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Le Royaume-Uni, champion de la reconnaissance faciale

Une caméra filme les passants dans le quartier de King’s Cross, à Londres, le 16 août. TOLGA AKMEN/AFP Cécile Ducourtieux

En quelques années, et en toute discrétion, le pays est devenu l’un des plus en pointe dans cette technologie. Les logiciels, désormais dotés capacités de surveillance de masse inégalées, inquiètent les défenseurs des libertés individuelles

LONDRES - correspondante

Beaucoup d’usagers de l’Eurostar connaissent King’s Cross Saint Pancras. La gare terminus par laquelle ils débarquent à Londres se situe au cœur de ce quartier en pleine ébullition. Google y a déplacé son siège, la fameuse école d’art Central Saint Martins se trouve à deux pas, comme la boutique de souvenirs Harry Potter devant laquelle les fans du petit sorcier patientent dans la file d’attente pour s’offrir une réplique de son écharpe ou un selfie devant l’entrée du quai 9 3/4 d’embarquement vers Poudlard.

Personne, avant des révélations du Financial Times, mi-août, ne soupçonnait qu’en ce lieu grouillant de monde une expérience de reconnaissance faciale était menée. Depuis quand, dans quel objectif et avec combien de caméras activées ? Mystère. Interrogée par le quotidien britannique, Argent, l’agence chargée de la mise en valeur du site, s’est contentée d’affirmer que la technologie « vise à assurer la sécurité du public ». Jointe quinze jours plus tard, une porte-parole de l’agence ajoute : « King’s Cross collabore activement avec les bureaux [du régulateur britannique des données personnelles] Information Commissioner’s Office [ICO]. »

Ce dernier a en effet annoncé l’ouverture d’une enquête, dès la publication de l’article du quotidien économique. « Scanner les visages des gens quand ils vaquent en toute légalité à leurs activités quotidiennes, avec l’objectif de les identifier, peut représenter un danger potentiel pour la vie privée, et cela doit tous nous concerner, a déclaré, mi-août, Elizabeth Denham, la patronne de l’ICO, dans un communiqué. Spécialement si ces technologies sont utilisées sans que les gens soient tenus au courant ni n’en comprennent le fonctionnement. »

D’autres révélations, toutes aussi troublantes, ont suivi au cœur de l’été. Canary Wharf, l’énorme quartier d’affaires de l’est de Londres, serait lui aussi sur le point de s’équiper, toujours selon le Financial Times. Le 16 août, l’ONG Big Brother Watch listait les lieux, un peu partout au Royaume-Uni, où la technologie était désormais utilisée, à l’insu de « millions de consommateurs » : « Il s’agit d’une vraie épidémie », concluait l’association londonienne.

50 visages à la minute

Des essais ont ainsi été menés en 2018 dans l’enceinte du Meadowhall, à Sheffield, l’un des plus vastes centres commerciaux du nord de l’Angleterre. Mais aussi au Trafford Center de Manchester, un autre temple du shopping, qui a potentiellement pu viser 15 millions de personnes. A Birmingham, le centre de conférences Millennium Point est également concerné, tout comme des casinos et des maisons de paris (la chaîne Ladbrokes). Plus surprenant, le Word Museum, à Liverpool, a utilisé la technologie en 2018, au sein d’une exposition consacrée au premier empereur de Chine et à son armée de terre cuite.

Fin août, le Sunday Times racontait encore que Manchester City, le club de Premier League, comptait lui aussi utiliser la technologie pour limiter les files d’attente les jours de match à l’entrée de l’Etihad Stadium. Fournie par la société texane Blink Identity, elle permettrait de scanner 50 visages à la minute et de distinguer les détenteurs de billets des autres.

En quelques années, et en toute discrétion, le Royaume-Uni est devenu l’un des pays du monde les plus en pointe dans cette technologie permettant d’identifier automatiquement des personnes à partir de captures de leur visage. Les logiciels impliqués ont tant progressé qu’ils inquiètent au plus haut point les défenseurs des libertés individuelles pour leurs capacités de surveillance de masse inégalées. Surtout quand les caméras de reconnaissance sont couplées à d’énormes bases de données de visages enregistrés. Les médias occidentaux ont rapporté, début 2019, que la Chine en faisait usage à l’encontre des populations musulmanes ouïgoures.

C’est d’abord la police britannique, qui, ces trois dernières années, a procédé à de nombreux tests, notamment la police du Grand Londres (lors des carnavals de Notting Hill en 2016 et en 2017) et la police du Pays de Galles du Sud. Officiellement, pour améliorer la sécurité des citoyens britanniques. Mais, désormais, nombre d’opérateurs privés s’y mettent, en toute impunité. « En principe, les caméras dotées d’un système de reconnaissance faciale scannent les visages, puis les confrontent à des bases de données, explique Pete Fussey, professeur de sociologie à l’université d’Essex. Le problème, c’est que, bien souvent, nous ignorons de quelles bases de données il s’agit et quel est le véritable objectif de la surveillance [commercial ? sécurité ?]. En grande partie parce que ces technologies sont vendues à des sociétés privées qui les déploient dans des espaces privés. »

Comment un pays réputé pour son absence de carte d’identité peut-il être à ce point en pointe ? L’énorme réseau de caméras de vidéosurveillance déjà existant (les « CCTV ») aide considérablement au déploiement de la nouvelle technologie. Londres en compte ainsi 420 000 dans le métro, les écoles, les supermarchés, les entrées d’immeuble… Grâce à elles, la capitale britannique est la ville au monde la plus surveillée après Pékin (470 000 caméras), selon une étude du think tank américain Brookings Institution datant de 2017. « La reconnaissance faciale est pour l’essentiel une technologie logicielle, elle peut donc être installée sur les caméras existantes. Pour bien fonctionner, elle nécessite cependant une haute qualité d’optique, donc elle est souvent utilisée avec des caméras haut de gamme », précise néanmoins Pete Fussey.

« Grande complaisance »

Ces caméras ont été déployées massivement à partir des années 1990, notamment pour prévenir les attentats de l’Armée républicaine irlandaise. Le réseau s’est densifié après les attentats de Londres de 2005. « Il y a une contradiction dans notre pays. D’un côté, nous sommes très fiers de notre état de droit et des libertés publiques, mais, d’un autre côté, nous avons une grande complaisance pour le risque de leur érosion. Il semble qu’aujourd’hui il n’y ait pas d’autre pays, à part la Chine, qui fasse une utilisation aussi inconsidérée de la reconnaissance faciale », déplore Silkie Carlo, directrice de Big Brother Watch.

Qu’en pensent les citoyens, pour la plupart dans l’ignorance de ces expériences tous azimuts ? Le seul sondage sérieux, encore que très restreint, date de mai. Il a été mené par le London Policing Ethics Panel (un organe indépendant censé organiser le dialogue entre la police de Londres et ses habitants), auprès d’un panel de 1 092 Londoniens. Que révèle-t-il ? Un peu plus d’un tiers seulement des personnes interrogées s’inquiètent des expérimentations menées par la police du Grand Londres depuis 2016. Mais la préoccupation monte chez les jeunes (16-24 ans), les habitants « d’origine asiatique ou noire ». Et 38 % des jeunes du panel déclarent qu’ils éviteraient de participer à une manifestation si la police y utilisait la reconnaissance faciale. Hannah Couchman, membre de l’association britannique Liberty, en est convaincue : « Le public est de plus en plus concerné. Le fait que San Francisco, en Californie, aux portes de la Silicon Valley, ait choisi d’interdire l’usage de la reconnaissance faciale est un signal important. » Les militants sont d’autant plus inquiets qu’au Royaume-Uni la technologie prospère en l’absence de tout cadre juridique spécifique. Les lois existantes ne sont pas adaptées, estime Daragh Murray, chercheur, comme M. Fussey, au Centre des droits humains de l’université d’Essex. « Le règlement européen RGPD s’applique au traitement des données privées, comment elles sont stockées ou partagées. Il ne porte pas sur le fait de savoir s’il est approprié ou non d’utiliser la reconnaissance faciale. »

Donner aux citoyens le droit de ne pas être « flashé » par des caméras biométriques ? La Commission européenne y réfléchit, assurait le Financial Times, fin août. C’est illusoire, estime M. Murray : comment s’exclure volontairement d’une expérimentation de reconnaissance faciale, quand elle est pratiquée dans un lieu public comme King’s Cross ? A part en évitant le quartier ou en dissimulant systématiquement son visage ? « Pour que les citoyens soient protégés, la loi ne doit pas viser à leur donner un droit individuel de retrait, mais à encadrer les pratiques des acteurs choisissant de déployer cette technologie », explique M. Murray. Liberty et Big Brother Watch prônent une interdiction totale dans les lieux publics.

Encore faudrait-il que les politiques s’en mêlent. Mais, au pays du Brexit, « les députés n’ont pas le temps pour des débats sérieux à Westminster », déplore Silkie Carlo. Certains ont émis des réserves, comme la chef du Parti vert, Caroline Lucas, et le conservateur David Davis. En attendant qu’ils prennent le sujet à bras-le-corps, c’est la justice qui pourrait trancher. Pour la première fois, un cas a été porté devant les tribunaux. Ed Bridges, un résident de Cardiff (Pays de Galles), a déposé plainte en mai contre la police du Pays de Galles du Sud, auprès d’un tribunal local, après avoir été flashé durant une manifestation contre le commerce des armes.

PLEIN CADRE

20190904-p16-facial.txt · 最后更改: 2019/09/04 10:15 由 40.137.92.98