comme l’attribut naturel de la cité idéale.

Levant la tête vers la Torre del Mangia, on s’est attardé sur cette élégante tour de brique dont le sommet est en pierre blanche. Et on s’est souvenu de ce que nous avait confié Maria Elena Torchio. « Les Neuf ont voulu qu’il y ait de la pierre au sommet, même si c’est plus lourd que la brique. Pourquoi ? Ils l’ont écrit noir sur blanc : “Parce que cela sera plus beau comme ça.” »

Prochain épisode Place de Trieste (Frioul-Vénétie julienne)

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