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Il faut suspendre toute forme de coopération universitaire et scientifique avec l’Iran

Jean-François Bayart

La détention en Iran, qui vient d’être rendue publique, de deux chercheurs français, Fariba Adelkhah et Roland Marchal, arrêtés par les gardiens de la révolution, impose le gel immédiat de toute coopération universitaire avec ce pays, souligne le spécialiste de politique internationale

  • le gel immédiat de toute coopération universitaire avec ce pays: 立即冻结和这个国家的所有大学间的合作

Le 5 juin, Fariba Adelkhah, anthropologue, et Roland Marchal, sociologue, tous deux chercheurs à Sciences Po, ont été arrêtés en Iran sous prétexte d’atteinte à la sécurité de l’Etat. Cette accusation est grotesque. Dût-elle, qu’à Dieu ne plaise, être relayée par des aveux télévisés dont la République islamique est coutumière, elle ne gagnerait pas en crédibilité. Fariba Adelkhah et Roland Marchal n’ont aucune activité politique en Iran ou à l’encontre de l’Iran, ne sont liés à aucun service de renseignement, n’ont d’autre agenda que scientifique. Ils sont des prisonniers scientifiques.

  • sous prétexte de: 以。。。的借口
  • Dût-elle, qu’à Dieu ne plaise, être relayée par des aveux télévisés dont la République islamique est coutumière, elle ne gagnerait pas en crédibilité: 即便,上帝不悦通过伊斯兰教共和国惯常的电视转播的口供,这样的指控依然没有可信度。
  • service de renseignement: 情报部门

Téhéran a pris pour gage, dans l’opacité d’on ne sait quelle négociation diplomatique sur fond de crise régionale, deux chercheurs dont les travaux ont éclairé les réalités nuancées de la République islamique, pour l’une, le jeu asymétrique des pays occidentaux dans cette partie du monde, pour l’autre. En les arrêtant, les gardiens de la révolution se sont tiré une première balle dans le pied. Ils laissent le champ libre à toutes les outrances que l’on entend au sujet de l’Iran.

  • se tirer une première balle dans le pied

Fidèles à leur conception particulière de la diplomatie, ils s’en sont tiré une deuxième dans le genou en s’en prenant à la France qui, certes, ne s’est jamais montrée favorable aux intérêts iraniens au Moyen-Orient et vend quantité d’armes à l’Arabie saoudite, mais s’efforce de tempérer les ardeurs de Donald Trump et de sauver l’accord nucléaire de 2015. Etrange manière d’épauler une médiation, à moins qu’il ne s’agisse de la torpiller. Curieuse façon de rompre l’isolement de l’Iran.

  • S’en prendre à 批评
  • s’efforcer de: 致力于
  • tempêter: 使缓和
  • a moins que + subjonctif
  • torpiller: 击沉,破坏

La suspension de toute forme de coopération universitaire et scientifique avec la République islamique – hormis l’accueil d’étudiants – s’impose d’elle-même. Par solidarité professionnelle avec Fariba Adelkhah et Roland Marchal, mais aussi avec la quinzaine de chercheurs étrangers arrêtés dans les mêmes conditions ces derniers temps.

La décence l’exige également. Comment travailler de concert en sachant que des collègues croupissent dans les geôles de Téhéran ? La précaution la plus élémentaire rend aussi inévitable cette mesure. Le ministère des affaires étrangères demande d’ailleurs aux ressortissants français de ne plus se rendre en Iran, et le CNRS y interdit toute mission. Les établissements universitaires qui passeraient outre prendraient un risque juridique insensé. Les familles de leur personnel seraient en droit de se retourner contre eux en cas d’arrestation.

En tenant confidentielle l’incarcération de Fariba Adelkhah et Roland Marchal autant qu’il a été possible de le faire, en autolimitant leur mobilisation publique et la diffusion de l’information, les diplomates, les universitaires, les journalistes français ont donné aux gardiens de la révolution la possibilité de désamorcer la machine infernale qu’ils avaient enclenchée le 5 juin. Quatre mois leur ont été laissés pour ce faire, mais ils ont choisi de ne pas saisir cette occasion, sans doute grisés par leurs succès sur la scène régionale.

  • grisés par leurs succès sur la scène régionale: 被地区事务中的胜利所陶醉

Pesons nos mots. Il ne s’agit pas de boycott, dans la mesure où le terme est politiquement chargé. La question n’est pas de condamner un régime ni de délégitimer les intérêts géostratégiques d’un pays partie prenante du concert des nations. Elle est de pouvoir, ou de ne pas pouvoir, travailler avec ses universités. Dans l’état actuel des choses, il n’est pas possible de le faire.

Ne parlons pas non plus de prise d’otages, mais plutôt de gage, dans la mesure où les gardiens de la révolution, pour autant qu’on le sache, ne demandent pas de rançon, mais veulent peser sur une négociation diplomatique, des factions rivales ou encore des processus judiciaires impliquant leurs agents secrets interpellés en Europe. Evitons l’expression de chercheurs « binationaux ». Tous les universitaires de la prison d’Evin ne le sont pas, et le sont-ils que cela ne change rien au problème. Il y a dans cette expression comme une part du feu concédée à Téhéran. L’arrestation des universitaires binationaux ne serait qu’à moitié illégitime, ou ne nous concernerait qu’à moitié. Il n’en est évidemment rien, et les gardiens de la révolution doivent l’apprendre.

  • pour autant qu’on le sache: for as much as we know.

Rapport de force

L’objection selon laquelle la suspension de la coopération scientifique pénaliserait nos collègues iraniens en butte à la répression de la République islamique ne résiste pas à l’examen. On ne voit pas en quoi ces échanges avec l’étranger les en ont protégés ni en quoi leur suspension aggraverait leur situation. En réalité, ces nobles sentiments cachent le plus souvent de petits intérêts corporatistes que l’on ne veut pas compromettre.

La suspension de la coopération scientifique a l’avantage de comporter un coût réel pour un Iran soucieux de progresser dans le domaine de la connaissance et de la technologie. Ce n’est pas négligeable face à un régime qui ne comprend que le rapport de force. Renoncer à toute forme d’échange dans le domaine des sciences dites « dures » ou de la médecine, c’est le priver de ressources importantes pour sa propre recherche civile et militaire. Fermer les établissements archéologiques, c’est lui rendre plus difficile la valorisation d’un patrimoine culturel auquel il est à juste titre très attaché. Interrompre la collaboration dans le domaine des sciences sociales, c’est mettre fin à des voyages, denrée rare pour des hiérarques sous sanctions internationales.

  • le domaine des sciences dites « dures » ou de la medicine: 在“硬核“科学和医学领域
  • a juste titre

Si les gardiens de la révolution sont indifférents au savoir, ils ne peuvent complètement ignorer les pressions provenant de leur propre société – eux aussi ont des enfants qui vont à l’université – ou des autres institutions du régime. Suspendre la coopération scientifique avec l’Iran, c’est s’insérer dans le jeu de forces sous-jacent aux prises de décision de Téhéran. Pourquoi se l’interdire ? Appuyons à notre tour sur la détente de la machine à perdre des gardiens de la révolution.

Jean-François Bayart est professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement

20191030-p28-iran.txt · 最后更改: 2019/12/14 12:12 由 82.251.53.114