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Christine de Pizan, de dame du Moyen Age à icône féministe

Miniature du XVe siècle avec un portrait de Christine de Pizan. SELVA / LEEMAGE Aureliano Tonet

Femmes artistes oubliées 4 | 6 Figure de la littérature médiévale, l’Italo-Française a été pendant longtemps remisée dans les recoins de l’histoire. Pourtant, elle avait, dès la fin du XIVe siècle, combattu l’invisibilisation des femmes et consacré ses derniers vers à Jeanne d’Arc, sa contemporaine

PORTRAIT

L’hiver 2018, une dame du Moyen Age a pointé le bout de son hennin sur le mur d’un immeuble turinois. Couleurs vives, traits stylisés, la fresque représente Christine de Pizan, choisie par la street-artiste Camilla Falsini et le torréfacteur Lavazza pour symboliser la « parité entre les genres ». Depuis mai, la même coiffe à double corne ombrage la Biennale de Venise : le pavillon italien expose les travaux posthumes de la performeuse Chiara Fumai, eux aussi inspirés, de manière plus occulte, par la femme de lettres, née vers 1364, sur la lagune. Christine de Pizan étend les fils de sa cornette jusqu’en région parisienne, où elle a vécu de 1369 à sa mort, vers 1430 : il y a peu, les passagers du métro ont aperçu son nom tricoté sur les grilles de la station Colonel-Fabien.

Un détour par les réseaux sociaux suffit à mesurer l’aura croissante de l’auteure. Sur Instagram, le hashtag #depizan renvoie à une tripotée hétéroclite de tributs et de tribus : on y trouve Lady Christine dessinée sur des ongles écossais, tatouée sur des peaux australiennes, dansée sur des plateaux berlinois, citée sur des tee-shirts ibériques, brodée sur des canevas américains, chantée sur des scènes bataves. Synchrones, des youtubeuses lui consacrent des vidéos au titre évocateur : Etre féministe au Moyen Age, signée Virago, Gentes dames badass, postée par La Prof…

  • renvoyer à: 涉及
  • une tripotée de: 一群
  • hétéroclite: 光怪陆离的
  • tributs:
  • tribus: 部落
  • broder: 编织
  • canevas: 帆布

La voilà héroïne de films, romans, contes pour enfants, bandes dessinées. Les biographies prolifèrent – celle de Françoise Autrand, parue, en 2009, chez Fayard, fait autorité. La surenchère gagne les chercheurs, qui révisent leurs hiérarchies. L’Advision Christine (1404) serait « le premier récit autobiographique en langue française », selon la médiéviste Anne Paupert. L’universitaire Maite Munoz la rapproche de l’archiduchesse de la SF féministe, Margaret Atwood. Avec Le Livre des faits d’armes et de chevalerie (1410), Pizan serait même « la mère du droit international », certifie la juriste Maria Teresa Guerra Medici. La Bibliothèque nationale de France (BNF), qui détient moult manuscrits, multiplie les tables rondes. Cerise sur le rondeau, son recueil Cent ballades d’amant et de dame vient d’intégrer la prestigieuse collection « Poésie » de Gallimard…

Longtemps, Pizan fut remisée dans les recoins de l’histoire littéraire. Après sa mort, ses textes sont anonymisés – voire attribués à des hommes. Si bien que, quand elle est redécouverte par quelques historiens téméraires, tels Raymond Thomassy ou Rose Rigaud, il y a un peu plus d’un siècle, elle jouit d’une réputation médiocre. « Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, au reste un des plus authentiques bas-bleus qu’il y ait eu dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteures », pérore ainsi le critique Gustave Lanson (1857-1934). Son retour en grâce, elle le doit au Deuxième Sexe (1949), le best-seller de Simone de Beauvoir : « Pour la première fois, on voit une femme prendre la plume pour défendre son sexe », atteste le « Castor ». Elle se réfère à la querelle dite « du Roman de la rose », qui vit Pizan s’élever contre la misogynie du poème écrit, entre 1230 et 1280, par Guillaume de Lorris et Jean de Meung.

  • être remisée dans les recoins de l’histoire littéraire: 被打入文学史的冷宫。
  • téméraires: 大胆的,勇猛的
  • bas-bleus (贬)女才女
  • pérorer 高谈阔论
  • prendre la plume: 提笔
  • misogynie: 仇恨妇女

La phrase fait des émules : dans les années 1970, la physicienne Annie Sugier, figure du Mouvement de libération des femmes, choisit pour pseudo Annie de Pizan. Mais c’est aux Etats-Unis, où les élites boivent les écrits de Beauvoir, que l’étoile de l’Italo-Française resplendit le plus vivement. En 1979, la plasticienne Judy Chicago l’invite à sa Dinner Party, une œuvre qui réunit trente-neuf femmes illustres autour d’une table à manger.

Dix ans plus tard, à New York, pour la journée des femmes, une banderole flotte sur un fronton de l’université Columbia : le nom de Christine de Pizan y côtoie celui de six auteures, dont Emily Dickinson et Virginia Woolf. « L’engouement des Américains a coïncidé avec l’essor des gender studies, précise le linguiste franco-italien Andrea Valentini. Deux sociétés de chercheurs travaillent sur Pizan, de part et d’autre de l’Atlantique : il faut reconnaître que l’américaine est plus active que l’européenne, même si nous venons d’organiser notre dixième colloque, en juin, à la Sorbonne nouvelle. »

  • banderole
  • fronton
  • engouement: 迷恋

Pruderie supposée

Ce hiatus trouverait en partie sa source dans la pruderie supposée de la femme de lettres – réputation sur laquelle les Américains seraient moins regardants que les Européens. En outre, son adhésion aux normes médiévales a pu rebuter les féministes les plus « structuralistes ». De son mariage arrangé avec un notaire picard « bel et plaisant », elle dit : « A mon gré je n’aurais pas voulu mieux. » Et d’enjoindre, dans La Cité des dames (1405) : « Ne vous indignez pas d’être soumises à vos maris, car ce n’est pas toujours dans l’intérêt des gens que d’être libres. »

  • hiatus: 空白
  • regardant
  • mariage arrangé: 包办婚姻

Gare aux anachronismes, alertent toutefois Thérèse Moreau et Eric Hicks dans l’introduction de l’ouvrage : « Il était impossible à Christine (…) d’éviter nombre de stéréotypes (…) de son époque. (…). L’ambivalence de l’écrivaine reflète une situation sociale qui s’imposait à elle comme immuable. (…) Le patriarcat est ainsi mis hors de cause, parce qu’il a été voulu par Dieu. »

Mais, c’est parce que certains de ses vers riment avec notre époque que Pizan en est devenue l’icône. Un écho amplifié par les réseaux sociaux, où dominent les approches fragmentaires – jusqu’à faire d’elle, un peu prestement, une précurseuse de #metoo. « Ne sois déceveur de femmes/Honore-les, ne les diffame/Contente-toi d’en aimer une/Et ne prends querelle à aucune (…) Fais-toi craindre de ta femme à point/Mais garde-toi de la battre point », conseille-t-elle à son fils.

Si Pizan se trouve en France, ce pays qu’elle aime « d’un cœur aimant », c’est grâce à Charles V, qui a pris pour conseiller son père, un astrologue, médecin et diplomate bolonais. Or Christine ne supporte pas que le roi s’entoure d’un « club » d’intellectuels chantant les louanges du Roman de la rose : « Toutes êtes, serez et fûtes/De fait ou de volonté, putes », y est-il écrit, entre autres gauloiseries. Lisez plutôt La Divine Comédie, leur conseille-t-elle, « cent fois mieux composée ».

« Qui sont les femmes ?, interpelle-t-elle. Qui sont-elles ? Sont-ce serpents, loups, lions, dragons, guivres ou bêtes dévorantes, ennemies de la nature humaine ?… Et, par Dieu, ce sont vos mères, vos sœurs, vos filles, vos femmes et vos amies. Elles sont vous-mêmes et vous êtes elles-mêmes. »

Féminisation des noms

En parcourant La Cité des dames, Camilla Falsini a été marquée par l’histoire de ces Lombardes qui, pour repousser des hommes sur le point de les violer, s’enduisent de graisse de carcasse de volaille putride : « Les passages qui dénoncent les violences faites aux femmes m’ont donné envie de représenter cette écrivaine, encore trop méconnue », reconnaît la street-artiste romaine. Alors que Christine n’a que 24 ans, son mari est foudroyé par la peste ; héritant de ses dettes, la veuve brave procès, calomnies et autres « rigolages de certains remplis de vin et de graisse ». Avec sa plume, elle doit faire vivre ses trois enfants, sa mère, sa nièce : « Je suis trois fois double », comptabilise-t-elle – six siècles avant qu’on ne parle de « charge mentale ». Pizan assimile la mort de son mari à un naufrage, qui l’oblige à se muer en capitaine : la voici « vrai homme devenue », ose-t-elle, dans des accents presque gender fluid.

Quant à la féminisation des noms de fonction, elle pourrait en être l’une des arrière-grands-mères : « Elle n’hésite pas à employer des formes féminines toutes les fois que ses textes, qui mettent en scène un grand nombre de personnages féminins, le demandent, détaille le linguiste Andrea Valentini. On trouve sous sa plume des mots tels que “procureresse”, “administreresse”, “clergesse”, “ordonneresse”, “gouverneresse″… »

Sororité, lutte contre l’invisibilisation des femmes, éloge de leur puissance : ses combats restent bel et bien actuels. En 1429, retirée dans un couvent, à Poissy, pour fuir la guerre civile, elle consacre ses derniers vers à Jeanne d’Arc, sa contemporaine : « Hé ! Quel honneur au féminin sexe », s’exclame-t-elle. Dans son chef-d’œuvre allégorique, La Cité des dames, elle compile les histoires d’une centaine de femmes, qu’elle emprunte à Boccace et à la Bible : des Amazones à la Vierge Marie, toutes sont exemplairement fortes et vertueuses. Une fois déblayées les « pierres noires » de la misogynie, ces récits constituent les « pierres blanches » avec lesquelles elle bâtira sa citadelle, aiguillée par Dame Raison, Dame Droiture et Dame Justice.

Premier panthéon féminin écrit par une femme, La Cité des dames ne pouvait que résonner avec ce début de millénaire, qui voit fleurir les anthologies féministes. Parmi elles, Ecrits féministes (2010, Flammarion) ou Ni vues ni connues (2017, Hugo Doc.) mettent en lumière son plaidoyer en faveur de l’instruction des filles. Christine de Pizan regrettait que, du « trésor de grand savoir » dont disposait son père, elle n’ait recueilli que « miettes », « raclures », « gouttelettes » ; c’est que sa mère, déplore-t-elle, avait voulu l’« occuper en filasses, selon l’usage commun ».

Pour les écolières du XXIe siècle, la lecture a supplanté la couture. En 2011, Christine de Pizan a été inscrite au programme du bac ; en 2017, de l’agrégation. Mais peu d’établissements portent son nom. L’un d’eux, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), est en rénovation. Dame Christine, qui comparait l’intelligence à une « pioche », n’y aurait-elle pas vu le meilleur des augures ?

Prochain article Kay Sage, peintre surréaliste

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