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Peter Handke, Prix Nobel de littérature

Peter Handke, à Chaville (Hauts-de-Seine), et Olga Tokarczuk, à Bielefeld (Allemagne), le 10 octobre. C. HARTMANN/REUTERS ET S. SCHUERMANN/AFP Pierre Deshusses (Collaborateur Du « Monde Des Livres »)

Le couronnement de l’Autrichien pour 2019 a été critiqué à cause de ses prises de position pro-Serbes

Olga Tokarczuk et Peter Handke, Prix Nobel de littérature. Non pas ex aequo, mais l’un au titre de l’année 2018 et l’autre, pour 2019. Cette double attribution est due au scandale mêlant accusations de viol, de harcèlement sexuel, de conflits d’intérêts et de délit d’initié ayant éclaboussé des membres de l’Académie suédoise, et pris de telles proportions que la Fondation Nobel avait décidé de ne pas remettre le prix en 2018.

  • ex æquo: 并列

Pour 2019, c’est donc l’Autrichien Peter Handke qui, après l’avoir longtemps frôlé, se voit décerner ce prix venant récompenser « son œuvre influente qui a exploré avec ingéniosité linguistique la périphérie et la spécificité de l’expérience humaine ». En dépit de l’indiscutable qualité de son écriture, ce couronnement a longtemps été retardé par ses prises de position pro-Serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie et sa présence en 2006 aux obsèques de Slobodan Milosevic, l’ex-président accusé de crimes contre l’humanité et de génocide. « Ceci est un prix littéraire, pas un prix politique », a déclaré Anders Olsson, l’un des académiciens suédois, ajoutant que « la controverse politique » avait fait partie des débats, mais qu’elle « ne pouvait pas [les] guider ».

  • l’indiscutable qualité de son écriture: 他的写作方面无可辩驳的质量

Pour Handke, tout a commencé en 1966 avec la publication des Frelons (Gallimard, 1983), qui du jour au lendemain le propulse sur le devant de la scène et met un terme à ses études de droit. Le livre n’est pourtant pas facile. Construit autour de la notion de souvenir, ce premier roman à caractère autobiographique évoque la journée d’un adolescent à la campagne à laquelle vient se greffer un autre fil narratif qui élargit le temps à une semaine, puis à un mois, puis aux saisons et enfin au retour à l’enfance. Handke a parlé de « cabrioles » pour qualifier ce procédé qui n’est pas étranger au Nouveau Roman et à la littérature expérimentale. Refusant tout réalisme, il reconnaît sa dette envers Kafka et Beckett, et adhère aux valeurs du Wiener Gruppe, laboratoire de recherche de style et d’expression nouveaux.

La même année, le jeune homme d’allure timide crée le scandale en montant à la tribune d’une session du Groupe 47, dont Günter Grass est l’un des ténors. Fondé en 1947, ce groupe d’écrivains s’était donné pour tâche de réfléchir sur les nouvelles données de la littérature allemande pour qu’accède à la parole « une génération qui se tait » : la jeunesse restée muette devant l’horreur. En quelques minutes, cette jeunesse prend un coup de vieux. Handke accuse d’incapacité les membres de ce groupe prestigieux, et d’« impuissance à décrire » toute la littérature contemporaine de langue allemande, n’épargnant pas non plus la critique jugée « tout aussi insignifiante que cette littérature insignifiante ».

A rebours des modes

  • 反潮流

Le ton est donné : désormais Handke n’hésitera ni à se faire des ennemis ni à écrire à rebours du temps, des modes. Ce scandale apparaît comme une répétition générale de la pièce Outrage au public jouée six semaines plus tard dans une mise en scène de Claus Peymann. Pièce sans intrigue, sans fil narratif, qui se raconte elle-même, un des grands manifestes de la pensée théâtrale, toujours jugée injouable et toujours jouée.

Handke est aussi un grand voyageur, et il a finalement passé peu de temps dans le pays où il est né en 1942, à Griffen en Carinthie. Ce n’est qu’après de longs périples autour du monde, qui l’emmènent de Dortmund en Alaska, de Francfort à New York et à Paris, qu’il retourne en Autriche en 1979. Durant cette période de voyages, il ne cesse de publier, romans, essais et pièces de théâtre, parmi lesquels : L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970 ; Gallimard, 1972) ; La Chevauchée sur le lac de Constance (1971) ; La Courte Lettre pour un long adieu (1972 ; Gallimard, 1976) ; Le Malheur indifférent (1972 ; Gallimard, 1975)… Presque tous ces livres et ces succès ont été traduits par l’immense Georges-Arthur Goldschmidt, qui a permis à Handke de s’imposer en France.

C’est là qu’il s’installe en 1990, à Chaville (Hauts-de-Seine), non loin de Versailles, un endroit qui va donner naissance à un livre magnifique, Mon année dans la baie de Personne (1994 ; Gallimard, 1997), traduit cette fois par Claude Eusèbe-Porcell. Cette baie, dont l’adorable gare de Chaville est l’épicentre, est aussi le point de départ de son dernier roman, La Voleuse de fruits, à paraître bientôt chez Gallimard, où Handke redonne au mot « épique » ses lettres de noblesse, dans une prose rythmée par les allures et les ruptures de son crayon, mine sismographique de sa créativité. Cette créativité que le Nobel vient, enfin, de couronner.

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