用户工具

站点工具


20191025-p18-everest

Everest, une irrésistible ascension

Le 22 mai, des alpinistes forment une file pour accéder au sommet de l’Everest. NIRMAL PURJA/PROJECT POSSIBLE @NIMSDAI Christophe Ayad

Durant les trente ans qui ont suivi le succès de l’expédition de 1953, moins de 500 personnes ont gravi le Toit du monde. Aujourd’hui, elles sont aussi nombreuses à le faire chaque année, créant de dangereux embouteillages au sommet

  • gravir =grimper
  • sommet 顶峰

C’est une photo de vacances un peu particulière. Le 23 mai, Nirmal Purja Magar (alias Nims Dai sur les réseaux sociaux), alpiniste anglo-népalais et ancien Gurkha des forces spéciales britanniques, postait sur les réseaux sociaux, à peine redescendu des sommets de l’Everest et du Lhotse, dans l’Himalaya, l’image d’une interminable file de grimpeurs emmitouflés avançant à la queue leu leu sur l’arête de neige et de roche qui conduit au Toit du monde : 8 848 mètres, l’altitude à laquelle circulent les vols long-courriers. L’image fait aussitôt le tour de la planète, suscitant une avalanche de commentaires : l’Everest serait devenu une autoroute à touristes fortunés. Abolie la dernière frontière, fini le rêve, morte l’aventure !

  • alpiniste 登山运动员
  • Gurkha 廓尔喀人
  • Lhotse 洛子峰 世界第四高峰
  • grimpeurs emmitouflés: 穿得严严实实的登山者
  • avancer a la queue leu leu: 一个接一个的前行
  • l’arête de neige et roche 雪石交加的山梁
  • les vols long-courriers: 长途飞行

Pas si sûr… L’ascension de la plus haute montagne du monde, à la frontière entre le Népal et la Chine, reste un sport dangereux. Douze personnes y ont trouvé la mort au printemps. Un record depuis l’hécatombe de 2015, lorsque des avalanches avaient emporté 18 personnes au camp de base côté népalais. L’année précédente, 16 autres personnes, dont une majorité de sherpas, avaient laissé leur vie. C’est le paradoxe de l’Everest : plus le matériel est performant, plus les données météo sont fines et plus son ascension se démocratise. Plus de monde, plus de morts. En chiffres absolus, pas relatifs : de 1922 à 1999, 164 personnes sont mortes sur l’Everest pour moins de 1 200 ascensions ; de 2000 à 2018, on compte 128 morts pour plus de 8 000 ascensions.

  • l’hécatombe 屠杀

On gravit l’Everest en général au mois de mai, juste avant la mousson, lorsque le vent glacial qui bat le sommet faiblit un peu. Mais il y a aussi une saison d’automne. Les journées sont alors plus courtes, le froid, plus mordant qu’au printemps. C’est aussi le temps des performeurs en quête de records : le Polonais Andrzej Bargiel vise une descente à skis du sommet. L’ultra-trailer catalan Kilian Jornet a lui aussi prévu d’y retourner : il avait établi un record contesté (une double ascension sans cordes, sans oxygène et sans sherpa en 26 heures depuis le camp de base, puis en 17 heures depuis un camp intermédiaire, tout cela en moins de cinq jours) en 2017.

  • mordant 咬人的,这里指刺骨的

Depuis longtemps déjà, l’Everest n’est plus un but en soi et les alpinistes traditionnels ont délaissé le géant himalayen, trop encombré, trop balisé. Désormais, il faut grimper à cloche-pied, en marche arrière ou les yeux bandés pour innover, tellement tous les records possibles et imaginables ont été battus. « Cela n’intéresse plus les vrais alpinistes de gravir un sommet entièrement balisé de cordes fixes empruntées par des centaines de personnes », explique Charlie Buffet, journaliste spécialisé et auteur de plusieurs ouvrages sur la montagne, qui s’étonne qu’une grimpeuse estimée comme Elisabeth Revol ait choisi de gravir l’Everest au printemps 2019. Elle est pourtant devenue ainsi la première Française à le faire sans oxygène. « Le style alpin implique de monter sans sherpa, ni cordes ni oxygène, confirme Charlie Buffet. Au-dessus de 7 500 mètres, c’est très risqué. »

  • délaisser 厌倦
  • encombré 拥挤不堪的
  • balisé 被限制
  • à cloche-pied: 单脚的
  • en marche arrière: 倒着走。这里都是夸张的手法
  • une grimpeuse estimée: 受人尊敬的女登山者
  • s’étonner + subjonctif

C’est durant la décennie 1985-1995 que l’Everest a basculé dans une nouvelle dimension : « On est passé des expéditions nationales, qui incarnaient la fierté d’un pays, à des expéditions purement commerciales », explique Charlie Buffet. Jusqu’au début des années 1980, gravir le Toit du monde était un fabuleux exploit. La première ascension, par le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay, ne remonte qu’à 1953. Pendant les trente années suivantes, moins de 500 personnes ont vaincu l’Everest.

  • le Toit du monde: 世界屋脊
  • un fabuleux exploit 绝妙的伟绩
  • remonter à 1953 追溯到1953年

Le changement est venu avec Dick Bass, un riche entrepreneur texan. Alors âgé de 55 ans, il atteint le sommet himalayen en 1985, mais y ajoute les sommets les plus hauts de chacun des six autres continents : le Kilimandjaro en Afrique, l’Elbrouz en Europe, l’Aconcagua en Amérique du Sud, le Denali (ex-McKinley) en Amérique du Nord, le Vinson en Antarctique et le Kosciuszko en Australie. L’exploit et le livre de Dick Bass (Seven Summits, non traduit) ont frappé les esprits. Non seulement un amateur – plus vraiment dans la fleur de l’âge, de surcroît – pouvait vaincre le sommet le plus élevé de la planète, mais il proposait, avec l’enchaînement des sept sommets, un défi hors norme, que seules 700 personnes ont réalisé à ce jour. C’était dans l’esprit des années 1980, qui ont consacré la rencontre entre l’argent du sponsoring et la performance sportive.

  • frapper les esprits
  • dans la fleur de l’âge
  • de surcroît 另外

Nouveaux « everestiens »

A partir du début des années 1990, des alpinistes chevronnés organisent des expéditions payantes, promettant à leurs clients une ascension « sécurisée » de l’Everest. La recette semble infaillible… jusqu’à la catastrophe de 1996. Neuf personnes, dont deux des meilleurs grimpeurs de leur génération, Rob Hall et Scott Fisher, disparaissent avec clients et sherpas lors de l’expédition. Le journaliste Jon Krakauer, qui participait à cette ascension, en a fait un récit poignant (Tragédie à l’Everest, Presses de la Cité, 1998). Hollywood s’est emparé du livre et a produit Everest (2015). Après cette tragédie très médiatisée, la demande a stagné, puis redécollé à partir de l’an 2000.

  • des alpinistes chevronnés: 资深的登山者
  • des expéditions payantes: 收费的登山活动
  • en a fait un récit poignant 以此写了一个摄人心魄的故事
  • s'emparer de 获得
  • stagner 停滞
  • redécoller 重新开启

Frédéric Jousset fait partie de ces nouveaux « everestiens ». Bien né, diplômé de HEC, il est l’incarnation de la « start-up nation ». Il a fait sa fortune – estimée par le magazine Challenges à 150 millions d’euros – dans les centres d’appels délocalisés. Son savoir-faire, son entregent et son enthousiasme affiché pour Emmanuel Macron lui ont permis de décrocher la mise en œuvre du Pass culture pour les jeunes. Il a 49 ans, habite à Londres et aimerait que sa vie ressemble à un roman de Paul Morand. Il lui faut, en plus du succès, des sensations fortes. Va pour l’alpinisme, il n’a pas peur des sommets, il vit déjà en altitude.

  • bien né 家境富裕
  • diplômé de HEC 巴黎高商毕业
  • les centres d’appels délocalisées: 外包传呼中心
  • savoir-faire 懂行
  • entregent 善于世故

Jousset, barbe savamment négligée, reçoit dans les locaux de Beaux Arts magazine, qu’il a repris – avec succès, comme le reste : « Mon rêve est d’effectuer les sept sommets. Avec l’Everest, j’en suis à quatre. » Il a « fait » l’Everest en mai. Son problème n’était pas la condition physique – il a déjà gravi un 8 000 m – mais le temps : il faut compter six à huit semaines pour vaincre le sommet, le temps d’acclimater l’organisme au manque d’oxygène. « Il m’était impossible de partir aussi longtemps alors que j’ai la responsabilité de 50 000 salariés et une enfant de 2 ans et demi », s’exclame Jousset. Un jour, il voit passer une publicité dans le Financial Times : l’agence autrichienne Furtenbach Adventures propose l’Everest en trois ou quatre semaines seulement, grâce à une méthode révolutionnaire qu’elle est la seule à présenter. Banco !

  • barbe savamment négligée 络腮胡子在行地不刮
  • Banco! 好,来就来

Il s’agit en fait d’une tente à oxygène raréfié sous laquelle il faut dormir pendant les deux mois précédant l’ascension. Chaque semaine, la quantité d’oxygène diminue. « Le dernier jour du programme de préparation, c’est comme si vous étiez à 6 800 m d’altitude », explique Frédéric Jousset. Cela permet d’économiser deux à trois semaines au camp de base. L’agence s’occupe de tout : le vol jusqu’à Katmandou, l’hôtel, le permis d’escalade, les formalités, l’hélicoptère jusqu’au camp de base, les tentes, les repas, le Wi-Fi, le matériel (bouteilles d’oxygène), les guides (2,5 sherpas par client), les radios, les points météo, l’équipe médicale.

L’agence prend même à sa charge les 8 kg de déchets que chaque grimpeur doit rapporter du camp de base. Restent au client le visa d’entrée au Népal, les communications satellitaires, la prime de sommet pour les sherpas et l’équipement, ainsi que le sac de couchage. Prix du programme : 96 000 euros, à comparer avec le prix moyen d’une ascension, qui est de 45 000 euros environ, les seuls permis coûtant autour de 9 000 euros. Une ascension low cost atteint 25 000 euros, mais l’équipement sera moindre, notamment pour les bouteilles d’oxygène.

  • le sac de couchage 睡袋

La voie tibétaine est la moins empruntée : elle évite la dangereuse cascade de glace de la voie népalaise, mais le camp de base est situé à 26 km, occasionnant une marche épuisante de deux jours. « Ensuite, cela monte très raide », témoigne Frédéric Jousset. La première nuit, les grimpeurs dorment à 5 800 m, la deuxième, à 6 300. Le camp 1 se situe à 7 000 m, le camp 2 est à 7 700 m. Il est atteint en cinq jours. C’est de là qul’on part pour l’assaut final, si la météo le permet : le sommet n’est pas accessible si le vent dépasse 50 km/h.

A partir de 7 500 m, on entre dans la « zone de la mort ». L’atmosphère y est cinq fois moins chargée en oxygène que la normale. Le sixième jour, il faut 6 heures pour atteindre le camp 3, à 8 300 m, où l’on essaie de dormir, de manger le plus possible avant de repartir au milieu de la nuit pour le sommet : 10 heures d’ascension, quelques minutes au sommet… et 12 heures de descente. A cette altitude, un œdème au cerveau ou aux poumons peut survenir à tout moment. Les coups de fatigue peuvent être fatals : on s’endort et c’est fini.

  • un œdème au cerveau ou aux poumons: 脑水肿或者肺水肿

« Je suis monté assez rapidement mais à la descente, j’ai patienté deux heures devant une échelle à 8 600 m par – 45 °C », se souvient Frédéric Jousset. Une attente qui a failli lui être fatale car le corps se refroidit à toute allure et les réserves d’oxygène s’épuisent. Pendant la descente, il a aperçu trois cadavres pris dans les glaces. D’autres grimpeurs ont raconté avoir dû les enjamber.

« Une vision élitiste de la montagne »

Ce goulet d’étranglement au sommet est la principale cause des morts de cette année. « L’augmentation du nombre de grimpeurs et la précision de plus en plus fine du routage météo ont fait que tout le monde s’est rué au sommet au même moment, s’emporte Pascal Tournaire, photographe spécialisé et vieil habitué de l’Everest. C’est une hérésie de faire monter aussi haut des gens qui ne sont pas autonomes, sans oxygène et sans sherpa. Au moindre pépin, ils paniquent. Et quand une queue se forme au pied du ressaut Hillary, ils n’ont pas les ressources pour passer ailleurs que par la voie cordée. » En 1990, il était la 311e personne à avoir gravi l’Everest. « L’année dernière, il y en a eu plus de 500 en une saison. Je préfère me taper le Puy-de-Dôme dans la tempête que l’Everest dans ces conditions », maugrée-t-il.

  • goulet d’étranglement: 卡口,关口
  • le routage météo: 天气指导下的路线计划
  • se ruer à : 蜂拥而至
  • au moindre pépin: 遇到最小的麻烦
  • maugréer: 低声埋冤

François Damilano, guide à Chamonix (Haute-Savoie) et écrivain, a filmé de l’intérieur une ascension du Toit du monde (On va marcher sur l’Everest, 2014). Il ne partage pas ce qu’il appelle « une vision élitiste de la montagne ». « Nous, les guides, sommes les premiers à vivre du tourisme d’altitude, mais il est de bon ton de le dénigrer, développe-t-il. Nous avons contribué à faire rêver des milliers de personnes, et maintenant qu’elles veulent accomplir ce rêve, on s’offusque. Et puis, quelles leçons pouvons-nous donner aux Népalais quand il y a près de 20 000 ascensions par an au Mont-Blanc ? La vraie question, c’est comment on régule. Pour le moment, sur l’Everest, c’est le marché qui le fait. Si on restreint, ce sera réservé aux ultra-riches. »

  • le Toit du monde: 世界屋脊
  • de bon ton: 有教养的,高雅的
  • restreindre: 限制

Après la photo de Nirmal Purja et l’hécatombe de cette année, le Népal a décidé d’agir : entre autres, les agences n’ont plus le droit de proposer des forfaits inférieurs à 35 000 dollars (31 500 euros), permis inclus ; le prix de celui-ci devrait augmenter, mais le Népal refuse d’en limiter le nombre. Avec de telles mesures, l’aventure de Nadir Dendoune, qu’il a racontée dans Un tocard sur le Toit du monde (JC Lattès, 2010), risque de devenir impossible. Français du « 93 », fils d’immigrés algériens, sportif amateur et journaliste professionnel, il a gravi l’Everest en 2008 avec 20 000 euros collectés auprès de ses proches et un CV d’alpiniste bidonné.

  • l’hécatombe
  • permis inclus: 包括执照
  • Français du « 93 »: 93区的法国人。外号。著名的来自巴黎贫民窟93区的业余登山爱好者。
20191025-p18-everest.txt · 最后更改: 2019/12/11 04:18 由 82.251.53.114