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Tunisie, la crise d’identité d’Ennahda

Affiche électorale d’Abdelfattah Mourou, candidat d’Ennadha au scrutin présidentiel, à Tunis, le 2 septembre. ZOUBEIR SOUISSI/REUTERS Frédéric Bobin

A l’approche des élections, le parti est engagé dans une mue doctrinale

  • mue: 换羽

ANALYSE

TUNIS - correspondant

Par petites touches, les mots changent. La lexicologie d’Ennahda, le parti tunisien issu de la matrice islamiste, en dit long sur une mutation en cours dont l’enjeu – l’avenir de l’islam politique – dépasse très largement les frontières de la Tunisie. Quand Abdelfattah Mourou, le candidat d’Ennahda au scrutin présidentiel, dont le premier tour aura lieu le 15 septembre, confesse, lors d’une rencontre avec des correspondants étrangers à Tunis, qu’il souhaite requalifier sa famille politique en « parti conservateur », sans référence religieuse particulière associée au label, le geste n’est pas anodin.

  • matrice: matrix。矩阵
  • anodin: 微不足道。

Il témoigne d’un aggiornamento qui s’approfondit d’année en année sous la pression d’un environnement, national et régional, moins favorable à l’islam politique que ne l’ont été les lendemains immédiats des « printemps arabes » de 2011. En Tunisie, la participation d’Ennahda au pouvoir sans discontinuer depuis la révolution – en partenaire majoritaire (2012-2013) ou minoritaire (2015-2019) de coalitions gouvernementales – a accusé cette propension au pragmatisme.

  • aggiornamento 天主教的宗教改革
  • des printemps arabes: 阿拉伯之春

Mais le prix à payer en est lourd : « une crise d’identité », écrit le politiste Hamza Meddeb dans une étude du Carnegie Middle East Center publiée le 5 septembre. Confronté à l’érosion de son socle historique – les classes populaires de la Tunisie intérieure –, alors que le ralliement de nouvelles couches sociales plus sécularisées du littoral urbain tarde à se manifester, Ennahda voit ses assises fragilisées. La perte du tiers de son électorat aux élections municipales de 2018 par rapport aux législatives de 2014 est l’une des manifestations de cette « crise d’identité ».

S’il reste malgré tout le premier parti tunisien, fort du principal groupe parlementaire à l’Assemblée, Ennahda le doit surtout à l’implosion de la famille dite « moderniste », coalisée en 2012 autour de Nidaa Tounès avant de se fragmenter après 2015. La capacité d’Ennahda de surmonter les défis de sa transformation doctrinale et sociologique sera l’un des enjeux du scrutin présidentiel, mais surtout des législatives prévues le 8 octobre.

Quête de respectabilité

M. Mourou, avocat au verbe truculent et aux postures souvent en décalage avec la ligne d’Ennahda, fait partie de ceux qui pensent que la réforme du parti doit être plus audacieuse encore. Certes, sa petite phrase sur la requalification du parti en « conservateur » – et seulement conservateur – n’exprime qu’une « position personnelle », précise-t-il. Mais il veut « ouvrir un débat au sein d’Ennahda » permettant de poursuivre une révision déjà bien engagée.

Lors de son dixième congrès, en 2016 à Hammamet, Ennahda avait franchi une étape importante en décidant de se « spécialiser » sur son statut de parti politique, découplé dès lors de la prédication religieuse qui avait été originellement sa spécificité. Ce changement de pied se traduisait par une reformulation de l’étiquette du parti. Le label « islamiste » était remplacé par celui de « démocrate musulman » dans une analogie revendiquée avec la « démocratie chrétienne » européenne.

Une telle réécriture de l’identité idéologique du parti procédait de la volonté de s’ajuster à un contexte démocratique tunisien de plus en plus adverse. La cristallisation d’un puissant courant d’opinion anti-islamiste en Tunisie dénonçant le laxisme, voire les ambivalences d’Ennahda – lors de son passage au pouvoir en 2012-2013 – à l’égard du salafisme radical avait imposé un tel recalibrage. Les nouveaux vents de la géopolitique régionale, marquée par le coup d’Etat ayant renversé, à l’été 2013, le président égyptien islamiste Mohamed Morsi, avaient hâté le processus. Ennahda cherchait à se protéger d’un retour de bâton répressif, du type de celui qu’il avait subi sous l’ère Ben Ali.

D’où sa nouvelle quête de respectabilité. Désormais, le parti affirmait avoir coupé le cordon ombilical avec l’internationale des Frères musulmans. Il prétendait s’être « tunisifié » en prenant acte de l’héritage de Habib Bourguiba – notamment sur la question des droits des femmes – que les mentors historiques de l’islamisme tunisien avaient pourtant jadis âprement combattu.

Si l’on en croit M. Mourou, l’entreprise de normalisation n’est pas close. La prochaine étape consisterait donc à embrasser un « conservatisme » générique sans référence religieuse. « Etre conservateur, précise-t-il, c’est mettre l’accent sur les valeurs, telles la famille ou la nation ». Nul besoin, selon lui, d’accoler l’adjectif « islamique » à ce conservatisme, car « les problèmes en Tunisie ne sont pas religieux, ils sont politiques, économiques ou sociaux ».

Rached Ghannouchi, le patron d’Ennahda, interrogé sur la proposition de M. Mourou, ne l’a pas récusée a priori, mais ne l’a pas entérinée à ce stade, précisant seulement : « Dans la réalité, nous sommes en effet un parti conservateur. » La réflexion sur l’abandon d’une référence religieuse dans la qualification du parti n’en est qu’à ses prémices.

Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Alors que la percée des candidats populistes au scrutin présidentiel – tels le patron de la chaîne de télévision Nessma ou le juriste Kaïs Saïed – mord à l’évidence sur un électorat historique d’Ennahda déboussolé, le parti semble se heurter à un « plafond de verre » dans les nouvelles catégories sociales qu’il convoite. Les classes moyennes et supérieures des grandes agglomérations, formées à l’école « moderniste » bourguibienne, restent globalement insensibles à son offensive de charme.

« Beaucoup d’hésitations »

« On est certes sorti de nos bases historiques de la Tunisie rurale pour prendre des positions sur le littoral urbain, mais on reste loin du compte, admet un dirigeant du parti. On continue de se heurter à beaucoup d’hésitations. » Une partie significative de l’opinion publique n’en finit pas, en effet, de douter de la sincérité de la mutation d’Ennahda, soupçonné de dissimuler un programme islamiste intact derrière une façade toilettée. « La difficulté d’Ennahda est de convaincre les Tunisiens que le parti a réellement changé, que son évolution ne relève pas que d’une manœuvre tactique », observe l’analyste Slaheddine Jourchi.

Ce fond de défiance permet à certaines franges de la mouvance dite « moderniste » de raviver le péril d’un cryptoislamisme, accusé d’influencer dans l’ombre l’appareil d’Etat. Le candidat anti-Ennahda le plus virulent dans cette campagne est Abir Moussi, une avocate nostalgique de l’ère Ben Ali. D’autres, comme Abdelkrim Zbidi, qui s’est mis en congé de son poste de ministre de la défense pour être candidat, menacent de rouvrir des enquêtes n’ayant jamais abouti. Il est notamment question des réseaux d’envoi de djihadistes tunisiens en Syrie durant la période de la « troïka » (coalition gouvernementale dominée par Ennahda en 2012-2013) et de l’existence d’une « organisation secrète » d’Ennahda s’étant livrée à des activités d’espionnage après la révolution.

L’activation de ce clivage autour de l’islamisme – ce qu’on appelle en Tunisie la « querelle identitaire » – avait dominé la précédente campagne électorale de 2014 et efficacement contribué à l’élection à la tête de l’Etat de Béji Caïd Essebsi (mort fin juillet), champion du camp « moderniste » alors fédéré par le parti Nidaa Tounès. Mais cette ligne de fracture a quelque peu perdu de sa pertinence depuis la coalition gouvernementale scellée en 2015 entre le parti et Ennahda, les deux adversaires de la veille désormais réconciliés sous la houlette de M. Essebsi.

Au-delà des éclats polémiques, les prétendants au pouvoir savent qu’ils devront compter avec Ennahda qui, malgré son affaiblissement dû à sa « crise d’identité », conserve suffisamment d’enracinement pour peser sur les équilibres parlementaires, et donc au sein de l’exécutif. Là est sa force par rapport à ses concurrents dont la structure partisane est plus faible.

Tant que le régime politique tunisien restera à dominante parlementaire, Ennahda peut espérer demeurer incontournable dans la formation des coalitions gouvernementales. D’où l’enjeu de l’avenir de la Constitution adoptée en 2014 et que les partisans d’un régime présidentiel voudraient amender. Ennahda s’y oppose déjà. « Nous sommes les sentinelles gardant le régime parlementaire en Tunisie », avertit le chef du parti, Rached Ghannouchi. Ennahda aurait en effet tout à perdre à une perspective de représidentialisation du régime s’ajoutant à sa « crise d’identité ».

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