用户工具

站点工具


20191016-p18-nobel

Esther Duflo, un Nobel à la lutte contre la pauvreté

Esther Duflo et son mari, Abhijit Banerjee, au Massachusetts Institute of Technology, lundi 14 octobre. JOSEPH PREZIOSO/AFP Antoine Reverchon

La chercheuse franco-américaine est colauréate avec les Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer

La plus jeune (46 ans), l’une des deux seules femmes (après Elinore Ostrom en 2009), le quatrième lauréat français (contre 62 américains) du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : Esther Duflo « coche » plusieurs cases qui marquent cette édition 2019 du Nobel d’économie. « Pour être honnête, je ne pensais pas qu’il était possible de gagner le Nobel aussi jeune », a réagi Mme Duflo, dans un entretien téléphonique avec l’académie. La rareté des femmes au palmarès tient notamment au fait qu’« il n’y a pas assez d’économistes femmes tout court », a-t-elle déploré. Mais « cela est en train de changer », a assuré la jeune femme, espérant, en recevant cette distinction, pouvoir représenter un « modèle ».

  • en mémoire de 纪念。。。
  • cocher plusieurs cases
  • pour être honnête: to be honest
  • tout court: tout simplement, sans rien ajouter d’autre

Mais à travers elle et ses deux colauréats, les Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer, ce sont en réalité les travaux d’un laboratoire de recherche, l’Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL), qui sont récompensés.

Les deux premiers, mari et femme à la ville, ont cofondé le J-PAL en 2003, au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ; le troisième, Michael Kremer, ancien du MIT aujourd’hui à Harvard, a publié, en 2004, un article marquant dans la revue Econometrica, où il utilisait une méthode banale de la recherche médicale, « l’évaluation par échantillonnage aléatoire » (randomized controlled trials, RCT), pour évaluer l’impact de l’administration d’un médicament à des enfants kényans sur… leur fréquentation scolaire. Le principe de la RCT est d’évaluer l’efficacité d’un traitement en comparant la situation d’un échantillon de population « traitée », dite « population test », à celle d’une population non traitée, dite « population témoin » ou « groupe de contrôle ».

  • échantillonnage aléatoire: 随机取样

La méthode n’est en fait pas nouvelle en sciences sociales : elle a été utilisée dans les années 1960, pour évaluer les effets des mesures de la « guerre à la pauvreté » du président Lyndon B. Johnson à travers des expériences de ce type menées dans le New Jersey, mais aussi dans le domaine de l’éducation. Puis elle était tombée en désuétude, les économistes préférant baser leurs prescriptions sur des modélisations mathématisées à partir de statistiques – y compris la modélisation des comportements humains – plutôt que sur des expériences de terrain.

  • tomber en désuétude: 过时了
  • des experiences de terrain: 实地经验

Elle connaît un renouveau dans les années en 1997-1998, lorsque le gouvernement mexicain teste à grande échelle son programme « Progressa », qui lie l’aide sociale aux familles pauvres à la fréquentation de l’école par leurs enfants. « Ce type de dispositif est utile, d’un point de vue politique, pour apporter aux décideurs et à l’opinion la preuve indéniable que telle ou telle mesure obtient, ou non, des résultats », observe François Bourguignon, fondateur de l’Ecole d’économie de Paris, où Esther Duflo fit ses études avant de partir aux Etats-Unis. « Je me souviens d’un jour où elle a débarqué dans son bureau en proposant de mesurer l’accroissement des inégalités dans les anciens pays communistes en comptant le nombre de ventes de BMW. »

  • connaître un renouveau: 复兴

Son premier article marquant compare les comportements des Sud-Africains âgés bénéficiaires du versement d’une toute nouvelle retraite à ceux qui n’en bénéficient pas. « J’avais bien pensé qu’elle pourrait avoir le Nobel un jour, mais je ne pensais pas si tôt », avoue M. Bourguignon.

  • avouer: 承认

Dans l’équipe Obama

Partant du constat de l’échec des « grands programmes » de lutte contre la pauvreté appliqués selon les mêmes modalités quelles que soient les réalités locales, le J-PAL a systématisé les expériences de RCT dans ce domaine.

En observant de près les changements de comportement des populations face à une aide financière, une nouvelle technologie, une nouvelle réglementation, etc., il est possible, affirme le J-PAL, d’améliorer les politiques publiques. Le J-PAL compte aujourd’hui 180 chercheurs et cinq antennes implantées en Afrique du Sud, au Chili, en Indonésie, en Inde et en France consacrés à ce type d’expérimentations, menées le plus souvent en interaction avec les acteurs de terrain, mais aussi à la formation des experts chargés de leur évaluation. « C’est une technique économétrique qui permet de s’attaquer à la résolution de problèmes de terrain et d’améliorer le niveau de compétences des politiques publiques », observe Pierre-Cyrille Hautcœur, directeur d’études à l’EHESS.

  • observer de près: 抵近观察
  • cinq antennes: 五个分部

Cette approche a conquis des sphères de plus en plus larges, tout d’abord dans le monde académique – Esther Duflo a reçu le prix du meilleur jeune économiste décerné par le Cercle des économistes et Le Monde en 2005, la médaille John Bates Clark en 2010, celle du CNRS en 2011, et désormais le Nobel.

Mais aussi politique : aux Etats-Unis, le président Barack Obama l’avait désignée comme conseillère de son administration en 2012 ; la Banque mondiale, plusieurs ONG, des agences de développement et des gouvernements ont adopté les vues du J-PAL, et Esther Duflo aime à présenter les économistes comme les « plombiers » chargés de réparer les tuyaux percés des politiques publiques.

Le prix Nobel ne peut que renforcer l’engouement pour cette approche, qui suscite désormais un afflux d’étudiants, de thèses et de publications. « Depuis dix ans, les travaux du J-PAL ont contribué à révolutionner l’économie du développement, et même, par percolation de cette approche expérimentale dans d’autres domaines, l’économie tout court », note Denis Cogneau, historien de l’économie du développement à l’Ecole d’économie de Paris.

  • percolation 渗透

Au point d’irriter certains collègues, dont les Prix Nobel Angus Deaton et Joseph Stiglitz, qui voient dans cette polarisation sur la microéconomie expérimentale, dont les adeptes sont qualifiés narquoisement par le premier de « randomistas », un risque majeur : celui de négliger l’analyse macroéconomique des structures économiques et des institutions, qui orientent en définitive les politiques de développement.

  • narquoisement 冷嘲热讽地

Tournant empirique

Sans parler des risques méthodologiques : pourquoi des résultats observés en un lieu et un temps donné autoriseraient à tirer des conclusions pour d’autres lieux et d’autres temps ? Et si le constat est que les résultats sont spécifiques à l’expérimentation, quel en est alors l’intérêt scientifique, même si l’expertise locale s’en trouve améliorée ?

Il n’en reste pas moins que le prix de la Banque de Suède n’avait plus récompensé d’économistes s’intéressant aux questions de développement et de pauvreté depuis Gunnar Myrdal (1974), Arthur Lewis (1979) et Amartya Sen (1998).

Un retour qui traduit le tournant empirique de la science économique, après des décennies de lauriers offerts aux adeptes de la modélisation théorique.

20191016-p18-nobel.txt · 最后更改: 2019/10/16 18:28 由 82.251.53.114