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« Il est urgent de refonder les Lumières »

Francis Wolff, en 2017, à Paris. AUDOIN DESFORGES/PASCO Roger-Pol Droit

Le philosophe, pur produit de Normale-Sup, où il a suivi ses études puis enseigné, s’emploie depuis des années à restaurer l’humanisme. Il persiste et signe avec « Plaidoyer pour l’universel »

Rue d’Ulm, à Paris, à côté du Panthéon, numéro 45. Une fois le sas d’entrée franchi, négligez le bâtiment principal, dont le fronton mentionne le décret du 9 brumaire an III. A cette date, la Convention nationale créa l’Ecole normale supérieure (ENS). Son projet : former de nouveaux maîtres, diffuser et développer l’esprit des Lumières, construire ainsi l’universalité du genre humain.

  • Brumaire: 雾月

Dirigez-vous vers le pavillon Pasteur, juste à droite. Là travaillait le biologiste. Empruntez, au milieu du couloir, l’escalier de bois blond. A l’étage, quelques mètres carrés sont aux mains des philosophes… C’est ici que Francis Wolff a donné rendez-vous. Il est assis entre deux objets qu’on peut juger emblématiques de son travail, confrontant la rationalité classique à la modernité présente : au mur, un portrait de Descartes, sur la table, un écran d’ordinateur.

Dans cette école où rôdent sans cesse les ombres de Jaurès et de Bergson, de Sartre et d’Aron, Francis Wolff eut pour maîtres, dans les années 1970, Althusser et Derrida. Son itinéraire philosophique l’a conduit à prendre des distances envers eux, puisqu’il privilégie les démonstrations argumentées et limpides, et s’emploie, depuis des années, à restaurer l’humanisme et à défendre l’universel. En un sens, il retrouve et revivifie, en les ajustant à notre temps, les principes et idéaux des Lumières qui ont présidé à la naissance de l’ENS.

« Dans ce lieu à part, souligne Francis Wolff, il existe effectivement une forme d’accomplissement universaliste, qui voit se conjuguer la philosophie ancienne, les sciences contemporaines, l’interdisciplinarité. » Le rôle de cette institution dans son parcours personnel ne saurait être sous-estimé. Quand il était enfant, sa mère rêvait qu’il y fût admis, comme une intégration réussie pour le fils d’une famille juive allemande modeste, rescapée du nazisme. Jeune homme, il y reçoit une solide formation. Adulte, après quelques années entre lycées français et université de Sao Paulo, Francis Wolff revient Rue d’Ulm. « Ici, j’ai fait tous les métiers… », dit-il en souriant dans sa moustache grisonnante de professeur émérite. En ces murs, il fut maître de conférences, professeur, directeur adjoint, directeur du département de philosophie… Il achèvera, en 2020, un séminaire original et ouvert, entamé en 2004, intitulé « Les lundis de la philosophie ».

A première vue, si son œuvre est abondante – une douzaine de livres, une dizaine de directions d’ouvrage, de très nombreuses études et contributions… –, elle semble disparate. On y voit se succéder ou se juxtaposer des ouvrages consacrés à la philosophie antique (notamment Socrate, Aristote, et l’usage permanent que l’on peut faire de la pensée gréco-latine), une réflexion fondatrice sur le langage (Dire le monde, PUF, 1997), des défenses et illustrations de la tauromachie (lesquelles, on s’en doute, ne lui valent pas que des amis…), un petit livre sur l’amour et un gros livre sur la musique, sans oublier trois essais, étroitement liés, consacrés à définir l’humain et l’universel. Après l’analyse de Notre humanité (Fayard, 2010), et celle du cosmopolitisme sur lequel s’achève Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017), le dernier volet du triptyque, Plaidoyer pour l’universel, vient de paraître.

  • l’universel: 普世价值观

Quel rapport entre tous ces thèmes ? « Je reconnais qu’on peut avoir un sentiment de dispersion, explique Francis Wolff. Je crois malgré tout que l’unité l’emporte. On trouve en effet toujours la même conception : il s’agit d’introduire le plus de rationalité possible dans des expériences qui paraissent rebelles au concept, comme l’amour ou la musique, et même l’humanité… Chaque fois, je m’efforce de préserver la singularité et la diversité de ces expériences, tout en tentant d’extraire ce qu’elles ont d’universel. Il existe des amours, des musiques, il est malgré tout possible et légitime de parler de l’amour et de la musique au singulier, sans en réduire la multiplicité. Parce que jamais l’universel n’est synonyme d’uniformisation. Ainsi, penser l’universalité du genre humain ne signifie nullement ignorer la diversité des cultures, des personnes, des sociétés, des moments historiques… »

  • s’efforcer de faire qch.

Ces propos tranchent sur l’air du temps. Depuis longtemps, en effet, l’universel a mauvaise presse, l’humanisme est tenu pour dépassé, les Lumières sont réputées illusoires. Francis Wolff ne l’entend pas ainsi. Au contraire, il est convaincu, intensément, que nous n’avons pas d’autre horizon possible que l’universel. « Je sais combien on a pu critiquer cette notion, en lui reprochant notamment de n’être que le masque d’intérêts particuliers. Et je reconnais volontiers que nombre d’exemples sont accablants. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour s’en débarrasser ! En fait, l’universel demeure la seule finalité de toutes les luttes contre les inégalités et les dominations. Même en combattant ses mauvais usages, c’est toujours vers lui que l’on tend ! Un seul exemple : on peut lutter contre le patriarcat en défendant un point de vue exclusivement féminin, mais la finalité n’est pas d’établir une domination matriarcale. Elle est d’en finir avec les inégalités entre hommes et femmes. C’est pour un horizon universaliste qu’on se bat, toujours ! »

  • trancher sur l’air du temps

Conviction centrale de ce philosophe : l’universel est loin d’avoir épuisé ses vertus émancipatrices. Au contraire, il lui reste beaucoup à accomplir. C’est pourquoi Francis Wolff insiste sur le fait que la rationalité est à privilégier, parce qu’elle contient en elle-même quelque chose de bon et qu’elle seule peut sauver l’humanité. Il en conclut qu’« il est urgent de refonder les Lumières ». Mais comment ? Ne sont-elles pas en panne ?

Le penseur développe une analyse intéressante des raisons pour lesquelles l’universel, aujourd’hui, se porte mal. Autrefois, sa justification pouvait se rattacher au christianisme : tous les hommes étaient égaux et frères dans le regard d’un dieu d’amour. Le XVIIIe siècle a remplacé Dieu par la nature. L’égalité des individus et l’unité du genre humain étaient désormais garanties par notre commune appartenance à la même nature. Aucune de ces deux justifications ne semble plus fonctionner à présent. Pour redonner un ancrage à l’universel, il faut trouver « dans l’humanité elle-même » les bases d’une communauté éthique et la source des valeurs.

Le point nodal est le langage. Il fait l’humanité, par sa capacité à « dire le monde », à faire exister une réalité commune hors de nous, dont nous pouvons parler, en nous opposant éventuellement à son propos, en divergeant dans nos jugements. A cela s’ajoutent les propriétés uniques de la « conscience plissée » des êtres humains, que Plaidoyer pour l’universel analyse en détail. Francis Wolff les résume en ces termes : « Très différemment de tous les animaux et de toutes les machines, nous pouvons avoir conscience que nous avons conscience, accepter ou refuser ce que nous désirons, justifier ensuite nos choix par des arguments et des valeurs. De proche en proche, nous construisons ce “point de vue de nulle part” qu’est la science, et ce “point de vue de toutes parts” qu’est l’éthique. L’humanité tend vers cet universel. »

Décidément, en ces murs de la rue d’Ulm où l’on répétait naguère que la philosophie était morte, obsolète, à déconstruire, que l’humanisme était une vieillerie néfaste, et l’universel un danger totalitaire… l’air a changé.

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