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Olga Tokarczuk, écrivaine polonaise au carrefour des peuples, distinguée

Nicolas Weill

Le Nobel de littérature 2018 lui a été décerné avec une année de retard

Par un clin d’œil de l’histoire, c’est à la romancière polonaise Olga Tokarczuk qu’échoit le prix Nobel de littérature 2018, décerné avec une année de retard, jeudi 10 octobre. Coïncidence malicieuse que ce prix « fantôme » pour une écrivaine qui a fait du chirurgien flamand Philip Verheyen (1648-1710), théoricien du « membre fantôme » senti malgré son amputation, un des personnages de ses Pérégrins (Noir sur Blanc, 2010). Cet ouvrage lui avait valu dans son pays le prix Niké, équivalent polonais du Goncourt et, en 2018, le prestigieux Man Booker International Prize.

  • échoir à: 落在。。。头上

Ce Nobel rend hommage à une œuvre importante, malgré la jeunesse relative de son auteure. Olga Tokarczuk est en effet l’écrivain polonais le plus traduit hors de son pays et, en Pologne, ses livres se vendent à des dizaines de milliers d’exemplaires. La réception française a été jusqu’ici plus discrète. Après Robert Laffont, ses principaux ouvrages sont parus chez Noir sur Blanc, maison dirigée par Vera Michalski qui est également son éditrice polonaise.

Olga Tokarczuk est née en 1962 à Sulechow (Basse-Silésie). Dans Les Pérégrins, elle évoque une secte russe du XVIIIe siècle dont les adeptes prônent le mouvement perpétuel pour éviter la damnation. Elle-même a érigé le nomadisme en idéal et en pratique de vie. Mais, dans la Pologne communiste, le voyage s’effectue dans les volumes et les encyclopédies que lui prête son père, bibliothécaire. De là provient peut-être son goût pour les ouvrages-monde, dont certains lui ont coûté des années de documentation, de lectures et d’exploration. Ainsi des Livres de Jakob (Noir sur Blanc, 2018), reconstitution épique de l’existence de l’hérétique juif Jakob Frank à travers la Turquie, la Podolie et l’Allemagne, au siècle des Lumières.

Une écriture originale

Après une enfance dans le cocon d’une école alternative, elle entre à l’université de Varsovie, où elle étudie la psychologie. Elle reste marquée par l’état d’urgence et la reprise en main du pays par les militaires qui a suivi les premiers succès de Solidarnosc. Elle finit par obtenir la possibilité de se rendre à Londres et publie son premier ouvrage, un recueil de poésie, en 1989. Olga Tokarczuk s’installe ensuite à Wroclaw (ex-Breslau), dans le sud-ouest du pays, ville à mémoire plurielle (prussienne, polonaise, juive).

Mariant précision historique, imaginaire poétique et mystique, l’œuvre d’Olga Tokarczuk se caractérise par une écriture originale, procédant par fragments, dont l’harmonie émane de l’intérieur du texte plutôt que de l’ajustement rigoureux dû à un narrateur extérieur et tout-puissant. Comme dans l’échelle de Jacob gravie et descendue par des anges, ses récits s’élèvent par échelons, chacun laissant place à un protagoniste différent. Cela ne l’empêche pas d’explorer différents genres, dont le policier écologique, dans Sur les ossements des morts (Noir sur Blanc, 2012), où l’on voit les animaux se venger de leurs chasseurs. Dotée d’une capacité hors norme à changer d’univers et de personnages, elle met au premier plan les femmes, aussi bien dans ses fresques que dans l’intimité des trois générations de Polonaises décrites dans Récits ultimes (Noir sur Blanc, 2007).

Elle n’arbore pas de drapeau, mais des dreadlocks tressées par un coiffeur jamaïcain à Bangkok. Ne cherche-t-elle pas à redonner vie à la diversité refoulée qui compose la nation polonaise ? Son prix Nobel vient récompenser ce refus de l’homogène.

  • n’arbore pas de drapeau: 不挥舞大旗
20191012-p23-olga.txt · 最后更改: 2019/11/16 21:18 由 80.15.59.65