用户工具

站点工具


20190904-p16-khat

Le khat, or vert de l’Ethiopie

Émeline Wuilbercq

Trois millions d’Ethiopiens cultivent la plante connue pour ses effets stimulants, dont le prix, fixé localement, augmente sans cesse et a même dépassé, à l’automne 2018, le café, comme principal produit d’exportation en valeur

REPORTAGE

ADDIS-ABEBA (ÉTHIOPIE) - correspondance

Ermias Bogale est pressé. Il part ce matin en direction de Djidjiga, dans l’est de l’Ethiopie. En temps normal, ce trajet d’une centaine de kilomètres dure une heure et demie depuis la ville d’Aweday. Mais le trentenaire, petite barbiche et sourire taquin, n’hésite pas à appuyer sur l’accélérateur pour s’y rendre « en cinquante-cinq minutes ». La marchandise qu’il transporte doit être fraîche, car, brûlée par le soleil, elle ne pourrait pas être consommée. Le coffre de son pick-up est chargé de sacs de chantier pleins à craquer. A l’intérieur, une plante sacrée en Ethiopie, mais aussi au Yémen, à Djibouti, en Somalie, au Kenya ou en Israël : le khat.

Drogue illégale aux Etats-Unis, au Canada et dans la plupart des pays européens, cet arbrisseau dont les feuilles au goût amer sont mâchées pour leur effet stimulant, comme celles de coca dans les Andes, est consommé en grandes quantités dans ce pays de 110 millions d’habitants. L’Ethiopie est d’ailleurs le premier producteur mondial. La pratique consistant à « brouter » du khat pendant des heures jusqu’à ce qu’il devienne une grosse boule déformant la joue remonte au moins au XIVe siècle. Autrefois, la plante était plutôt utilisée lors de rites traditionnels et religieux. Sa consommation est désormais plus récréative : le khat se consomme indépendamment de l’âge, du genre, de l’appartenance ethnique, sociale et religieuse.

Dans les campagnes, les fermiers en consomment pour se donner du courage avant d’aller cultiver leurs champs. Dans les villes, les étudiants pensent que le khat accroît leur productivité, tandis que les chômeurs, souvent des jeunes, en consomment à défaut d’avoir un autre passe-temps. Ces vingt dernières années, la production et la consommation ont augmenté de manière significative en Ethiopie. Selon l’administration, plus de la moitié des personnes âgées de 15 à 49 ans en consommeraient.

La demande est aussi forte à l’extérieur du pays : au cours des dix dernières années, le volume de khat expédié hors des frontières a plus que doublé, passant de 22,4 millions à 48,8 millions de kilos. D’octobre à novembre 2018, la plante a même dépassé le café en tant que principal produit d’exportation en valeur. Elle a rapporté 107 millions de dollars (97,4 millions d’euros) en un mois, selon le ministère du commerce et de l’industrie, soit le double de celle du café.

Véritable or vert de l’Ethiopie, cette manne financière génère des devises étrangères dont le pays manque cruellement. A tel point que les considérations sanitaires sont peu prises en compte. Pourtant, les personnes consommant du khat de manière excessive sont exposées à des problèmes gastro-intestinaux, cardio-vasculaires, urinaires et même à des troubles psychotiques.

Le jeune Hamza Adem, frêle trentenaire qui présente des troubles mentaux, est arrivé enchaîné à l’hôpital public de Diré Daoua, à 450 kilomètres à l’est de la capitale, Addis-Abeba. « Je suis fatigué de m’occuper de lui, de le contrôler pour qu’il ne lève pas la main sur les autres », dit son frère aîné, Mohammed. Pour lui, c’est la marijuana qui est responsable de la folie d’Hamza. Mais, pour le psychiatre de l’hôpital, Henok Nega, « dans l’est de l’Ethiopie, les problèmes de santé mentale sont davantage causés par une consommation excessive de khat que par autre chose », même s’il admet que le lien de cause à effet doit encore être prouvé scientifiquement.

En Ethiopie, la production, la commercialisation et la consommation du khat ne sont pas réglementées par le gouvernement central, contrairement à l’alcool et au tabac. Si des efforts ont été faits pour contrôler les lieux privés de mastication du khat, et si certains Etats fédérés comme la région septentrionale du Tigré souhaiteraient plus de contrôle, la position officielle éthiopienne est ambiguë.

Fin 2015, le ministère de la santé prévoyait, dans son « plan de transformation du secteur de la santé », de réduire de 35 % la prévalence de la consommation actuelle de khat chez les personnes de 15 ans et plus, dans les cinq ans. Mais le ministère du commerce et de l’industrie pratique plutôt la politique du « nous n’encourageons pas, mais nous ne décourageons pas non plus le marché », explique Zerihun Mohammed, chercheur au think tank éthiopien Forum for Social Studies.

18 types de « métiers »

A Aweday, le chauffeur Ermias Bogale gagne 2 000 birrs (environ 62 euros) par jour pour deux allers-retours vers Djidjiga. C’est deux fois plus que le salaire mensuel d’un ouvrier débutant dans une usine textile. « Les gens d’ici sont très riches, regardez ! », dit-il en rigolant, en montrant les commerçantes aux robes amples et voiles colorés, installées à l’arrière de son pick-up – qui ont dans les mains un sac en plastique rempli de liasses –, avant de démarrer en trombe. Il faut faire vite : les effets stimulants de la plante disparaissent en moins de quarante-huit heures après la récolte.

Aweday est l’une des plaques tournantes du khat en Ethiopie. Des millions de birrs sont échangés quotidiennement. De jour comme de nuit, pick-up et camions filent à toute vitesse vers Djibouti, la Somalie et l’une de ses provinces, le Somaliland, où 60 000 kilos de khat sont exportés chaque jour, ce qui en fait la première destination d’export, d’après Céline Lesourd, anthropologue au Centre national de la recherche scientifique et auteure de Puissance khat. Vie politique d’une plante stimulante (Presses universitaire de France, 400 pages, 23 euros).

Ici, plus que par la prière, la vie est rythmée par cet or vert. Il se transporte sur la tête, dans des brouettes ou dans des tuk-tuks, les tricycles motorisés. Des immeubles, parfois encore en construction, sont dévolus à la préparation des fagots et au broutage, lorsque le travail est terminé – et même pendant. Dans les petites ruelles pavées exhalant des odeurs de beignets et de foul, un plat épicé à base de fèves, le va-et-vient des hommes et des femmes est incessant : ça se bouscule, ça négocie, ça bavarde bruyamment en attendant les acheteurs.

Les chèvres broutent la montagne de branchages et de feuilles abîmées de khat, que des dizaines de personnes nettoient inlassablement. Ces dernières sont seulement l’un des maillons d’une chaîne de valeur dans laquelle dix-huit types de « métiers » seraient impliqués, selon Dessie Gessesse, auteur de Favouring a Demonised Plant : Khat and Ethiopian Smallholder-Enterprises (Current African Issues, 2013, non traduit) : des chauffeurs, des grossistes, des détaillants, des emballeurs ou des producteurs, etc., de plus en plus nombreux.

Ils seraient environ trois millions à cultiver du khat. Entre 2000 et 2015, la superficie des fermes a augmenté de 160 %, et la production de 246 %, allant bien au-delà de l’Est éthiopien. Certains ont préféré abandonner d’autres cultures vivrières, et même le café, menacé par le réchauffement climatique et la déforestation, au profit de cette plante qui se récolte jusqu’à trois à quatre fois par an et rapporte six fois plus d’argent, selon le chercheur éthiopien Ezekiel Gebissa.

« Arme de contrôle social »

« Le prix du khat est en augmentation permanente. Il est fixé localement, tandis que le cours du café est fluctuant, indexé sur des cotations mondiales. Quand on voit la difficulté des paysans éthiopiens à vivre et à survivre, on peut comprendre qu’ils préfèrent cultiver du khat, pas seulement pour une question de rentabilité financière, mais aussi parce que c’est la survie assurée », explique Mme Lesourd.

Que deviendraient-ils si le khat était régulé ? La contrebande, qui existe déjà, exploserait-elle ? « Il faudrait mettre en place une politique visant à prendre en compte les producteurs et les commerçants, et à leur proposer une alternative, sinon cela ne fonctionnera pas », estime Zerihun Mohammed, pour qui la meilleure solution serait de contrôler la demande. « Le gouvernement doit également trouver des solutions pour occuper les jeunes, afin de les protéger des effets du khat. » Lequel entraîne la léthargie des consommateurs et représente, de ce fait, un frein au développement. Circonstance aggravante, c’est aussi une drogue de passage vers d’autres substances, comme la marijuana, le tabac et l’alcool.

« La consommation abusive de khat pose problème, mais l’Etat n’y voit pas d’inconvénient, car il s’agit d’une arme de contrôle social qui permet d’éviter tout risque potentiel de contestation », ajoute Mme Lesourd. Ainsi, pendant que les gens « khatent » à Diré Daoua ou ailleurs, et tant que ce marché crée des emplois et des revenus, il ne se passe rien. « L’Etat est pris dans une ambiguïté permanente entre les aspects économique et politique. Comment faire pour réguler cette manne financière qui ne doit pas lui échapper ? Et en même temps, comment peut-il, ou non, à travers la consommation de khat, contrôler la population ? » Une interdiction serait de nature à déclencher une crise sociale difficile à maîtriser, compte tenu de l’instabilité politique actuelle.

« Quand on broute, on n’a pas envie de faire la guerre », dit en plaisantant Idriss Aden, qui exporte jusqu’à 1 500 kilos de khat par jour depuis Diré Daoua vers Djibouti, par le biais d’une société relais djiboutienne, la Sodjik. Dans son salon spacieux, où quelques amis sont venus parler affaires et « brouter » sur des tapis, il rêve d’un marché plus moderne, de camions frigorifiques, de cultures sans pesticides, d’études sur les habitudes des consommateurs, pour faire fructifier son business. L’interdiction du khat ? Il n’y pense même pas. En revanche, il a l’espoir que les marchés européen et américain soient de nouveau ouverts. « Le khat n’est pas dangereux !, déclare-t-il, désinvolte. Les gens, là-bas, fument bien des cigarettes ! »

PLEIN CADRE

20190904-p16-khat.txt · 最后更改: 2019/09/04 14:38 由 40.137.92.98