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Au pays des irresponsables

Carte postale du Mondsee (Autriche), vers 1935. IMAGNO/GETTY IMAGES

Nicolas Weill

La littérature contemporaine sur la seconde guerre mondiale, dans la foulée des Bienveillantes, de Jonathan Littell (Gallimard, 2006), apprécie le corps-à-corps, l’étalage des souffrances ou le destin des criminels. C’est peu de dire que Le Grand Royaume des ombres, du romancier autrichien Arno Geiger, rompt avec cette tendance. Son récit tout en pudeur, élaboré à partir de centaines de documents d’époque (lettres, journaux, etc.), met plutôt en évidence les stratégies d’aveuglement ou de déni par lesquelles le tout-venant des acteurs du conflit a cherché à ne pas voir l’horreur. Planté dans une zone que son paysage alpestre rend apparemment neutre, le décor du roman, Mondsee, dans les environs de Salzbourg, rappelle le Davos 1900 cher au Thomas Mann de La Montagne magique (1924). Les personnages, paysans, réfugiés ou militaires, s’efforcent de se placer à couvert de l’apocalypse hitlérienne, croyant pouvoir mener une existence « normale ». Comme chez Mann, l’intermède illusoire d’une convalescence prolongée constitue le temps du récit, lequel s’étend au long de l’avant-dernière année du conflit, en 1944.

  • dans la foulée 紧接着
  • le corps-à-corps: 肉搏,短兵相接
  • l’étalage des souffrances: 苦难的展示
  • c’est peu de dire que: 这样说不够
  • en pudeur: 节制
  • à partir de: 根据
  • le tout-venant: 所有人
  • l'intermède illusoire 引起错觉的插曲/间歇
  • les strategies d’aveuglement ou de déni: 视而不见或者否认的策略
  • s’efforcer de: 努力做。。
  • l’apocalypse hitlerienne: 希特勒的世界末日式的灾难
  • l’avant-dernière année: 倒数第二年

La chronique en est faite à travers les carnets de Veit Kolbe, jeune caporal viennois doté d’un talent d’écrivain. Blessé sur le front russe, il échoue dans ce recoin bucolique et préservé. La guerre l’a peu à peu écœuré, moins pour des raisons politiques ou humaines que parce qu’il a le sentiment que son existence, ses études et ses amours lui ont été volées par l’histoire. Sa voix est entrecoupée par les correspondances de la mère de Margot (sa maîtresse), de Kurt Ritler, l’adolescent appartenant à la dernière génération mobilisée de la « guerre totale », celle des « assistants de batteries antiaériennes », mais aussi du juif autrichien Oskar Meyer, dont la présence furtive rappelle que les protagonistes appartiennent au camp des exécuteurs.

  • caporal: 下士
  • échouer: 原意是搁浅
  • recoinbucolique et préservé 田园风光和被保护的隐蔽处
  • écœurer: 厌恶
  • entrecouper 一再打断

Crises de panique

Epopée en contre-jour, ce grand livre nous introduit aux moindres détails de l’univers mental et matériel d’une population allemande aux prises avec un conflit un temps victorieux, mais dont elle est en train de subir le ressac. Les bombardements des cités du Reich allument des contre-feux moraux la rendant insensible aux massacres commis à l’Est. Le poids des crimes se fait quand même sentir chez Kolbe, à travers les crises de panique dont il ne guérit pas. Au point que seule la drogue lui rend possible un retour sur le front. La destruction de Darmstadt, à l’automne 1944, qui représente le faîte de l’ouvrage, illustre la façon dont les Allemands s’emmurent dans leurs propres misères en toute irresponsabilité.

  • épopée: 史诗
  • contre-jour: 背光,逆光
  • aux moindres détails: 最细致的细节
  • subir le ressac: 遭受回流
  • contre-feu: 隔离火墙
  • le poids des crimes: 罪恶的沉重
  • le faîte de l’ouvrage: 著作的高峰时刻
  • s’emmurer: 围困

Héros aussi sympathique que le Hans Castorp de La Montagne magique, Veit Kolbe n’a pas son innocence, et le paradis thérapeutique qu’il s’est choisi dans les Alpes se révèle vite artificiel. On y croise pourtant des originaux comme le « Brésilien », Robert Raimund Perttes, végétarien et antinazi, qui soupire après l’Amérique du Sud et veut fuir pour toujours une Europe effondrée, peuplée d’assassins conformistes. A l’ombre de ce marginal sentencieux mais sage, qui n’est pas sans évoquer le franc-maçon optimiste Lodovico Settembrini de Thomas Mann, Kolbe se déprend de la folie collective dans laquelle il a trempé, sans parvenir à l’évacuer tout à fait ni à échapper à son destin de meurtrier : « La muraille [du Drachenwand, le mont qui surplombe le village] s’est dérobée à ma vue et, fermant les paupières, j’ai compris qu’il subsisterait quelque chose de Mondsee, de même que je portais la guerre au fond de moi – quelque chose dont je ne viendrais jamais à bout », constate-t-il.

  • franc-maçon 共济会

La poésie des lieux contribue à tisser le voile d’ignorance dans lequel les acteurs s’enveloppent vainement. Mais l’enchantement qu’elle provoque chez le lecteur de cette histoire de guerre hors norme, où les dignitaires du régime nazi ne sont jamais nommés (Hitler est désigné par « le donneur d’ordre », comme pour mieux l’effacer), lui fait partager les moments de bonheur arrachés par les personnages à la tragédie. Malgré le tumulte des combats qu’on entend en sourdine, comme le tonnerre d’un orage lointain, la scène reste une scène de rêve. L’inventivité stylistique qu’Arno Geiger tire, sans en faire un obstacle à la fluidité de ses phrases, de la tradition expérimentale propre à la littérature autrichienne sert cet envoûtement. Le recours systématique aux barres obliques – « plus qu’un point et moins qu’un paragraphe » – donne au texte une respiration insolite, en versets, et l’installe en métaphore de la nature dangereuse et succulente qu’a l’imaginaire chez un peuple de bourreaux et de poètes.

  • hors norme: 超常规的
  • en sourdine 无声的
  • envoûtement: 惑术
  • une respiration insolite: 奇特的呼吸节奏
  • en versets 以诗句/韵文的形式
  • bourreaux:刽子手们

Le Grand Royaume des ombres (Unter der Drachenwand), d’Arno Geiger,

20191011-p33-livre.txt · 最后更改: 2019/10/29 22:00 由 80.15.59.65