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Les ressorts d’une étude controversée sur la viande

Mathilde Gérard Et Stéphane Horel

Plusieurs chercheurs minimisant les risques sur la santé n’ont pas déclaré leurs liens avec l’agroalimentaire

ENQUÊTE

Continuez à manger de la viande ! La quasi-totalité des spécialistes de santé publique de la planète en a sursauté. Mardi 1er octobre, un groupe de scientifiques émettait cette « recommandation », à rebours de l’ensemble des préconisations officielles – du Programme national nutrition santé français à l’Organisation mondiale de la santé.

  • à rebours de: 于。。。相悖。

Dans une série de six articles publiés dans la revue scientifique Annals of Internal Medicine (AIM), un groupe de chercheurs baptisé NutriRecs jugent incertain l’état de la science qui associe la consommation de viande rouge et de viande transformée à un risque accru de cancer et de maladies cardio-vasculaires. Les chercheurs de NutriRecs ont passé en revue une centaine d’études de cohorte menées sur 6 millions de participants, qui montrent une association entre une consommation importante de viande et plusieurs types de maladies. Ils relèvent qu’une diminution de la consommation de viande à trois portions par semaine diminue le risque de mortalité, toutes causes confondues, de 13 %. Pour les cancers, c’est 7 morts pour 1 000 personnes qui seraient évitées par une réduction des portions carnées.

Malgré cela, le niveau de preuve de ces résultats, qui s’appuient essentiellement sur des études d’observation, est jugé insuffisant. S’exonérant d’une prudente réserve, ils recommandent « de continuer plutôt que de réduire la consommation » de viande, provoquant une vive controverse. « Les conclusions sont incohérentes avec leur propre analyse », s’insurge Walter Willett, professeur d’épidémiologie et de nutrition à l’Ecole de santé publique de Harvard. Elles « ont clairement été rédigées dans le but de créer de la confusion ».

La surprise laisse désormais place aux interrogations quant aux réelles motivations de ces chercheurs, des inconnus dans le domaine de la nutrition pour la plupart. D’après les informations réunies par Le Monde, au moins trois d’entre eux n’ont pas déclaré auprès de la revue AIM leurs relations avec le secteur agroalimentaire, contrairement aux exigences éthiques de cette dernière.

Omissions

C’est le cas du nutritionniste Patrick Stover, dont l’université (A & M, Texas), étroitement liée aux industriels de la viande et de l’élevage, bénéficie de plusieurs millions de dollars de financements de la part du secteur qui pèse 12,9 milliards de dollars au Texas, premier Etat producteur de viande aux Etats-Unis. M. Stover, qui est à la fois vice-chancelier, doyen du collège pour l’agriculture et les sciences de la vie et directeur de l’unité de recherche AgriLife au sein de l’université, n’a pourtant pas fait état de ces financements à la revue.

« Je ne connais aucune revue ou journal qui demanderait à un administrateur de déclarer un financement lié à son organisation et pour lequel l’auteur n’a joué aucun rôle », a assuré M. Stover dans un courriel. Le formulaire en vigueur à la revue AIM le requiert pourtant. Une rubrique permet de « signaler d’autres relations ou activités que les lecteurs pourraient percevoir comme ayant influencé, ou pouvant donner l’impression d’une influence potentielle ». Dans le doute, il est conseillé de déclarer.

A la demande du Monde, M. Stover a calculé que la structure de recherche qu’il dirige, AgriLife, recevra en 2019 2 millions de dollars (1,8 million d’euros) du secteur du bœuf, et 4,5 millions de dollars au total en ajoutant les subventions fédérales, soit 2,6 % de son budget de recherche. L’université A & M, dont le site est truffé de photos de bétail, de barbecues et de saucisses, dispose par ailleurs d’une fondation destinée à récolter les dons de particuliers et d’entreprises. Son actif s’élevait à près de 2 milliards de dollars en 2018.

Cette omission vient s’ajouter à celles du coordinateur des travaux, Bradley Johnston. Ce professeur associé au département de santé communautaire et d’épidémiologie de l’université Dalhousie (Canada) n’a, lui, pas fait état d’un versement reçu en 2015 de l’International Life Sciences Institute (ILSI), organisation de lobbying scientifique du secteur agroalimentaire. Comme l’a révélé le New York Times le 4 octobre, ces fonds ont servi à financer une étude parue dans la même revue en 2016. Controversée elle aussi, elle discréditait les recommandations nutritionnelles… sur la consommation de sucre cette fois.

Parmi les membres d’ILSI, créé à la fin des années 1970 par Coca-Cola, figurent les principales firmes de l’agrochimie et de l’agroalimentaire comme Danone, Monsanto ou encore Cargill, grand acteur de la transformation de viandes. « Cet argent a été versé en 2015, en dehors de la période de trois ans prévue pour la divulgation des conflits d’intérêts », s’est défendu M. Johnston dans le quotidien américain pour justifier l’absence de mention de financement dans l’étude sur la viande.

Cet argument ne semble en revanche pas valable pour une publication datant de l’année suivante. En mai 2016, M. Johnston a en effet publié un article sur l’influence du marketing de la malbouffe sur les enfants dans une revue spécialisée sur la question de l’obésité. Or, M. Johnston n’a pas signalé cette information pourtant pertinente au vu du sujet de l’article, ainsi que l’a constaté Le Monde. Même omission pour Behnam Sadeghirad (université McMaster, Hamilton, Canada), coauteur avec M. Johnston des trois publications.

« Cette histoire est ridicule »

Interpellé par Le Monde, le rédacteur en chef de Obesity Reviews, David York, a répondu qu’il allait suivre la procédure recommandée par le comité d’éthique de publication. « Si un conflit d’intérêts est découvert, nous publierons une correction à l’article », a-t-il affirmé. Malgré plusieurs relances, M. Johnston n’a pas répondu à nos questions et M. Sadeghirad n’a pas pu être joint.

« Toute cette histoire autour des conflits d’intérêts est ridicule, tranche Gordon Guyatt professeur émérite à la faculté des sciences de la santé de l’université McMaster, l’un des coauteurs des études, dans un entretien téléphonique. On s’attendait bien à une controverse, mais pas à cette réaction hystérique de la part des épidémiologistes en nutrition. » Interrogée sur d’éventuels financements du département de M. Guyatt et de l’université de la part des secteurs de la viande et de l’élevage, l’université a refusé de répondre au Monde, qui a été invité à formuler une demande d’accès aux documents. Une procédure qui peut prendre plusieurs mois…

Nombreux sont ceux qui s’interrogent, dans les milieux de la nutrition, du cancer et de la santé publique, sur la nature exacte de ce « coup » qui a suscité une couverture médiatique importante. Car cette opération n’est pas sans évoquer les stratégies de défense de produits des « marchands de doute », selon l’expression de l’historienne des sciences américaine Naomi Oreskes, professeure à l’université Harvard. Son travail, avec Erik Conway, documente les pratiques des industriels du tabac et du pétrole pour entretenir le doute sur les dangers liés à leurs produits.

« En les lisant, j’ai tout de suite pensé que l’industrie de la viande était derrière ces articles. Mais je ne vois pas de trace d’un commanditaire », dit Marion Nestle, professeure de nutrition à l’université de New York et auteure de nombreux ouvrages sur les conflits d’intérêts dans ce domaine. Même sentiment du côté de Kurt Straif, l’ancien responsable du programme des monographies du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence des Nations unies chargée de classifier les substances cancérogènes. « Les conflits d’intérêts financiers ont un impact négatif sur les résultats et les recommandations. Et M. Guyatt a beau insister sur le fait qu’aucun d’entre eux n’en avait, les éléments émergents montrent qu’il a tort. On ne peut absolument pas se fier à des recommandations formulées par des groupes d’experts autoconstitués et avec des conflits d’intérêts. »

Car ces préconisations de continuer à consommer de la viande n’arrivent pas en terrain neutre. En octobre 2015, en effet, le CIRC classait la viande transformée (saucisses, jambon et autres charcuteries) – comme « cancérogène certain » et la viande rouge (bœuf, agneau, porc…) comme « cancérogène probable », provoquant la furie du secteur. Parmi les critiques virulents de cette classification, on trouvait alors… Gordon Guyatt. Dans une tribune publiée dans le Financial Times, il attaquait la « fausse alerte » du CIRC, l’accusant d’avoir ignoré des données et s’inquiétant d’un possible « étiquetage d’avertissement contre le cancer » sur les produits.

Le groupe NutriRecs est désormais sous le feu des critiques. Dans un communiqué commun, une quinzaine d’organisations, dont le Fonds mondial de recherche contre le cancer et le CIRC, ainsi que plus de 250 scientifiques en leur nom propre ont rejeté les « recommandations ». Les spécialistes du monde entier« exhortent le public à continuer de suivre la recommandation de limiter leur consommation de viande rouge à trois portions par semaine et à manger peu, voire pas du tout, de viande transformée », insiste Kurt Straif.

En amont de la publication, des dizaines de scientifiques avaient écrit à la revue pour exiger une « rétractation préventive » des études. Coauteur d’un des articles, John Sievenpiper, professeur en nutrition à l’université de Toronto (Canada), a aussi signé la demande, dénonçant une conclusion opposée aux résultats trouvés.

Mais pour la rédactrice en chef de la revue AIM, Christine Laine, il n’existe pas de « motif valable de rétractation ». Ceux qui la souhaitaient l’ont demandée « uniquement parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec les conclusions qui allaient à l’encontre de leur interprétation des éléments de preuve disponibles et de leurs propres intérêts », assure-t-elle au Monde. La revue médicale assume sa décision de publier les études, jusqu’à les promouvoir dans une vidéo où les propos de Bradley Johnston sont entrelardés de plans de saucisses et steaks au barbecue.

Au-delà de la question des conflits d’intérêts, c’est la méthodologie employée par le groupe de chercheurs, appelée « Grade », qui est la cible des critiques de la communauté scientifique compétente. Développée pour mesurer le niveau de preuve des études sur le médicament, elle est jugée inadaptée à la recherche nutritionnelle. Contrairement aux essais cliniques pour les médicaments, en matière de nutrition, « on ne peut pas faire des études sur deux groupes, en imposant un certain type d’alimentation pendant une longue période à un groupe et un autre type à un autre », explique Chantal Julia, chercheuse au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle à l’Inserm. C’est « en accumulant les nombreuses études épidémiologiques, mais également toxicologiques et expérimentales [que l’]on arrive à un niveau de preuve très fort », poursuit Mathilde Touvier, directrice de l’équipe.

« Fétichisme méthodologique »

Pour Naomi Oreskes, « tout porte à croire que les auteurs ont essayé de se servir d’une préférence méthodologique donnée, dans une forme de fétichisme méthodologique, pour écarter un vaste corpus de connaissances qui démontrent qu’il n’est pas sain de manger des protéines animales en grandes quantités ».

Si l’on généralisait l’approche Grade, « on écarterait toutes les réglementations et recommandations sur la pollution de l’air, les agents toxiques, les effets à long terme des médicaments, l’exposition au soleil, l’activité physique et de nombreuses autres données de santé publique, renchérit Walter Willett. Cette série d’articles a sapé la confiance dans la science et la décision de les publier est irresponsable ».Marion Nestle, elle, parle de« nihilisme nutritionnel » : avec leur méthode, « aucune recommandation de régime alimentaire ne pourra jamais atteindre un niveau suffisant de preuve scientifique ».

Les six articles polémiques étaient pourtant parés de toutes les garanties de sérieux. La revue qui les a publiés, AIM, a bonne réputation : elle dépend de l’American College of Physicians, une association de spécialistes de médecine interne. Les « recommandations » n’ont cependant aucune légitimité officielle. Le groupe NutriRecs, qui n’est mandaté par aucune instance publique ou académique, s’est autoconstitué en 2018. Mais qui finance les activités de sa vingtaine de collaborateurs ? Aucune information ne figure sur son site. Gordon Guyatt assure qu’il s’agit de contributions « en nature », chaque scientifique prenant sur son budget propre.

« Le grand perdant, dans cette histoire, c’est le public », regrette Marion Nestle. Les industriels, en revanche,ont « enfin des éléments de preuve pour avancer que la population n’a pas besoin de réduire sa consommation de viande ».

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