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A Toronto, « Google City » à quitte ou double

Grégoire Allix

Les projets du géant du numérique pour aménager un quartier futuriste inquiètent. La métropole canadienne a jusqu’à la fin octobre pour poursuivre ou non l’aventure

TORONTO - envoyé spécial

Sur la friche portuaire qui borde le lac Ontario, coincée le long des voies surélevées de la Gardiner Expressway, d’austères silos à soja à l’abandon dressent leur profil de béton. Difficile de croire que pourrait germer sur cette frange poussiéreuse du centre-ville de Toronto, au Canada, un concentré de ville durable et futuriste, la première smart city conçue et développée en direct par un géant du numérique. Depuis deux ans, la genèse de « Google City » a braqué sur la métropole de l’Ontario les regards des amateurs de villes et de nouvelles technologies.

Décidées à transformer en quartier exemplaire les 5 hectares de Quayside, idéalement situés en front de lac et à proximité du cœur de la métropole, les autorités canadiennes ont cliqué avec enthousiasme, en octobre 2017, sur le projet proposé par Google. Ou plus exactement par Sidewalk Labs (le « laboratoire du trottoir »), une société new-yorkaise filiale, comme Google, de la maison mère Alphabet. Son ambition : rien de moins que « créer le quartier du futur » et « établir de nouveaux standards pour une planète plus saine », selon les mots de son directeur général, Daniel Doctoroff.

Deux ans après, rien ne va plus. Débordés par l’insatiable appétit de leur partenaire, les Canadiens se demandent s’ils peuvent encore remettre le diable new-yorkais dans sa boîte. Waterfront Toronto, l’autorité qui réunit la ville, la province et l’Etat fédéral pour aménager les bords du lac, a sommé la firme d’éclaircir ses intentions et s’est donné jusqu’au 31 octobre pour poursuivre l’aventure ou prononcer un retentissant divorce.

« Nous voulons un quartier à la pointe de l’innovation dans tous les domaines, et c’est Google qui a fait la meilleure proposition. Mais aujourd’hui ils vont trop loin », admet la conseillère municipale Ana Bailao, responsable de l’urbanisme, rencontrée à l’occasion d’un voyage d’étude du think tank La Fabrique de la cité, auquel Le Monde était invité.

Depuis des mois, Sidewalk Labs égrène ses esquisses et ses idées pour l’aménagement de Quayside. Emerge l’image d’un écoquartier aux énergies vertes et aux espaces publics attrayants et facilement modulables, des rues chauffées l’hiver et donnant la priorité aux piétons ; des bouquets d’immeubles écologiques en bois, un programme souple, mêlant étroitement commerces, équipements collectifs, logements et bureaux.

Côté technologies, des voitures autonomes évoluent en surface, des robots évacuent les déchets et livrent des colis à travers des tunnels… Surtout, la ville « physique » est doublée d’une véritable « couche » numérique : des batteries de capteurs enregistrent en temps réel le moindre mouvement dans le quartier, des systèmes d’intelligence artificielle analysent comportements et usages, donnant corps au rêve – ou au cauchemar – d’une ville intégralement administrée grâce à ses données.

« Données urbaines »

« Sidewalk Labs veut capter les données et commercialiser ses produits, et pour cela essaie de vendre un projet de smart city finalement assez peu innovant, dénonce Thorben Wieditz, porte-parole du collectif citoyen #BlockSidewalk. En réalité, Google rêve d’une ville gouvernée par le marché, où la technologie régule tout. » Une condamnation partagée par Roger McNamee, l’un des premiers investisseurs de Facebook et ex-conseiller de Mark Zuckerberg, qui a pressé au mois de juin les élus de Toronto d’abandonner ce projet, le qualifiant de « version la plus évoluée à cette heure du capitalisme de surveillance ».

Les craintes sur la confidentialité et le risque d’un usage mercantile des données ont été renforcées par la démission de plusieurs des figures morales recrutées par Sidewalk Labs pour donner des gages de sa bonne foi. Et par la définition extensive que livre la société de ces futures « données urbaines » collectées : des « informations recueillies dans l’environnement physique d’une ville, y compris dans les lieux publics, les espaces accessibles au public et même certains bâtiments privés ».

« Ce n’est pas seulement une question de respect de la vie privée, mais aussi de privatisation de l’espace public », alerte Bianca Wylie, cofondatrice de l’Open Data Institute de Toronto. Alors que les plates-formes numériques font profession de monétiser les données, cette activiste s’inquiète « du brouillage concomitant des notions d’espace public et de donnée personnelle ».

Pour Ken Greenberg, ancien directeur de l’urbanisme et de l’architecture de la ville de Toronto, devenu consultant et conseiller de Sidewalk Labs, ces opposants se trompent de combat : « Le modèle économique de Quayside et de Sidewalk Labs n’est pas celui de Google. Le projet n’est pas gouverné par la technologie – elle sera en arrière-plan, invisible. Nous n’employons jamais le terme de “smart city” : c’est d’abord un projet urbain. »

C’est bien le projet urbain qui inquiète la ville aujourd’hui. Le 24 juin, après presque deux ans de travail et quelque 50 millions de dollars canadiens (34 millions d’euros) investis dans le processus, Sidewalk Labs a rendu public un schéma directeur de développement et d’innovation qui a fait aux élus l’effet d’une douche froide. Car la firme new-yorkaise pousse l’exercice bien au-delà du cahier des charges.

Géographiquement d’abord. Elle propose non seulement des plans pour les 5 hectares de l’appel d’offres, mais revendique aussi une parcelle voisine de 8 hectares où Google pourrait notamment implanter son siège canadien, et définit un périmètre de 77 hectares où généraliser ses solutions techniques sur les futurs aménagements de cette friche portuaire, arguant que c’est à cette échelle seulement que ses innovations seront viables.

Sur son rôle ensuite : Sidewalk Labs ne se cantonne pas à définir le plan d’urbanisme mais se projette en aménageur et en promoteur de l’opération, ce dont il n’avait jamais été question, ainsi qu’en fournisseur d’une partie des innovations. Pour relier le futur quartier au centre-ville, la société engage la collectivité à créer une nouvelle ligne de métro léger et propose, magnanime, de lui prêter les fonds. Enfin, estimant qu’on ne peut pas innover dans les vieux cadres réglementaires, Sidewalk Labs suggère qu’on le laisse créer cinq organes de gouvernance ad hoc pour gérer les transports, l’urbanisme, les déchets, etc., en lieu et place des autorités municipales existantes.

Profondes fractures

« Cela reviendrait à créer une zone économique spéciale, avec une privatisation de la gouvernance : c’est un accaparement du pouvoir, doublé d’un accaparement de terres et d’un accaparement de données », fulmine Thorben Wieditz. Sentant le danger, Waterfront Toronto a immédiatement pris ses distances avec ce plan. « Il y a dans leurs propositions certains aspects qu’on ne peut pas accepter et beaucoup de points à clarifier, admet Kristina Verner, vice-présidente de l’autorité d’aménagement des bords du lac. Nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’évaluer si le projet est dans l’intérêt de la collectivité. »

Professeur associé au département de géographie et d’aménagement de l’université de Toronto et témoin privilégié de ce crash test, Matthew Siemiatycki le dit avec moins de précautions : « Désormais, cette affaire n’apparaît plus comme un partenariat public-privé pour faire émerger des innovations, mais comme le combat d’un groupe privé pour extorquer des avantages à une collectivité publique. »

Les réponses et les précisions demandées à Sidewalk Labs détermineront si, le 31 octobre, « Google City » est toujours dans la course. Mais les vifs débats autour de ce fantasme de cité idéale ont réveillé les profondes fractures de la métropole. Quatrième ville la plus peuplée d’Amérique du Nord, deuxième pôle financier du continent et important centre d’innovation, Toronto est confronté à une grave crise de croissance, alors que la population de l’agglomération devrait bondir de 6 à 7 millions d’habitants d’ici quinze ans…

Sur fond de lutte de pouvoir entre la municipalité et la province et de finances publiques asséchées, ses infrastructures sont exsangues, ses routes congestionnées, ses transports publics aussi coûteux qu’anémiques. Les sveltes gratte-ciel de verre qui s’élancent par dizaines autour de la CN Tower, emblème de la ville, n’offrent que des appartements de luxe pour un marché d’investisseurs fortunés, alors que la municipalité se débat dans une pénurie dramatique de logements abordables qui renvoie les classes moyennes en lointaine périphérie…

Dans ce contexte, Quayside est-il une manière de reprendre la main, un mirage, une diversion ? « Google n’a jamais construit aucun logement, jamais réalisé le moindre quartier, ils n’ont fourni aucune démonstration des technologies qu’ils proposent, et ils prétendent résoudre tous nos problèmes ! », selon la conseillère municipale Kristyn Wong-Tam, chargée du logement, qui doute du projet. « La ville est ruinée par des années de politiques ultralibérales et de coupes budgétaires, du coup un gros acteur privé arrive et prend sa place : c’est le dernier clou dans le cercueil », regrette le porte-parole de #BlockSidewalk.

Une vision que rejette l’urbaniste Joe Berridge, conseiller de la société new-yorkaise : « La gouvernance de Toronto est très faible, mais la relation avec Sidewalk Labs pose des questions intéressantes pour toute ville : qui est en charge de développer les actifs publics ? Qui doit prendre les risques ? Quelle relation établir entre secteur public et secteur privé ? » De ce point de vue aussi, Quayside a valeur de test au-delà de Toronto.

PLEIN CADRE

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