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Ordinateur quantique : nouvel eldorado ou bulle spéculative ?

David Larousserie

ANALYSE

Dans le domaine des innovations technologiques, il y a celles qui s’appuient sur l’inventivité des ingénieurs, la créativité de designers ou, tout simplement, un patient labeur. Il y a aussi celles, plus rares, qui, en plus, mettent en jeu des principes physiques fondamentaux. La mécanique quantique, théorie presque centenaire, décrivant le monde des particules, des atomes ou des molécules, a déjà fourni un certain nombre d’exemples : le laser, les disques durs, les LED, les processeurs. Elle promet de continuer, comme le montre l’annonce faite le 23 octobre par Google, qui a mis au point un ordinateur au principe de fonctionnement quantique prétendant être plus performant que les meilleurs calculateurs actuels. Mais cette prouesse technologique, à saluer, est moins le signe d’une invention sur le point de révolutionner notre quotidien que la confirmation qu’une nouvelle mayonnaise technologique est en train de prendre, comme l’ont été précédemment les biotechnologies, les nanotechnologies ou l’intelligence artificielle.

Trois signes ne trompent pas. Premièrement, Google est loin d’être la seule entreprise à investir ce domaine de long terme, qui repose sur des concepts fondamentaux et sur des idées risquées, voire jugées irréalistes. IBM, Intel, Microsoft, Baidu en Chine jouent sur le même terrain. Cet engagement pour la recherche fondamentale rappelle l’époque des célèbres laboratoires privés Bell dont sont sorties d’importantes innovations comme la fibre optique, le laser, le transistor… C’était aussi le cas, dans une moindre proportion, en France, avec les laboratoires du Centre national d’études des télécommunications (CNET) de l’ex-France Télécom.

L’implication financière et symbolique de ces entreprises en incite d’autres, moins attendues dans ce secteur, à se maintenir en veille afin de ne pas rater le train, comme Airbus, BASF, EDF, Total… C’est aussi un signal envoyé aux Etats pour qu’ils relaient ces efforts. L’Europe, les Etats-Unis et la Chine l’ont bien compris avec divers plans d’investissements. Ils avaient été précédés par des pays comme l’Australie, Singapour ou le Royaume-Uni. Ces engagements, en retour, bénéficient aux chercheurs d’un domaine ardu en manque de visibilité ou aux créateurs de start-up qui investissent de nouveaux marchés. La naissance d’un vaste écosystème mêlant grandes et moyennes entreprises, sphères publique et privée, montre que le secteur se consolide.

Deuxième signe de cette consolidation, le cercle vertueux enclenché entraîne inévitablement des dérapages. La communication s’emballe, les proclamations des uns succédant à celles des autres. La veille de l’annonce de Google, IBM a ainsi mis en ligne un article de recherche et un billet de blog minimisant l’avancée de son concurrent et alertant par avance sur l’emportement médiatique. De son côté, Google n’hésite pas à parler de calcul quantique alors qu’en réalité sa puce relève plus de la catégorie « simulateur », où l’on observe ce que fait un système plus qu’on ne le commande. La machine crache des nombres aléatoires mais ne répond pas à des questions nécessitant des opérations complexes. Ces surenchères peuvent finir par nuire à la crédibilité des scientifiques, voire du domaine tout entier, si les promesses annoncées tardent à être réalisées. Enfin, le développement d’intrications toujours plus étroites entre recherches privée et académique porte en germe de possibles conflits d’intérêts difficiles à démêler.

Nouveau champ

Troisième et dernier indicateur qu’un nouveau champ émerge, la recherche publique tire profit de l’engouement. Ce dernier va d’ailleurs bien au-delà des technologies de calcul, pour s’étendre vers les communications sécurisées ou la métrologie de précision. Même sans ordinateur quantique, des chercheurs imaginent déjà des langages de programmation et des algorithmes, plus de 200 à ce jour, susceptibles d’accélérer des calculs. Des formations en ingénierie quantique voient le jour qui ne ressemblent pas aux cours habituels de physique quantique mais qui sont plus orientées vers la programmation, l’optimisation, la conception de systèmes…

D’autres songent, pour protéger les transactions bancaires, à des protocoles qu’un ordinateur quantique ne pourrait pas casser. Et, bien sûr, beaucoup s’attaquent aux verrous à faire sauter pour parvenir enfin à des machines vraiment utiles, en corrigeant les inévitables erreurs de ces systèmes ou en inventant des objets quantiques plus robustes, de plus longue durée de vie. L’engouement est vraiment palpable et tire les recherches dont sortiront des idées neuves et intéressantes, même si elles ne sont pas appliquées au Graal de l’ordinateur quantique que les géants de l’informatique veulent décrocher.

Tout cela place les chercheurs dans une sorte d’état quantique, suspendus entre enthousiasme et scepticisme. Satisfaits d’un côté de voir que leurs trouvailles très fondamentales et complexes sortent de leur laboratoire, et, en même temps, tentés de ne pas vendre trop vite la peau de l’ours. La prudence n’est cependant pas une stratégie aisée à adopter : les scientifiques ont en mémoire les sceptiques, qui, il y a trente ans, pensaient, à tort, impossible de manipuler des objets quantiques suspendus dans deux états à la fois pendant suffisamment de temps pour effectuer des calculs avec eux. Et critiquer des avancées, c’est aussi prendre le risque d’être accusé de vouloir nuire à une communauté heureuse de voir de l’intérêt financier se manifester.

Argent qui coule à flots. Start-up qui éclosent. Communication qui devient folle. Chercheurs en plein dilemme. Des signes qu’un domaine passe à l’âge adulte… ou qu’une bulle est en train de gonfler.

20191030-p29-quantique.txt · 最后更改: 2019/10/29 19:47 由 80.15.59.65