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Etudier les causes de la pauvreté, et pas seulement ses effets

Arthur Jatteau

Les méthodes de terrain d’Esther Duflo et de ses collègues doivent s’accompagner d’une approche d’économie politique et prendre en compte le caractère structurel de la misère, affirme l’économiste

L’obtention du Nobel d’économie par Esther Duflo et ses collègues, Abhijit Banerjee et Michael Kremer, est un fait remarquable. Non seulement en raison du jeune âge de la lauréate (46 ans) pour une telle distinction et parce qu’elle est une femme – la seconde, après Elinor Ostrom –, mais aussi parce qu’il acte le tournant empirique pris par la recherche économique depuis une vingtaine d’années, bien incarné, dans un autre style et un autre domaine, par Thomas Piketty. Ce tournant fut salutaire, tant l’économie des années 1980 et 1990 a pu se fourvoyer dans la quête effrénée de raffinements mathématiques de modèles dont l’utilité n’était guère évidente. Avec des chercheurs comme Esther Duflo, l’économie a effectué un retour aux données bienvenu. Il faut également souligner que son laboratoire, The Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL), a contribué à remettre sur le devant de la scène la lutte contre la pauvreté, là où les actions de la Banque mondiale se sont révélées décevantes. Si l’on peut comprendre l’enthousiasme que ses travaux suscitent, il convient néanmoins de ne pas en oublier les limites.

  • se fourvoyer dans la quête effrénée de raffinements mathématiques de modèles: 迷失在无休止的追求数学模型的完善

Rappelons en quelques mots la méthode sur laquelle s’appuient aussi bien Esther Duflo qu’Abhijit Banerjee et Michael Kremer. Nommée « expérimentation aléatoire » en français, elle consiste, sur le modèle des essais cliniques randomisés [« l’évaluation par échantillonnage aléatoire »] en médecine, à diviser aléatoirement un groupe de bénéficiaires d’un « traitement » en deux groupes : l’un recevra le traitement, l’autre n’en recevra pas. Le deuxième est ainsi le groupe « témoin ». La clé de la méthode réside dans le tirage au sort, qui assure la comparabilité des groupes. Au bout d’un certain temps, on compare les deux groupes suivant certains indicateurs : l’écart entre les deux sera réputé provenir uniquement du « traitement ».

Un risque de généralisation

Ainsi a-t-on réalisé plusieurs expérimentations : la distribution de manuels scolaires et de vaccins, des primes de présence pour les instituteurs, des prêts bancaires, etc. Cette méthode est présentée par ses promoteurs comme le « gold standard » (« étalon-or ») en matière d’évaluation. De fait, à travers les trois lauréats du Nobel, c’est bien leur méthode qui est récompensée.

  • étalons-or: gold standard

Un premier problème méthodologique qui, s’il n’est pas spécifique aux expérimentations aléatoires, doit être mentionné : la généralisation des résultats. Dans quelle mesure la distribution gratuite d’uniformes scolaires, dont une expérimentation dans l’Ouest kényan portant sur quelques centaines d’enfants a montré qu’elle avait un impact positif, donnerait des résultats similaires dans une autre région du pays ? Un pays voisin ? A une autre époque ? Rien ne permet de l’affirmer.

Certains chercheurs ont tenté de répliquer des expérimentations dans des contextes différents, mais les résultats sont généralement difficiles à interpréter et ne disent rien sur ce qui se passerait dans un nouvel environnement. Se pose ainsi la question de ce que l’on peut tirer, en termes de connaissances, de ces expérimentations aléatoires, dont le nombre approche les mille pour le seul laboratoire d’Esther Duflo. La question de la généralisation est pourtant cruciale dès lors qu’on prétend fonder des politiques publiques sur de telles preuves.

Questionnements éthiques

Sur le plan méthodologique, comme le notait il y a plusieurs années l’économiste Angus Deaton (Nobel d’économie en 2015), les expérimentations aléatoires permettent éventuellement de montrer si un « traitement » marche (ou non), mais non pourquoi il marche (ou non). Il s’agit en effet d’avoir à l’esprit la différence entre les preuves d’efficacité (est-ce que quelque chose marche ?) et celles de causalité (pourquoi ça marche ?). Cette distinction est bien établie en médecine, mais elle semble relativement peu prise en compte par les économistes s’inscrivant dans la démarche d’Esther Duflo. Or, il est fondamental, pour les femmes et les hommes politiques à qui les résultats de ces expériences sont destinés, de connaître les mécanismes causaux des politiques qu’ils entendent appliquer.

La méthode des expérimentations aléatoires, parce qu’elle suppose de priver sciemment une partie de potentiels bénéficiaires du « traitement », et plus généralement parce qu’elle implique l’intervention directe sur des individus, pose aussi des questionnements éthiques profonds. Prenons l’exemple d’une expérience menée en Inde par Esther Duflo. Elle visait à réduire l’absentéisme des instituteurs en testant des primes de présence. Mais comment contrôler cette dernière ? Les chercheurs de l’étude ont jugé délicat de s’en tenir au directeur de l’école du fait des risques de connivence avec les instituteurs. Ils ont donc opté pour une idée originale, en distribuant des appareils photo aux instituteurs, et en leur demandant de se prendre en photo avec leur classe le matin et l’après-midi, de manière à être sûrs qu’ils soient bien restés toute la journée. Pour ingénieux qu’il soit, ce « traitement » mérite d’être interrogé sur le plan éthique. Envisagerait-on, en France comme aux Etats-Unis, un tel dispositif de contrôle des fonctionnaires ?

La place hégémonique qu’a prise la méthode des expérimentations aléatoires dans les institutions de développement comme dans le milieu académique doit être interrogée sur un plan plus politique. En effet, en cherchant à lutter contre la pauvreté par l’intermédiaire d’expériences de terrain d’ampleur limitée, le risque est de n’étudier que les conséquences de la pauvreté, au détriment de ses causes. Il ne faut pas omettre son caractère structurel, car seule une approche d’économie politique apparaît pleinement pertinente, en considérant les rapports de domination entre les pays du Nord et du Sud, la montée généralisée des inégalités depuis les années 1980 et le fonctionnement du système capitaliste mondialisé, pour ne citer que quelques pistes. Pour ces grandes questions, il n’est guère de petites expériences qui tiennent.

Arthur Jatteau est maître de conférences en économie et en sociologie à l’université de Lille

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