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Nie Yuanzi

Brice Pedroletti

Figure de la Révolution culturelle

Son nom est indissociable de la Révolution culturelle : le dazibao – une affiche écrite en gros caractères – dont elle fut l’une des sept signataires (en réalité le premier nom sur la liste et le seul que l’histoire a retenu) et qui fut collé, le 25 mai 1966, sur le mur extérieur du principal réfectoire de l’université de Pékin marqua le coup d’envoi de la vaste entreprise de démolition du Parti communiste voulue par Mao Zedong. Nie Yuanzi est morte le 28 août à l’hôpital de l’université de Pékin à l’âge de 98 ans. La presse chinoise a passé sa mort sous silence.

En cette année 1966, le fondateur de la République populaire est persuadé que la direction du parti veut l’écarter et le rendre responsable du désastre de la grande famine du début des années 1960, suivant ainsi le modèle de la déstalinisation mise en œuvre par Khrouchtchev en Union soviétique dix ans plus tôt. Alors secrétaire du Parti communiste du département de philosophie de la prestigieuse université de Pékin (Beida), Nie Yuanzi, qui a alors 45 ans, est une gauchiste dont la carrière est en berne : elle est censée être mutée en raison d’une vendetta politique ratée contre le président de Beida, un an auparavant.

Le dazibao qu’elle rédige avec des collègues dénonce les « manigances » de Lu Ping, le président de l’université, et de sa direction, pour dévoyer la Révolution culturelle prolétarienne de Mao. Lu Ping est en effet sous la protection de Peng Zhen, le chef du parti de Pékin, qui devient alors la première cible d’importance de Mao dans cette campagne qu’il mène depuis Shanghaï contre les « révisionnistes » au sein du parti.

« Exterminer les révisionnistes »

Nie Yuanzi rédige le dernier paragraphe du dazibao, où elle appelle les camarades à « exterminer résolument, complètement et totalement tous les révisionnistes à la Khrouchtchev » et à « tenir haut le drapeau rouge de la pensée Mao Zedong… » Dans La Dernière Révolution de Mao : histoire de la Révolution culturelle. 1966-1976 (Gallimard, 2009), l’historien britannique, Roderick MacFarquhar, mort en février, identifie Nie Yuanzi comme la personne de confiance que contacte la femme de Kang Sheng, le chef des services secrets chinois et l’homme des basses œuvres au service de Mao, dans son entreprise d’agitation politique au cœur du campus.

  • tenir haut le drapeau rouge de la pensée Mao Zedong: 高举毛泽东思想的红旗

Celle-ci aboutit au chaos : des centaines de dazibaos apparaissent, soit pour critiquer la direction de l’université, soit pour dénoncer les gauchistes. Mais c’est le verdict du leader chinois qui pèse dans la balance, explique MacFarquhar : Mao désigne, le 1er juin, le dazibao de Nie Yuanzi comme « le manifeste de la Commune de Pékin » (en référence à celle de Paris), un document « très important, à diffuser dans son intégralité » : « C’est le début de la destruction de la place forte réactionnaire qu’est l’université de Pékin », déclare Mao.

Bouc émissaire

  • 替罪羊

Le texte au vitriol de Nie Yuanzi est repris par Le Quotidien du peuple et la radio : ce coup de semonce ouvre la phase la plus destructrice de la Révolution culturelle. Les écoles sont fermées. Des hordes de gardes rouges qui se réclament du Grand Timonier s’attaquent aux enseignants et aux cadres du parti dans un déchaînement de violence. On parlera d’« août rouge » (1 800 morts, rien qu’à Pékin). Après ce dazibao, Nie Yuanzi devient une sorte de célébrité. Elle est reçue par Mao, qui la charge, en juin, de former un comité de la Révolution culturelle au sein de Beida – autrement dit, un nouveau centre de pouvoir pour remplacer la direction déchue.

Nie Yuanzi sera toutefois mise au placard dès 1968, comme elle le raconte dans un témoignage au Monde en juin 2006 : « J’ai ensuite été arrêtée et placée en isolement durant un an dans une pièce glaciale aux fenêtres obstruées par des planches et des journaux, où je n’avais que le droit d’être immobile, debout, assise ou couchée, sans jamais pouvoir me déplacer. Plus tard, j’ai été envoyée en camp de détention dans la province du Jiangxi. La femme de Mao, Jiang Qing, m’accusait d’être une contre-révolutionnaire ! »

En 1978, après le retour de Deng Xiaoping au pouvoir, Nie Yuanzi est un bouc émissaire tout trouvé : « Il a voulu se venger en me faisant de nouveau emprisonner. En 1983, j’ai été condamnée à dix-sept ans de prison. J’en suis sortie en 1986, car les années précédentes en détention ont été comptabilisées », poursuit-elle. Nie Yuanzi niera toujours avoir pris part à des violences. La Révolution culturelle a fait entre 1,5 et 3 millions de victimes de 1966 à 1976, selon les historiens.

Née le 5 avril 1921 dans la province du Henan, la plus jeune de sept enfants, Nie Yuanzi entre au parti, alors une organisation clandestine, en 1938, et part s’installer dans la base de Yan’an, le quartier général des forces maoïstes. Spécialiste de marxisme-léninisme, elle rejoint l’université de Pékin en 1960 et devient secrétaire du parti du département de philosophie en 1963. « J’ai accompli une seule chose dans la Révolution culturelle : prendre la tête de la rédaction de ce dazibao, a-t-elle déclaré, en 2016, sur le site en chinois du New York Times. Ce dazibao m’a apporté une renommée et une notoriété extraordinaires, mais également une douleur et des tourments sans fin pour le reste de ma vie. »

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