用户工具

站点工具


20190911-p5-shenzhen

En Chine, Shenzhen fait de l’ombre à Hongkong

Frédéric Lemaître

Pékin veut transformer l’ancien village de pêcheurs en capitale de la high-tech

SHENZHEN (CHINE) - envoyé spécial

Shenzhen qui rit, Hongkong qui pleure. Alors que cette dernière est plongée au cœur d’une crise existentielle sans précédent, sa voisine, située en Chine continentale, juste de l’autre côté de la frontière, voit au contraire l’avenir en rose. Le dimanche 18 août, au moment même où plus d’un million et demi de Hongkongais manifestaient à nouveau contre le gouvernement local et contre Pékin, les autorités chinoises rendaient publique une décision prise par le comité central du Parti communiste chinois le 24 juillet : Shenzhen allait devenir « une zone pilote de démonstration du socialisme à la chinoise ». Certes, l’expression ne fait pas rêver. Sans doute à dessein. Car, à bien y regarder, il s’agit ni plus ni moins que de faire de Shenzhen le nouveau laboratoire du capitalisme à la chinoise.

Le calendrier est ambitieux : dès 2025, Shenzhen doit figurer parmi les villes les plus importantes au monde « pour la force de son économie et la qualité de son développement ». Et, dix ans plus tard, cette ville de 12 millions d’habitants doit devenir un « modèle national de développement de haute qualité et un centre d’innovation et d’entrepreneuriat reconnu mondialement ».

Pépites technologiques

En 1978, Deng Xiaoping avait choisi ce petit village de pêcheurs pour incarner l’ouverture du pays sur le monde. Le succès a dépassé ses espérances. Quarante ans plus tard, Shenzhen abrite des pépites technologiques comme le géant des équipements de télécoms Huawei, le leader mondial des drones civils DJI et le champion de l’Internet Tencent, dont l’application de messagerie Wechat est la plus populaire de Chine. Il s’agit désormais d’aller plus loin, en faisant de cette capitale de la high-tech chinois un « nouveau type de centre financier mondial ». Afin de faciliter « l’internationalisation du yuan », qui ne représente que 4 % des transactions mondiales de devises, alors que la Chine produit environ 15 % du PIB mondial, Shenzhen devra « assouplir les restrictions sur les flux de capitaux à titre expérimental ».

De telles ambitions ne peuvent laisser Hongkong indifférente. Soucieux de rapprocher Hongkong et Macao du sud de la Chine continentale, les dirigeants communistes ont imaginé le concept de « Greater Bay Area ». Des infrastructures routières et ferroviaires doivent faciliter les échanges entre ces territoires séparés jusqu’ici par de réelles frontières et disposant de monnaies et de systèmes juridiques différents. Pour concurrencer la Silicon Valley américaine, la « zone de la grande baie » chinoise doit s’appuyer sur les atouts des neuf villes chinoises et des deux territoires qui la composent.

Jusqu’ici, Shenzhen était le cœur de la high-tech et Hongkong son centre financier. Les nouvelles ambitions financières de la première vont-elles couper les ailes à sa voisine ? Des deux côtés, on se veut rassurant : « Il n’est pas question de remplacer Hongkong par Shenzhen. La première est une place financière offshore et la seconde une place onshore et chacune repose sur un système juridique différent », explique Guo Wanda, vice-président de l’Institut chinois de développement, un influent centre de réflexions situé à Shenzhen. Pourtant, Shenzhen doit également « prendre l’initiative de promouvoir un environnement démocratique favorisant l’Etat de droit, l’équité et la justice », affirme le document officiel. « Mais toujours sous l’égide du Parti communiste », relativise M.Guo. « Shenzhen sera une zone économique spéciale. Pas une zone démocratique spéciale », précise-t-il.

« Hongkong restera une grande place pour la finance et l’arbitrage international et Shenzhen va surtout se trouver en concurrence avec Shanghaï. A Hongkong, vous pouvez acheter ou vendre n’importe quelle action. En Chine continentale, il n’y a pour le moment ni Etat de droit ni convertibilité. Shenzhen ne remplacera Hongkong que dans les limites fixées par le gouvernement de Pékin. Or, pour le moment, il y a encore trois frontières [en comptant celle avec Macao], trois gouvernements et surtout trois cultures. L’intégration n’est pas quelque chose qui se décrète d’en haut », note Harley Seyedin, qui préside la Chambre de commerce américaine du sud de la Chine, « même si, pour les Chinois, passer la frontière est aujourd’hui très facile et si le développement des infrastructures permet de faire l’aller-retour Canton-Hongkong dans la journée, ce qui était encore impensable il y a vingt ans ».

Wall Street chinois

Alors que, depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, en 2012, la Chine a davantage tendance à se replier sur elle-même qu’à s’ouvrir sur le monde, nul ne peut vraiment prédire jusqu’où Shenzhen sera autorisée à devenir le Wall Street chinois. Mais il est clair qu’entre l’ancien village de pêcheurs et l’ancienne colonie britannique, le rapport de force s’inverse. « Hongkong est toute petite. Et sa croissance est limitée. Environ 2 % à 3 % par an. Contre plus de 7 % pour Shenzhen. D’ores et déjà, le PIB de Shenzhen est supérieur à celui de Hongkong et, à l’avenir, même des villes comme Chongqing ou Chengdu [ouest] dépasseront Hongkong », note M. Guo.

Un signe ne trompe pas : à Shenzhen, les prix de l’immobilier s’envolent. Un promoteur s’apprête à mettre en vente dans le quartier populaire de Longhua des immeubles à un prix record : 2 millions d’euros pour un 155 mètres carrés. Selon le quotidien anglophone de Hongkong, le South China Morning Post, la seule annonce du gouvernement de nouvelles ambitions pour Shenzhen a fait bondir les prix de 10 % en deux semaines. Lors du XIXe congrès du Parti communiste, en 2017, Xi Jinping lui-même avait pourtant déclaré que « les logements sont faits pour vivre. Pas pour spéculer ». Shenzhen, ou les contradictions du capitalisme à la chinoise.

20190911-p5-shenzhen.txt · 最后更改: 2019/09/12 08:43 由 76.79.153.162